Près des flots

A la maison depuis six jours

(les enfants ont la grippe),

je pense à Mrs Muir.

 

Le balcon surmonterait les falaises

Et la cheminée de l’usine désaffectée

Se dressant au milieu des immeubles

Serait le phare guetté par les migrants.

 

Le ronronnement du lave-vaisselle

Serait le bruit de l’eau ruisselant sur les rochers,

Et la malle en cuir cloutée aux initiales de mon ancêtre

Ne servirait pas de table à magazines

Mais de coffre où ranger les lettres du capitaine.

 

Le vaisseau pirate des playmobiles

Serait une maquette en bois poussiéreuse,

Et dans les flacons de sirop, il y aurait

Des cartes parcheminées conduisant dans les îles.

 

J’aurais migré ici pour vivre au bord de l’eau,

Et pour ouvrir mes ailes en quittant le bercail.

J’aurais rêvé de larguer les amarres,

Et d’aller jeter l’ancre ailleurs.

Je l’aurais fait et puis, environnée par l’eau,

J’aurais rêvé d’autres aventures,

Que j’aurais racontées

Pour les lecteurs des villes

Et pour les cinéphiles,

S’invitant dans ma chambre comme le capitaine

Dans la maison duquel je serais devenue souveraine.

 

Il m’aiderait à chasser les oiseaux de malheur

Et me prêterait sa voix pour tonner mon courroux.

Je lui prêterais mon nom pour écrire ses mémoires,

Et deviendrais chimère, traductrice des ombres,

Phare éteint dans la nuit pour mieux entendre l’ami,

Je deviendrais sa plume et il serait mon masque.

 

Les yeux ouverts la nuit mais fermés en plein jour,

Je me laisserais prendre aux filets d’un mortel,

Enfermée dans un cadre, oubliant ma boussole,

Je serais dévisagée et je n’entendrais plus

Le murmure des flots, le silence des nuages.

 

Avide de contacts avec les vivants,

Je briserais le charme et m’élancerais, confiante,

J’irais frapper au phare, m’y pensant attendue,

Et comprendrais, trop tard, qu’il n’était qu’un mirage.

Je tomberais, en larmes.

 

Puis je me relèverais,

Et je retournerais dans ma maison perchée,

Lucide et décidée à vivre loin des villes.

Mais pas seule pour autant.

 

Sur la plage, près des flots, il y a un pieu en bois,

Sa fille y a gravé son nom lorsqu’elle était enfant,

Entouré par la mer, il s’enfonce dans le sable et les lettres s’estompent,

Ce qui indique aux spectateurs l’ellipse temporelle :

Mrs Muir a vieilli mais sa chambre est la même.

 

Les vagues vont et viennent,

Le lave-vaisselle s’arrête,

Et l’histoire se répète,

Un peu pareille,

Et un peu différente,

Car si les filles partagent parfois

Les rêves de leurs mères,

Elles font aussi les leurs,

Et ceux-là restent hors-champ.

15 janvier 2017

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