La maman de Robinson, le bac à sable et l’huile essentielle de vérité

Hier, au jardin public, pendant que le petit garçon jouait près du toboggan,  les pieds nus dans le sable, j’ai discuté avec la mère de Zyed, dont le long voile était, ce jour-là, couleur vert amande. Il a été question de la rentrée des enfants, de la méthode utilisée par les maîtresses pour initier les enfants de grande section à la « pré-lecture », de Zyed qui portait une jolie chemise en ce jour de photo de classe et qui trouvait que les enfants faisaient trop de bruit à l’école (il veut entendre tout ce que dit la maîtresse), de son père non-voyant, du rapport au sommeil des uns et des autres, de la difficulté d’occuper les enfants enfermés dans les appartements lors des dimanches pluvieux. Il faudra demander à cette femme son prénom, et lui donner le mien, afin de pouvoir s’identifier autrement que comme « mère de », même si on se croise toujours en compagnie des enfants.

Ce matin, j’ai pu demander son nom au peintre en bâtiment kurde syrien, croisé dans la rue après avoir déposé Alice à l’école. Cette fois, nous nous sommes serrés la main. Il était accompagné d’un ami qui parlait bien français et qui a pu jouer le rôle de traducteur pendant le temps d’un bref échange. Bravo pour la façade, c’est vraiment bien ce que vous avez fait. Non, désolée, pas le temps de prendre un café. Non, pas célibataire, désolée. Bonne journée, à bientôt.

Pas si difficile que ça, de dissiper les malentendus culturels, pour peu qu’il y ait un bon traducteur dans les parages, et aucun marchand de peur à l’horizon.

Vendredi dernier, à la fin du cours de littérature, une discussion s’est amorcée à partir de la lecture des premières lignes du chapitre II de A Room of One’s Own. Pour faire comprendre la singularité du génie de Woolf aux apprentis-critiques, je venais de comparer sa démarche à celle de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. Woolf, avais-je expliqué, ne se contenta pas de dire doctement « Les femmes ne sont pas représentées dans l’histoire littéraire académique pour telle et telle raison », mais elle écrivit d’une façon qui était elle-même une remise en cause du mode de discours dominant alors les universités et les bibliothèques (britanniques).

Là où Beauvoir parle systématiquement des femmes en disant « elles », et alors que l’usage qu’elle fait du pronom « nous » sert à l’inclure dans la communauté des penseurs sérieux habilités à énoncer l’universel (c’est le « noux » des cerveaux désincarnés, que les élèves français apprennent à utiliser dans leurs dissertations), Woolf jongle entre le « je », « tu/vous », « on » (One) et le « nous » avec une virtuosité réjouissante.

Plutôt que de se pincer le nez en regardant « les femmes » incapables de prétendre au titre d’écrivains en raison de leur point de vue limité à la sphère domestique et de leur corps trop envahissants, Woolf incorpore ces représentations du féminin à son écriture modelée sur les grands classiques de la littérature occidentale consultés au British Museum.

Elle invente du même coup un nouveau type de discours public – à la fois dedans et dehors (notre chapitre commence par une fenêtre), professoral et intime, solide et liquide, matériel et spirituel (la réflexion sur les nourritures digérées par les clercs d’Oxbridge fait partie intégrante de sa quête pour trouver « le pur fluide, l’huile essentielle de vérité »), « français » (entendu outre-Manche comme synonyme de la pensée abstraite) et « anglais » (c’est-à-dire empirique), ponctués de creux et de bosses. Elle prend au pied de la lettre la critique des grands frères selon laquelle les femmes seraient incapables de représenter le monde comme les hommes et s’amuse, dans une même page, à déployer un regard « féminin » et « masculin » sur les rues de Londres : en se rendant au British Museum, on remarquera donc d’abord les trous sur le trottoir, dans lesquels les travailleurs matinaux déversent les sacs de charbon, avant de lever le nez vers la bosse imposante formée par le dôme du Musée, qui évoque un front chauve ceint d’un ruban où défilent les noms des grands hommes.

Mais alors, remarquèrent vendredi Camille et Zoé, assises au troisième rang à droite, si Virgnia Woolf pense qu’il y a une manière d’écrire féminine, c’est qu’elle est sexiste, tandis que Beauvoir ne l’est pas. Il restait peu de temps pour décortiquer cette observation, le cours touchait à sa fin. On proposa d’y réfléchir pour la semaine prochaine.

Et maintenant, il faudrait revenir à Robinson. Mais voilà que le téléphone sonne, c’est un appel de la crèche : le petit garçon a eu une nouvelle poussée de fièvre, et il a fait une selle un peu molle, il faudrait venir le chercher. On s’arrêtera donc pour l’instant au seuil d’une autre chambre que celle de Virginia, dans laquelle un « sage et grave» patriarche entreprit de dissuader son fils de partir à l’aventure en lui dispensant des conseils plein de bon sens. Conseils qui, pour le bonheur des lecteurs en quête de divertissement, ne furent pas suivis.

épisode suivant: Robinson et son papa

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