L’odeur et le regard des pauvres

Forte baisse des températures en ce début de semaine. A l’école, les enfants préparent les lumignons pour le 8 décembre. Le petit garçon ne veut plus prendre la poussette pour aller à la crèche et le pompon de son bonnet s’agite de droite à gauche pendant qu’il trottine dans la rue, s’arrêtant de temps à autre pour ramasser des cailloux, observer une drôle de tache sur le trottoir ou monter sur les marches d’un perron puis crier « 1, 2, 3 : sauter ! ».

Dans l’appartement, les moutons de poussière, les piles de livres entamés, le linge à laver, les Pomme d’Api éparpillés et les paquets de copies à corriger s’accumulent. Il faudrait passer l’aspirateur, faire des machines, nettoyer l’évier, corriger les commentaires du texte d’Orwell et ranger les playmobiles qui traînent dans le salon.

« Le jour où je trouvai un pot de chambre sous la table du petit déjeuner, je décidai de partir. »

Cette phrase inaugure un paragraphe du premier chapitre de The Road to Wigan Pier (1937), récit de voyage et documentaire social sur les conditions d’existence de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre.

Un pot de chambre plein et un intérieur sordide peuplé de personnages fantomatiques évoquant des « cafards » grouillant dans un « labyrinthe » – ce sont les Brooker et leurs locataires, chez qui Orwell a fait escale. Quelques paragraphes plus loin apparaît un « paysage monstrueux de terrils, cheminées, canaux crasseux, chemins boueux couleur cendre où se croisent les empreintes laissées par les gros souliers » des ouvriers : c’est ce qu’on voit défiler par la fenêtre du train dans lequel il a sauté pour fuir la banlieue lugubre et la maison des Brooker.

Le train avance suffisamment lentement pour que le voyageur puisse observer attentivement le paysage, alternant entre une focale microscopique semblable à celle de l’enfant qui se promène dans la rue et un regard panoramique propre à la posture contemplative, réservée aux adeptes de l’école buissonnière, aux classes riches et oisives ou à ceux qui gagnent leur vie en produisant des observations du réel – artistes, essayistes marxistes ou chrétiens, journalistes et autre enquêteurs sur le monde social.

Ce texte commence donc par nous faire partager une expérience de répulsion face à la misère, ce qui ne manque jamais de déstabiliser les jeunes critiques qui y sont confrontés (« Si Orwell est anti-capitaliste, comment peut-il ne pas aimer les pauvres ? »). On ne peut en effet esquiver la violence du rejet ressenti par l’écrivain lors de son immersion dans le « monde souterrain » des banlieues populaires. Un pot de chambre rempli sous la table du petit déjeuner, une nourriture « vile », des mauvaises odeurs, une femme qui s’essuie la bouche avec des petits morceaux de journal, une autre aux bras rougis par le froid, habillée comme un sac, agenouillée pour déboucher une canalisation encrassée dans une arrière-cour aux pavés visqueux, aperçue par la fenêtre du train dans lequel il s’échappe. Orwell trouve que les pauvres puent et il ne s’en cache pas. Il expose ici à d’autres regards son envie viscérale de prendre ses jambes à son cou pour aller se réfugier dans une verte campagne anglaise aussi artificielle qu’un « parc », ou que la forêt de Sir Clifford Chatterley, chasse gardée des élites qui possèdent les usines mais ne souhaitent pas voir les ouvriers vagabonder sur leurs terres. Confortablement installé dans le train, le gentleman-voyageur contemple les ravages de l’industrialisation sur les travailleurs et l’environnement. Il sait qu’à tout moment, il peut, s’il le souhaite, détourner le regard, de même que ses lecteurs pourront, à tout moment, fermer le livre et passer leur chemin. Il fait donc appel à leur sens des responsabilités : « Il y a comme un devoir de voir et de sentir ces endroits de temps à autre, surtout de les sentir, au risque d’oublier qu’ils existent ; même si mieux vaut peut-être ne pas s’y attarder. »

Contrairement à d’autres représentations littéraires ou cinématographiques du prolétariat à visée polémique, les textes d’Orwell ne donnent pas la parole au peuple – absence qui explique peut-être qu’il soit devenu une figure également révérée par la droite et la gauche, les nostalgiques et les progressistes : ses hommages répétés à la « décence ordinaire » et au « bon sens » populaire peuvent aussi bien inspirer Nigel Farage que Ken Loach. Bien avant les discussions actuelles sur les chambres d’échos et les bulles médiatiques dans lesquelles débattent les élites libérales qui n’ont pas vu venir Brexit et Trump, Orwell a montré combien il était difficile de sortir de chez soi et de se mettre réellement à l’écoute de ceux dont on dit défendre les intérêts. S’il n’a pas su ou pas voulu faire entendre la voix des misérables, du moins a-t-il eu le courage d’avouer qu’il avait du mal à les sentir. Puis il les a regardés bien en face, dans les yeux.

(décembre 2016)

 

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