Corps rebelles

Commentaire de deux pages extraites de Howards End (E.M. Forster, 1910)

morice1
Philippe Morice

But Margaret walked steadily. Why should the chauffeurs tackle the girl ? Ladies sheltering behind men, men sheltering behind servants – the whole system was wrong, and she must challenge it.

Dans l’extrait que nous allons lire aujourd’hui, une femme saute par la portière d’une voiture en marche. La scène se passe au début du siècle dernier, en Angleterre. Les voitures étaient moins rapides qu’aujourd’hui, la passagère s’en tire avec une main et un genou blessés. Ce saut représente néanmoins une des déclarations d’indépendance les plus saisissantes de la littérature anglaise : « Le système tout entier était injuste, et elle devait s’y opposer. »

Quelques instants plus tôt, la voiture avançait rapidement au milieu des douces collines du Shropshire, s’approchant du point où la Severn cesse d’être un fleuve gallois pour entamer sa traversée de l’Angleterre occidentale. Les passagers sont des touristes britanniques aisés et cultivés et la description du paysage renvoie à une sensibilité artistique teintée d’une légère nostalgie : la « magie » de l’environnement est « dérobée » par la vitesse du véhicule, et les « calmes mystères » de l’ouest s’éloignent avec leurs « secrets », « qu’aucun homme pratique ne découvrira jamais ». Soudain, les préoccupations des hommes pratiques font brutalement irruption dans ce paysage apaisant décrit par des phrases aussi fluides que le cours de la Severn: « Ils parlèrent de la réforme des barrières douanières » (They spoke of Tariff Reform).

Isolée entre deux paragraphes, la phrase reproduit sur la page la frontière marquée dans le récit par la fenêtre du véhicule. D’un côté, le monde contemplé, avec ses hautes montagnes, ses couleurs harmonieuses et ses « horizons vibrants » ; de l’autre, la conversation des passagers, dans laquelle des territoires plus lointains sont évoqués. L’environnement visible entourant la voiture s’efface au profit du monde des « Colonies » dont une voyageuse vient de rentrer :

Comme beaucoup d’autres critiques de l’Empire, on l’avait fait taire en lui donnant à manger. Like many other critics of Empire, her mouth had been stopped with food.

L’évocation de l’Empire et de la relation houleuse entre la « mère patrie » et ses satellites (« the Mother Country » and « young Titans ») vient complexifier la carte du paysage déployée par la voix narrative. Il y a un instant, c’est la relation de la périphérie galloise au centre anglais qui était mise en valeur, la référence aux mystères de l’ouest méprisés des « hommes pratiques » renvoyant discrètement à la colonisation militaire et à l’exploitation économique de la périphérie celte des îles britanniques par les Anglais depuis l’époque Tudor, quand commença la longue et sanglante histoire de la domestication des marges du monde « civilisé ».

Maintenant, c’est une périphérie plus reculée encore qui se dresse à l’horizon, de façon quelque peu inquiétante à en juger par les paroles de la femme qu’on a fait manger pour qu’elle ne parle pas trop : « avertir » (warn), « menacer » (threaten), « notre dernier espoir » (our last hope). Il est question de frontières commerciales et d’un débat concernant leur ouverture. Aux frontières géologiques et géopolitiques évoqués précédemment vient donc s’ajouter une frontière idéologique qui semble diviser la bonne société britannique elle-même : dans cette voiture, tout le monde n’est manifestement pas d’accord sur la relation que la « mère patrie » devrait établir avec ses « filles » éloignées. C’est là qu’intervient Margaret :

Margaret avoua d’un ton enjoué qu’elle se situait de l’autre côté, et tous se mirent à se lancer des citations tirées de leurs manuels respectifs pendant que la voiture les transportait au cœur des collines.

Margaret se déclara « de l’autre côté », indique la voix narrative, sans préciser de quelle frontière il s’agit là et nous laissant compléter l’ellipse. De l’autre côté du débat sur les réformes douanières, bien sûr, comme l’indique le contexte immédiat. Mais cette altérité va bientôt prendre un autre sens, plus radical que ne le suggère pour l’instant le ton enjoué des passagers et l’impression d’un jeu de rôles artificiel suscitée par la référence aux manuels où chacun puise ses répliques.

Dans l’immédiat, les aspérités du désaccord sont gommées, et Margaret peut revenir à la contemplation du paysage traversé. On comprend alors que la sensibilité nostalgique et créative qui orientait la description du territoire est la sienne. Margaret est une observatrice qui perçoit non seulement ce qui est sous ses yeux, mais aussi ce qui a disparu et ce qui pourrait être : le paysage est simultanément documenté (description factuelle), « archéologisé » (évocation de paysages disparus) et redessiné par son imaginaire (superposition d’images romanesques).

Le regard documentaire est traditionnellement celui qui fait le plus autorité, car il est connoté comme objectif et masculin : description de l’environnement géologique (distribution du minéral et du végétal) et de l’aménagement du territoire par les hommes (forêts remplacées par des terres agricoles, village organisé autour d’une église, position du château …). Ce regard est aussi précis que celui des voyageurs occidentaux qui, depuis le 18e siècle, parcourent le monde et le décrivent afin d’en faciliter la conquête et l’utilisation à des fins commerciales.

Le regard archéologique témoigne en revanche d’une sensibilité à l’absence, à commencer par celle des arbres dans ce paysage dominé par « le vert de l’agriculture », mais dans lequel on perçoit des « allusions » à une nature non domestiquée un peu plus loin (« an occasional wood, an occasional « forest, », treeless and brown, all hinted at wildness to follow ») ; puis la large demeure grise proche du château est interprétée comme la trace d’une époque où « l’architecture était encore une expression du caractère national » : un simple adverbe (still – encore) suffit à projeter une lumière crépusculaire sur un paysage identifié à un vestige, un fragment rescapé d’une civilisation disparue.

Enfin, le regard romanesque ou enfantin est celui qui se joue des contraintes du réel ou de l’histoire et qui projette le paysage dans un conte de fées : « les champs rose au sommet (des collines) évoquaient les mouchoirs d’un géant étendus pour sécher ».

Tous ces regards sont simultanément activés par Margaret, encore dans la voiture mais déjà « de l’autre côté » de la conscience impérialiste et masculine au volant de l’histoire, qui fend la campagne anglaise à toute vitesse, et que seule pourra arrêter le corps d’une femme en colère. Dans le prochain épisode, on examinera la collision inattendue qui se produisit ce jour-là, quelque part aux marges d’un Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et où les femmes ne pouvaient pas voter.

 

2e partie

27 mars 2017

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s