Le chaos, tu connais ?

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Perrine Magnan

Tu entends tous les oiseaux qui chantent ? C’est le printemps qui est arrivé. On n’est plus obligé de mettre les manteaux quand on va dans la cour de récré. Mais je n’ai pas encore le droit de sortir en t-shirt à manches courtes : en avril, ne te découvre pas d’un fil ! Quand ce sera l’été, je dormira toute nue et je pourrai manger (pardon, déjeuner) à poil sur le balcon. Avec mes sandales. Et pendant les vacances, on ira voir le feu d’artifice sur une plage de la côte d’Azur.

L’autre jour, grand-père est venu à la maison avant de partir en Italie pour aller regarder des tableaux. Il s’était fait arrêter par la police en venant de Paris parce qu’il roulait trop vite sur l’autoroute, mais heureusement les policiers l’avait laissé repartir sans même une contravention, il ne savait pas pourquoi. J’avais mis ma robe de Minnie que j’ai eue à Disneylangues : Minnie, la souris, tu la connais ? Mon grand-père a trouvé que la robe était jolie, mais il m’a dit aussi que les princesses que j’avais vues à l’auberge de Cendrillon étaient en fait des dames sous-payées qui devaient se lever très tôt le matin pour aller travailler. Sous-payé, c’est quand on fait un travail très pénible qui ne rapporte pas beaucoup d’argent alors qu’il y a des gens qui gagnent beaucoup, beaucoup d’argent grâce à ce travail.

Quand il était en Italie, mon grand-père a envoyé des cartes postales, une pour mon petit frère et une pour moi, mais la mienne n’est pas encore arrivée, le facteur a dû la perdre. Celle de mon frère, c’est un petit garçon habillé en rouge avec de grosses joues et des cheveux frisés. Il tient un oiseau dans la main et il sourit. Il s’appelle Giovanno, et c’est un prince qui a existé pour de vrai !

Mais Giovanno n’est pas dans le livre des 100 personnages historiques que mon oncle m’a offert pour mon anniversaire. Tu connais ce livre ? Il raconte l’histoire historique de Socrate et Platon, Hannibal, Henri 4, Lénine, Nina Simone, Sainte Blandine, Jacques Prévert, Anne de Bretagne, Vercingétorix … Anne de Bretagne a dit au prince « Je veux bien vous épouser si vous me ramenez dans ma chère Bretagne ». Il y a aussi une petite fille, Anne Franck, mais papa et maman ne veulent pas me lire son histoire, parce que je suis trop petite. Quand on est grande, on peut lire les histoires très tristes.

Maman m’a dit que quand elle était petite, petite comme mon petit frère, grand-père lui avait appris à reconnaître la tête de Lénine dans un livre, pour faire l’intéressant quand ses copains venaient dîner à la maison. Mais elle préférait quand il lui lisait des poèmes de Jacques Prévert, qui aimait la liberté plus que tout au monde.

Tout à l’heure, j’ai regardé les schtroumpfs sur l’ordinateur de maman. Gargamel avait trouvé un livre magique : un livre qui parlait ! Mais il n’a pas réussi à capturer les schtroumpfs. Au-dessus de l’ordinateur, il y a une photo de maman avec ses frères (c’est mes oncles), ils se tiennent tous les quatre par les épaules, maman est au milieu et elle a une cigarette dans la bouche. A ce moment-là, maman habitait à Paris, elle n’avait pas rencontré papa, et je n’existais pas – même l’idée de moi n’existait pas ! Quand l’ordinateur s’allume, sur l’écran il y a un homme à la peau marron comme celle de ma copine Adrycia. Il tient un bâton avec un crâne dessus. Il s’appelle Omelette, c’est un ami de maman que je n’ai jamais vu en vrai. Peut-être que c’est lui qui a pris la photo de maman avec ses frères.

Samedi, je suis allée au théâtre voir un spectacle qui s’appelait « ça dada », et j’ai appris un nouveau mot : le chaos, tu connais ? C’était très bizarre et je ne peux pas te raconter l’histoire, parce que tout était fait au hasard. C’était comme si on allait se promener dans la ville sans savoir où on va, et qu’on changeait de chemin tout le temps. Il y avait trois personnages, deux dames et un monsieur, et des fois (pardon, parfois) il y en avait un qui mettait une tête de cheval. Au début du spectacle, la dame jetait des petits papiers sur les spectateurs avec une fronde, il y avait des trucs écrits dessus. Et puis ils se sont mis à tout casser autour d’eux en hurlant comme des monstres, et là ça faisait très peur, alors je suis allée sur les genoux de maman. Elle m’a dit que c’était pour de faux, qu’ils faisaient semblant de s’énerver et qu’ils allaient tout bien ranger après le spectacle. C’est ça qui est bien, au théâtre : on peut crier et taper des pieds pour de vrai, c’est permis et ça ne fait mal à personne. Ensuite, la dame a dit : « Dada est né dans le caca et dans le chaos. » Et le monsieur a écrit quelque chose à la peinture rouge sur le mur. Maman me l’a lu en chuchotant : « La guerre, ça, c’est fait. » Il y avait une machine avec un gros bouton rouge sur la scène, et le spectateur qui avait reçu un petit papier avait le droit de venir appuyer dessus quand il voulait pendant le spectacle: c’était le bouton du hasard. Ce spectateur avait aussi une assiette pleine de bonbons.

A un moment, il y avait des tableaux sur les murs, comme dans un musée, puis ils sont tombés des murs un par un. Et en même temps, il y avait une porte qui n’arrêtait pas de s’ouvrir et de se fermer, je ne sais pas pourquoi. Ensuite, la dame blonde a dit : « Demain, Dada aura un autre visage. » J’ai demandé à maman si on pouvait revenir au théâtre demain pour voir l’autre visage de Dada, mais elle a dit qu’elle n’avait pas d’autres billets, et en plus on avait prévu d’aller faire un pique-nique dans les bois. A la fin du spectacle, je voulais rester pour les voir reconstruire tout ce qu’ils avaient détruit, mais on devait y aller. En sortant de la salle, j’ai vu que le spectateur du hasard n’avait pas mangé ses bonbons, et maman m’a dit que je pouvais en prendre un. J’ai pris le crocodile.

Quand on est rentrés à la maison, papa a dit a maman que sa façon de remplir le lave-vaisselle était amorale, et maman a dit « Mais non mon amour, c’est juste dada ! ». Puis elle lui a demandé de lui passer son journal rouge et noir avec des canards dessinés dessus, et elle a dit qu’on allait découper des mots dedans pour écrire un poème dada. Tu veux que je te le montre ?

11 avril 2017

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Perrine Magnan

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