L’œuf sans la poule

« Et il y a tant d’histoires à raconter… » (Salman Rushdie, Les Enfants de Minuit, 1981)

***

Pour notre premier cours de littérature de l’ère Trump, c’est auprès de Shéhérazade que nous allons chercher du réconfort.

Au lycée, cette dernière a en effet été élue par une majorité des lectrices et lecteurs de la classe. Invités à noter sur un petit papier laquelle de ces quatre propositions avait leur préférence pour choisir le prochain texte à étudier, ils ont voté ainsi :

–       Une page blanche (15% des suffrages)

–       « Des fois, on avait le fleuve pour nous tous seuls, pendant très, très longtemps. » (25%)

–       « Un mystère semble planer au-dessus de ces chambres », déclara-t-elle, « et c’est peut-être à moi qu’il revient de l’éclaircir ; je vais du moins voir où mène cette porte. » (35%)

–       Shéhérazade (65%)

Et c’est ainsi que nous ouvrons Midnight’s Children, de Salman Rushdie, plutôt que Huckleberry Finn (mon choix secret), Tristram Shandy de Sterne ou The Romance of the Forest, d’Ann Radcliffe.

Au seuil de notre lecture, commençons par noter que ce succès électoral nous dit déjà quelque chose d’intéressant. Expert dans l’art de faire rêver les foules (il travaillait dans une agence de pub avant de se lancer dans la littérature), Salman Rushdie a eu la bonne idée de convoquer la plus sexy des conteuses de tous les temps dès la première page du roman qui allait le faire entrer dans le club très fermé ou « sérail » des Grands Auteurs du Monde Anglophone (oui, ce même gentlemen’s club que Virginia Woolf observait de l’extérieur dans un texte dont nous avons parlé plus tôt).

L’autre bonne idée, c’est de commencer un roman qui se présente comme l’acte de naissance de la littérature postcoloniale en imitant/parodiant le « père » du roman occidental moderne – Daniel Defoe himself! Eh oui les filles, après le papa de Robinson, c’est maintenant vers le papa de Saleem que nous allons nous tourner pour comprendre ce qu’est la littérature. Parce que si les femmes racontent depuis toujours des histoires le soir aux petits enfants et aux grands sultans, les hommes, eux, se sont longtemps attribués le monopole de leur écriture. Et quand les hommes décident d’écrire leur histoire, ou celle de leur pays, par où commencent-ils?

« Je suis né » : c’est par ces mots que Saleem commence, tout comme Robinson et beaucoup d’autres personnes entreprenant d’écrire leur autobiographie, ou simplement sommées de se présenter par les autorités habilités à délivrer des papiers d’identité.

Où donc ?

A York, répond l’un.

A Bombay, nous dit l’autre.

Quand cela ?

En 1632, dit le premier.

Le 15 août 1947, à minuit pile, nous répond le second, précisant pour les ignorants que nous sommes qu’il s’agit du moment exact où l’Inde devint indépendante.

Si les critiques littéraires ont fini par voir dans Robinson l’allégorie parfaite du colonialisme occidental, l’interprétation ira plus vite avec Saleem, qui s’identifie d’emblée au sujet postcolonial. Sympa, Salman Rushdie, de penser aux lecteurs un peu obtus ; malheureusement, certains sont vraiment irrécupérables, comme le montra la suite des mésaventures de notre auteur – mais c’est une autre histoire, bien moins amusante, et nous la laisserons de côté.

Revenons donc à ces deux introductions, qui pourraient nous servir à encadrer l’histoire du roman moderne – une histoire qui recoupe étrangement celle de la colonisation occidentale.

Date et lieu de naissance, nom du père,  référence au contexte historique : voilà les marqueurs les plus évidents par lesquels Robinson et Saleem commencent à décliner leur identité. Et puis, dans les deux cas, ces histoires se détachent sur un arrière-fond de violences : Robinson évoque la mort de son frère aîné à Dunkerque, pendant la guerre contre les Espagnols ; Saleem mentionne la partition sanglante de l’Inde et du Pakistan. Enfin, nos deux narrateurs s’amusent tous les deux à passer en contrebande des références théologiques plus ou moins visibles dans leurs récits des origines, évoquant indirectement les textes fondateurs des trois monothéismes : Robinson, son père né à Bremen (berceau du calvinisme), ses  « compagnons » et les « dessins » paternels ; Saleem Sinai et son grand-père Aadam Aaziz… Vous suivez, Watson ? Bon, mais alors dites-moi, que doit-on penser de ces clins d’œil appuyés ? Sont-ils un hommage ou un affront au textes sacrés ? Au 16e siècle à Venise, le tribunal de l’Inquisition qui condamna Véronèse pour sa représentation trop prosaïque de la Cène n’aurait pas tergiversé face à cette question.

Il faut dire que si on se met à la place des Inquisiteurs, on les comprend. Bien que nos deux auteurs continuent à se référer à la Bible et au Coran pour organiser le sens de leurs récits, ne sont-ils pas du même coup en train d’insinuer que ces textes sont finalement des fables parmi d’autres, ni plus ni moins vraies que les autobiographies fictives que nous allons lire? Et est-ce qu’ils ne seraient pas aussi un tout petit peu en train de suggérer que le romancier face à sa page blanche est semblable à Dieu au premier jour de la Création ? Sans compter que les patriarches mentionnés dans ces deux incipits n’inspirent pas exactement l’admiration la plus respectueuse: le papa de Robinson, souvenez-vous, était confiné dans sa chambre pour avoir fait trop bonne chère ; quant au papa de Saleem , ce dernier nous apprend qu’il s’est cassé le gros orteil tout de suite après sa naissance, ce qui rappelle davantage Charlie Chaplin que Moïse ; quelques lignes plus loin, c’est le nez de son grand-père qui s’écrase par terre, parce qu’il s’est pris les pieds dans son tapis de prières… Peut-être inspiré par les Monty Python, Rushdie réussit à nous amuser avec deux textes sacrés pour le prix d’un, puisque c’est en récitant le Coran qu’Aadam Aziz rejoue la Chute originelle.

Mais revenons aux tout premiers mots de nos deux romans, à ces deux incipits en forme de poupées russes, l’éclosion du récit coïncidant avec celle du narrateur. L’image de l’œuf sera d’ailleurs évoquée quelques paragraphes plus bas par Saleem pour décrire la vallée dans laquelle son grand-père trébucha au moment de faire sa prière :

« Le monde naissait à nouveau. Après avoir hiberné, la vallée s’était extraite de sa coquille de glace à coup de bec… » (ma traduction).

Si bien que la question qu’on peut ici se poser, mon cher Watson, c’est, une fois de plus: où donc est passée la poule ?

 « Je suis né », commence le narrateur de Defoe, sans pour autant juger bon d’évoquer celle qui lui a donné naissance autrement que comme un complément d’objet du sujet paternel. Quant au narrateur de Rushdie, il fait encore mieux, invitant ses lecteurs dans la chambre où il est né, leur donnant le nom du docteur-accoucheur, évoquant le moment précis où il vint au monde, les cris de joie qui l’accueillirent « dehors » et … passant à la description du gros orteil de son papa sans avoir même mentionné la principale responsable du travail par lequel il « déboula dans le monde » (« tumbled forth into the world » : un choix de verbe que toutes celles et ceux qui ont vu de près un accouchement ne manqueront pas de trouver curieux car, comment dire… la sortie des bébés de l’utérus n’est pas aussi fulgurante que cela).

Alors, que faut-il penser de ce mystère des narrateurs sortis d’un œuf apparu comme par magie ? La disparition du sujet féminin à l’origine de leur naissance est-elle la condition nécessaire à la déclaration d’indépendance vis-à-vis des tutelles paternelles et coloniales rapportée dans ces deux incipits ? Et n’est-il pas amusant de constater que Robinson, l’archétype du colon occidental et Saleem, l’allégorie de l’homme décolonisé, se racontèrent tous les deux comme des héros (presque) auto-engendrés ? Enfin et surtout, pensez-vous que le sultan nous accordera la vie sauve pendant quelques nuits supplémentaires afin de nous laisser dérouler à l’infini le fil de ces questions?

20 novembre 2016

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