Une tragédie

hamletbyfabien
by Fabien Sak, élève de 4e à Sarcelles, 2008

C’est l’histoire d’une famille qui ne va pas bien, et dont les maux renvoient à ceux du corps politique qu’elle incarne. Cette famille est à la tête d’un royaume, c’est-à-dire qu’elle le gouverne et qu’elle le représente. Au moment où commence notre histoire, un sentiment d’insécurité règne dans le pays. La menace semble venir de l’extérieur : sur les remparts du château, des gardes guettent l’horizon, avertis des visées conquérantes d’un prince étranger. Cet ennemi lointain veut reprendre les terres qu’on a pris à son père, et il a levé pour cela une armée. A la fin de l’histoire, il entrera dans le royaume, et il n’aura même pas besoin de faire la guerre car ses membres se seront entre-tués : l’ennemi extérieur n’aura plus qu’à relever les cadavres, et à occuper le trône vacant.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au moment où commence cette histoire, la menace guettée par les gardes prend une forme qu’ils n’attendaient pas : un fantôme apparaît, qui est celui du roi qu’on vient d’enterrer. Plus familier qu’un étranger, mais quand même terriblement étrange, étrange parce que si familier. Le fantôme ne parle pas, mais ceux qui le voient comprennent que si le vieux roi revient, c’est que quelque chose ne va pas au sein même du royaume. Le regard des spectateurs, qui se projetait au-delà des frontières, vers la menace extérieure, va revenir vers l’intérieur pour chercher à interpréter l’avertissement du spectre. Pourquoi le vieux roi ne peut-il reposer en paix ?

Le fantôme indique qu’un crime a été commis en secret. Tant que ce crime n’aura pas été reconnu, le royaume ira mal. Ce crime, nous apprendra bientôt le fantôme, est en fait triple : il y a eu meurtre, fratricide, et régicide.  Le roi a été assassiné dans son sommeil par son frère, qui a ensuite épousé la reine, montant ainsi sur le trône.

Le roi assassiné avait un fils, qui représente l’avenir du royaume, et qui va mal. Tout lui souriait pourtant : généreux, brillant et vaillant, il faisait des études, il avait des amis, il aimait une jeune femme et en était aimé. Mais depuis la mort de son père, il est inconsolable. Il en veut à sa mère d’avoir épousé son oncle, qu’il déteste. Lorsque le fantôme vient lui rendre visite pour lui révéler le crime qui a été commis, il est horrifié, mais aussi conforté dans sa haine. Il jure à son père d’effacer de sa mémoire tout ce qui pourrait l’écarter de la mission qui lui incombe désormais : rétablir la vérité et éliminer l’usurpateur. Ce jeune homme incarnant l’avenir du royaume ne vivra désormais que pour une seule cause, celle de la mémoire de son père, et toutes les relations qui pourraient le détourner de sa mission doivent être oubliées.

Sous nos yeux, il se transforme ainsi en fanatique, alors même qu’il ne cesse de douter. Ses doutes viennent de sa jeunesse : le monde dans lequel il vit n’est plus aussi simple que celui de son père. En d’autres circonstances, il aurait peut-être utilisé son courage pour affronter cette nouvelle complexité issue de la modernité. Mais dans notre histoire, il s’en veut de tant réfléchir, et plus il doute en son for intérieur, moins il accepte ce qu’il perçoit comme les compromissions des hommes et des femmes qui l’entourent.

Dans cette histoire, le mal existe bel et bien, mais il prend différentes formes et se manifeste à des degrés plus ou moins élevés. Il n’y a qu’un seul grand méchant, c’est celui qui a tué de sang-froid son frère afin de prendre sa place. En dehors de ce mal absolu, il y a des personnages qui se comportent mal en raison de leur faiblesse morale tout à fait banale. Ils n’ont assassiné personne, mais ils se sont ralliés au nouveau roi par intérêt personnel,  et ils se soucient peu que le royaume ait été privatisé par un homme sans scrupules : le nouveau roi parle bien, et cela leur suffit. Ces courtisans infidèles révoltent le jeune prince, et leurs petits arrangements renforcent sa conviction que l’intégrité a disparu du monde avec son père. Il voudrait que la valeur des mots soit aussi stable qu’elle l’était autrefois, que toutes les femmes soient fidèles et que les traités ne soient jamais trahis.

Et puis il y a une autre forme de mal, dans laquelle réside précisément le tragique. Ce mal, c’est celui qui n’est provoqué par personne en particulier, et dont tout le monde est par là-même un peu responsable. Comme une marmite dans laquelle chaque convive jetterait les ingrédients nécessaires à sa recette préférée, sans tenir compte de ce que vont y mettre les autres invités, produisant ainsi un mélange aussi empoisonné que la fiole du roi meurtrier.

 ***

 Mercredi 5 avril

Aujourd’hui, on va déterritorialiser le cours de littérature anglaise. Au lieu d’étudier Hamlet entre nos quatre murs habituels, nous nous retrouvons à 8h sur la place du lycée, puis nous prenons trois bus qui nous amènent, une heure plus tard, aux confins de la ville. Encore quelques minutes de marche et nous voilà devant la grille de l’établissement où nous attend une classe de collégiens. C’est une des premières belles journées de printemps, et nous marchons d’un pas léger dans cet environnement non familier pour nous, les gens du centre-ville. Hier, un collègue à qui je parlais de cette rencontre m’informait que le collège en question était connu pour figurer au bas des statistiques du brevet, que je n’avais pas pensé à regarder car nous ne sommes pas là pour faire monter les statistiques.

Pourquoi sommes-nous là, alors ? Parce qu’une amie enseigne les lettres dans ce collège, et qu’il y a longtemps que nous aimerions travailler ensemble. Dans le dossier à remplir pour obtenir l’accord de nos chefs respectifs, il fallait donner une raison moins personnelle. En conclusion de tous les arguments pédagogiques permettant de justifier notre petit voyage, j’ai écrit : construire un monde commun. C’est un peu ronflant, mais c’est vrai.

A la fin de la matinée passée en compagnie des collégiens, je les remercierai de leur accueil, et je remercierai aussi Shakespeare, qui a rendu possible cette rencontre. Puis dans le tramway qui me ramène à la maison, je penserai au petit miracle qui vient de se produire : pendant trois heures, une cinquantaine de jeunes gens qui ne se connaissaient pas ce matin ont travaillé ensemble pour recoudre à leur façon l’histoire et les mots du malheureux Hamlet.

Au tout début de la rencontre, il y a eu ces quelques minutes dignes d’une émission de télé-réalité, pendant lesquelles les deux groupes d’élèves se sont dévisagés avant de se répartir en ateliers. D’un côté, on s’appelle plutôt Jeanne, Sarah, Benoît ou Paul ; de l’autre, Abdallah, Nassim, Jalila ou Naya. D’un côté, on a passé le bac et on commence les études supérieures, de l’autre, combien iront au lycée ? D’un côté, on ne s’est jamais fait contrôler par la police, de l’autre, combien de fois ? Etc., etc.

Heureusement, ceci n’est pas une émission de télé-réalité, aucun producteur n’est là pour scénariser cette rencontre, et c’est à une des collégiennes que je confierai mon appareil pour qu’elle aille prendre en photo les équipes au travail. Les enseignantes s’effaceront, passant entre les groupes pour demander si tout va bien et pour leur rappeler qu’ils peuvent faire une pause. Quand, chez moi, je regarderai les photos prises par Esin, je verrai des visages concentrés penchés sur une grande feuille de papier canson, un ordinateur ou un dictionnaire, des stylos mordillés, beaucoup de sourires.

Sur le quai du tramway au retour, je recroise Kevin, un des collégiens qui participaient à l’atelier consistant à mettre en musique les paroles du roi Hamlet à son fils. Sous les arbres en fleurs dans la cour du collège, lui et son ami chantaient pendant que deux étudiantes les accompagnaient à la guitare : « N’aie pas pitié de moi », scandaient-ils, « N’aie pas pitié de moi. » Sur le quai, nos regards se croisent, on se sourie à nouveau, puis on se dit à bientôt, car dans un mois, ce sont les collégiens qui viendront nous rendre visite. L’élection présidentielle sera passée, le monde aura beaucoup changé, et en même temps pas du tout. Quoi qu’il en soit, comme disait Hamlet, l’essentiel, c’est d’être prêt.

6 avril 2017

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