Regarder, dé-regarder, écouter

Première partie

Disregard est un verbe anglais souvent traduit par « ignorer » ou « ne pas faire attention à », ce qui annule l’évocation du regard, donc de la rencontre avec le visage d’autrui, si importante dans l’éthique d’Emmanuel Lévinas. La tentation de « dé-regarder » ou détourner le regard face à l’étrangeté de la misère, la résistance opposée à cette tentation puis « l’épiphanie de l’autre personne » provoquée par l’apparition d’un visage sont aussi au cœur du texte d’Orwell dont on a entamé la lecture au chapitre précédent.

Installé dans un train, le voyageur sillonne le Nord de l’Angleterre par une journée « horriblement froide » au milieu des années 1930. Regardant défiler les cheminées d’usines, les déchets miniers et les taudis, il se raccroche à l’idée qu’il reste sur terre des endroits qui n’ont pas encore été « souillés » par l’homme. Peut-être même qu’en cherchant bien, se dit-il, on pourrait trouver des rivières avec des vrais saumons dedans, car ils n’ont pas encore été tous mis en conserve.

Il préférerait être ailleurs que dans ces zones industrielles et des banlieues lugubres peuplées de « spectres » ou de « cafards » puants mais il s’est senti appelé par le « devoir ». C’est ainsi qu’Orwell exprime dans un même souffle le plus parfait mépris de classe et l’indignation vertueuse du militant socialiste révolté par l’indifférence et l’égoïsme de ses pairs. Au sujet des gens dont il vient de croquer en quelques traits les habitudes « dégoûtantes », et auxquels il ne s’adresse pas du tout (« eux » ne sont pas « nous »), Orwell écrit :

You cannot disregard them if you accept the civilization that produced them. On ne peut pas les ignorer si on accepte la civilisation qui les a produit. For this is part at least of what industrialism has done for us. Car voilà au moins une partie de ce que l’industrialisme a fait pour nous.

Le pronom you marque l’introduction d’un dialogue dans le cheminement de la pensée du narrateur, signe d’un conflit intérieur. L’impératif moral indiqué par la modalité déontique (You cannot) désigne en creux un énoncé antérieur qui semble bien avoir été « I want to look away » (Je veux détourner les yeux). En omettant de formuler sa première impulsion et en passant directement au reproche qu’il s’adresse (« Tu ne peux pas les ignorer »), le narrateur me/nous/tu fait glisser à sa place. Mettant en scène sa propre réticence à contempler la misère du monde industriel, il tend par là même un miroir aux lecteurs éclairés désireux de savoir comment on vit à la périphérie des villes sans pour autant s’y rendre.

Insistant d’une part sur l’expérience physique de sa rencontre avec ce monde étranger que constituent pour lui les banlieues ouvrières – les mauvaises odeurs, la nourriture, les pavés « visqueux » des arrière-cours sordides – Orwell fait d’autre part apparaître la bulle qui le sépare de cette réalité.  La fenêtre du train par laquelle il regarde les usines enneigées est semblable à un écran sur lequel défilerait un film en noir et blanc.  Au moment même où il permet la découverte de nouveaux territoires, le train, comme le journal ou le fil d’actualité, transforment ces derniers en images passivement contemplées. Pour que le spectateur se mette en mouvement, il doit être interpellé, les yeux dans les yeux. You cannot disregard them. Tout commence par la résistance à l’envie de détourner le regard. Puis un visage apparaît :

« J’eus le temps de la voir en détail : son tablier comme un sac, ses sabots grossiers, ses bras rougis par le froid. Elle leva les yeux alors que le train passait, et je me trouvai presque assez près d’elle pour croiser son regard. Elle avait un visage rond et pâle, ce visage épuisé qu’ont souvent les filles des faubourgs, paraissant 40 ans quand elle n’en ont que 25, usées par les fausses couches et les corvées ; et, pendant la seconde que dura ce moment, je vis un visage marqué par l’expression la plus triste et la plus résignée que j’aie jamais vue. Ce qui me frappa alors, c’est que nous faisons erreur lorsque nous disons que « Ce n’est pas pour eux ce que cela serait pour nous », et que les gens élevés dans les taudis ne peuvent rien imaginer d’autre que les taudis. Car ce que je vis dans son visage n’était pas la souffrance ignorante d’un animal. Elle savait très bien ce qui lui arrivait – comprenait aussi bien que moi combien il était terrible, d’être destinée à s’agenouiller dans ce froid mordant, sur les pavés visqueux de l’arrière-cour d’un taudis, pour essayer de déboucher un tuyau d’égout encrassé à l’aide d’un bâton. »

Dans la restitution de cette épiphanie, il y a d’abord comme un étrange trop-plein de réel qui peut conduire à douter de l’authenticité de l’expérience racontée ici. Même si les trains ne roulaient pas vite en 1936, a remarqué en cours Camille, comment le voyageur a-t-il pu relever autant de détails alors qu’il était dans un véhicule en mouvement ? N’aurait-il pas inventé cette femme ?

Alors même que cette rencontre avec un visage est censée marquer le moment où notre voyageur a accepté de  « regarder la réalité en face » (« face », en anglais, signifie « visage », mais aussi, en tant que verbe, « se confronter à, faire face »), elle a manifestement été filtrée par un imaginaire pétri de références iconographiques chrétiennes. Aussi nu que soit le visage de cette femme et aussi prosaïque que soit la posture dans laquelle elle est saisie, l’image produite par le texte prend instantanément place dans une longue galerie de portraits de martyres et saintes (le visage rond et pâle, le regard triste, la position suppliante). Comme si le narrateur ne pouvait pas exprimer sa reconnaissance de l’humanité d’autrui en dehors des termes de la grammaire chrétienne.

Enfin, il y a ce saut surprenant par lequel le voyageur passe sans transition de la position d’observateur extérieur à celle de narrateur omniscient : « Elle savait très bien ce qui lui arrivait… ». D’une part, l’épiphanie du visage d’autrui a permis au voyageur de se décentrer, ce qui est indiqué par le changement de sujet grammatical : la femme n’est plus l’objet regardé, mais le sujet du discours. Mais d’autre part, ce discours est celui que l’observateur lui prête.

D’abord tenté de dé-regarder la repoussante étrangeté de la condition ouvrière, Orwell a cherché à mettre un visage sur cette étrangeté, et c’est ainsi qu’il a surmonté son sentiment de répulsion. Imaginons un instant ce passager élégant qui sort son petit carnet en moleskine pour noter la révélation qui l’a saisie (ou peut-être pour l’imaginer de toutes pièces) en vue de la restituer plus tard dans son récit afin d’inciter ses lecteurs à aller au-delà de leurs préjugés de classe.

Puis notons pour finir qu’il aurait aussi pu descendre du train, s’approcher de cette femme, et lui demander de raconter son histoire, plutôt que de parler à sa place. Mais peut-être était-il simplement trop timide.

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