La danse de l’âme

Lyon, vendredi 3 février, 14h30.

Réveillée à 6h ce matin par l’agent du chaos, qui a fait irruption dans la chambre en criant « Salut ! », peut-être parce qu’il a deux ans aujourd’hui. Il faut terminer ce commentaire de texte avant de passer prendre un gâteau à la boulangerie (mauvaise mère) et d’aller chercher Alice à l’école. Depuis deux jours, une dizaine de militaires font la ronde sur la place de l’église, juste en face de la fenêtre de la classe où, chaque matin, elle me dit au revoir en agitant la main. Penser à préparer le sac des affaires de yoga pour l’atelier de demain.

On déroule son tapis, on s’étire, on baille, on fait tourner son bassin, et puis on allonge sa colonne vertébrale jusqu’à l’infini. Vous sentez l’air qui passe entre chaque vertèbre ? Ne vous mettez pas la rate au court-bouillon, restez à votre rythme. Aujourd’hui, avec James Joyce, nous allons apprendre à faire danser nos âmes. Et comme on est en France, on va faire ça en trois parties :

1er mouvement : accueillir l’ombre

2e mouvement : se placer près d’une fenêtre

3e mouvement :  faire vibrer l’espace-entre

1. Accueillir l’ombre

« Peut-être ne lui a-t-elle pas raconté toute l’histoire », se dit Gabriel en regardant sa femme endormie et en pensant à l’amour de jeunesse qu’elle vient de lui avouer. L’incertitude sur la fiabilité de l’histoire racontée ne conduit pourtant ni au soupçon, ni à l’Inquisition. Loin de chercher à faire toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé et sur ce qui se passera, Gabriel accepte le mystère et accueille les ombres qui en découlent. L’ombre qu’est devenu le visage de sa femme (ce n’est plus celui pour lequel un homme est mort il y a des années) ; l’ombre que deviendra bientôt sa tante Julia, et celle des mots qui lui manqueront à lui pour consoler ceux qui resteront ; le devenir-ombre de tout son entourage (« Un par un, ils étaient tous en train de devenir des ombres » et en anglais, l’utilisation du « Be + ing » indique bien que Gabriel est lui-même pris dans ce devenir). Il est triste et il a froid.

troisarcades
Philippe Morice, Trois arcades, 2002.

Mais voilà qu’à l’avant-dernier paragraphe, quelque chose s’ouvre, une digue se rompt et les larmes jaillissent. Gabriel imagine la forme d’un jeune homme se tenant sous un arbre-fontaine, son âme est en train de traverser une frontière, le monde solide s’estompe. Il ne voit plus ce qui l’entoure, mais il entend l’appel :

« A few light taps made him turn to the window. » Au commencement de la toute fin de cette histoire, l’ombre devient lumière, ce qu’annonce l’adjectif « light ». « Des coups légers » traduira-t-on, perdant malheureusement le sens de « light » en tant que substantif ; mais comme le savent les traductrices, faire passer un texte d’une langue à l’autre revient à essayer d’étreindre une ombre. Il faut en français attendre la deuxième phrase du dernier paragraphe pour voir l’ombre devenir lumière : « Il s’était remis à neiger. » Prenez votre tapis et approchez-vous donc de cette fenêtre.

2. Se placer près d’une fenêtre

Vous vous souvenez ? La dernière page d’un livre, comme la première, est un seuil ou un espace liminal, nous en avons parlé quand nous avons lu le début de Midnight’s Children. Une fenêtre y apparaissait aussi, celle de la chambre où était né le narrateur au moment précis où l’Inde basculait dans l’ère post-coloniale – minuit, l’heure où le carrosse devient citrouille et où le rêve prend fin. La fenêtre de la chambre est un motif parmi d’autres du point de passage en Inde (A Passage to India) que représente l’entrée dans ce roman pour les lecteurs occidentaux. A cheval sur ce seuil, le narrateur faisait dialoguer Robinson et Shéhérazade, Gabriel et Saleem, Cendrillon et Nehru, le mythe et l’histoire, la magie et le réalisme, avec la virtuosité de ceux qui ont grandi entre plusieurs cultures. Tout paraissait alors possible et aucun militaire n’était posté devant cette fenêtre-là.

Dans le dernier paragraphe de Dubliners, le motif de la fenêtre est redoublé un peut plus loin par le « petit portail »  d’un cimetière (the little gate) sur lequel tombe la neige, quelque part en Irlande. Encore dedans, bientôt dehors, un pied en l’air : telle est la position de la lectrice au moment d’entamer la dernière page du livre dont elle achève la traversée. Pas encore hors du texte, mais apercevant déjà la sortie ou le rivage. Comme Gabriel : dans la chambre, les yeux tournés vers la fenêtre. Comme Joyce, qui, en terminant l’écriture de ce livre, pensait peut-être déjà à Ulysses.

Une note épique retentit en effet dans le tout dernier paragraphe, qui évoque un mystérieux « périple vers l’ouest » à venir – exilé à Zurich au moment où il écrit ces lignes, Joyce est, comme son personnage, tourné vers l’ouest alors qu’il pense aux « vagues sombres et rebelles » se brisant sur les côtes irlandaises.

(Penchée sur une page-frontière qui parle d’une fenêtre tournée vers l’occident, une autre analogie inattendue me vient à l’esprit, sans rapport aucun avec le texte ou son contexte – si ce n’est que le contexte d’un texte, c’est aussi celui dans lequel ses lecteurs le lisent. La dernière page d’un livre, me dis-je donc aujourd’hui, est finalement une zone de transit parmi d’autres, plus accueillante ici que les salles des aéroports dans lesquelles des voyageurs rentrant aux Etats-Unis ont été mis en quarantaine le week-end dernier parce que les pays dont ils provenaient avaient été placés sur liste noire. Un pied en l’air, ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans : partie pour décrire l’état transitionnel de la lectrice qui s’apprête à fermer un livre, me revoilà qui pense aux camps installés aux frontières de l’Europe.)

Mais revenons aux coordonnées de l’imaginaire joycien. Dans la théologie catholique, la zone de transit par excellence, c’est le purgatoire : l’état/l’endroit où séjourne l’âme des pécheurs avant de pouvoir intégrer le paradis. Le tout dernier paragraphe de cette nouvelle intitulée « Les morts » a sans doute été écrit avec cet horizon, encadré qu’il est par une fenêtre et le portail d’un cimetière. Que se produit-il donc dans ce sas ?

3. Faire vibrer l’espace-entre

En fait, le thème de l’entre-deux ne cesse d’être décliné dans cette page transitionnelle. Regardez :

Une voix qui n’est ni complètement celle du personnage, ni celle d’un narrateur extérieur ;

Un personnage entre la veille et le sommeil, ou la vie et la mort;

Une bouche entrouverte (« a half-open mouth ») ;

Une confession et ses silences, le dit et le non-dit ; (« Perhaps she had not told him all the story. ») ;

Un jupon, étoffe invisible portée contre la peau, pour les corps habillés et déshabillés;

Un corps féminin érotisé et fâné (« One boot stood upright, its limp upper limp fallen down. ») ;

Deux hommes portant des noms d’anges, messagers du Ciel sur terre (Michael et Gabriel) ;

L’ombre de Marie, archétype de la médiatrice, par le corps de laquelle Dieu s’est rendu chez les hommes ;

Une scène baignant dans une « obscurité partielle », un moment de passage dans un monde gris (« a grey and impalpable world »), la couleur de ces zones de mélange dont tous les fanatiques veulent la destruction ;

Les larmes de Gabriel, évoquant son devenir-femme et la perte des eaux qui signale le début du travail, c’est-à-dire le passage d’un état à un autre ;

La neige, ni tout à fait solide, ni tout à fait liquide ;

Les tourbières d’Irlande, oxymore géologique alliant l’eau et la terre ;

La plaine et les collines ;

Le monde sous-marin (« the dark Shannon waves ») et le monde sous-terrain (la tombe de Michael).

Appelée par le bruit des flocons frappant à la fenêtre, l’âme de Gabriel s’envole subitement, et celle des lecteurs aussi, invités que nous sommes à rejoindre la danse des cristaux descendant du ciel sur la terre, les pierres, la mer et dans tout l’univers … L’épiphanie est une croix ou un chiasme qui entrelace le visible et l’invisible, l’est et l’ouest, le ciel et la terre, les vivants et les morts, la naissance et le trépas, le début et la fin, le premier et le dernier mot de la nouvelle, the dead.

L’extra-lucidité finale et l’extase dont elle témoigne se traduisent par un essor de la voix poétique du même ordre que la transe venant clore le morceau joué par les violonistes improvisant au pub, les joueurs de sitar et de tablas indiens ou la fin de la sema des derviches tourneurs. Comme dans ces dernières formes, elle repose sur la boucle, effet des leitmotivs lexicaux, rythmiques, syntaxiques et phonétiques qui s’entrecroisent à l’infini.

Ainsi donc, alors même que la voix narrative ne cesse de répéter le mot « falling », le bercement provoqué par cette répétition régulière et les chiasmes qui l’accompagnent font naître une musique d’une ineffable harmonie qui élève l’âme et allège le corps. La boucle musicale de l’épiphanie joycienne se situe au croisement de l’éloquence biblique et homérique, deux types de mélopées elles-mêmes peut-être inspirées par le battement du cœur et le va-et-vient des vagues sur le rivage, plus facile à entendre que la chute des flocons de neige.

Le vin s’est transformé en larmes, les larmes sont devenues des flocons et les flocons sont devenus des vagues: rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, et la musique qui prend subitement le relais du discours intérieur de Gabriel est aussi sacrée que profane. Sans transition aucune et néanmoins sans discordance, la voix narrative saute de la parole du journal qui résonne dans l’esprit de Gabriel (« Oui, les journaux avaient raison : il neigeait dans l’ensemble de l’Irlande. ») à la musique des flocons, comme si un ange s’était glissé dans l’espace qui sépare les deux énoncés.

***

Il est temps de replier son tapis et de remettre ses chaussettes, car il faut bien conclure au sujet de cette dernière page qui questionne justement la possibilité même du point final. Êtes-vous maintenant persuadé que les esprits existent?

Si vous êtes encore là, c’est que vous avez traversé ce commentaire de texte et que vous avez donc, comme Gabriel, opéré un trajet entre le visible (le visage de sa femme, les objets qui l’entourent) et l’invisible (l’univers de l’autre côté de la fenêtre), allant vers l’au-delà des mots posés sur la page: le sens impalpable qui n’est pas écrit, et qui pourtant est là. L’esprit du texte, circulant entre les lettres.

Au moment précis où s’achève l’histoire de Gabriel, un ange passe à la fenêtre: la plume que l’écrivain s’apprête à poser sera reprise en pensée ou en acte par la lectrice, dont l’esprit continuera à faire proliférer l’interprétation à l’infini en ouvrant les messages envoyés par le texte. Si la fin a ici un sens, c’est bien que le sens …

 

 

 

 

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