Les pensées vagabondes contre les gardiens de cages armés de glaives

Nous revoilà en compagnie de Robinson. Vous vous souvenez ? Il vient de commencer à raconter son histoire en nous disant comment il s’appelait, où et quand il était né, d’où venait son père et quel était le « milieu » dans lequel il avait grandi.

On a remarqué qu’il n’accordait pas beaucoup d’importance aux femmes, et qu’il n’était pas du genre sentimental : quand il évoque la mort de son frère aîné sur un champ de bataille en Flandres, il ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières.

On a aussi noté que même si le mot « religion » n’est jamais employé dans ce texte, la toile de fond des aventures de notre héros semble fortement colorée par la Réforme protestante et les conflits, idéologiques, économiques et militaires, qui divisaient alors les Européens. Les apprentis ont consulté Wikipedia, et ils ont découvert que les gens qui vivaient à Bremen aux 16e siècle (comme le papa de Robinson) avaient sûrement entendu parler de Luther et Calvin. Une lectrice perspicace nous a rappelé que ces derniers avaient mis l’autorité de la Bible au-dessus de celle des prêtres et du Pape.

On s’est alors demandé si cette nouvelle importance accordée à la lecture immédiate de la Bible n’avait pas un rapport avec l’invention de l’imprimerie et la croissance du taux d’alphabétisation en Europe à l’époque moderne, elle-même liée à l’essor de la classe moyenne, dont le père de Robinson va justement vanter les mérites inégalés dans le dernier et très long paragraphe de notre extrait.

Mais avant de donner la parole à son papa, le narrateur prend soin de nous expliquer qu’il n’a malheureusement pas écouté les sages conseils de ce dernier (3e paragraphe). Pour expliquer ses erreurs de jeunesse, il a cette jolie formule : « ma tête commença très tôt à se remplir de pensées vagabondes » (« my head began to be filled very early with rambling thoughts »).

« Ramble » : flâner ou discourir sans but précis, le nez au vent, en se laissant guider par l’envie du moment et les rencontres imprévues qu’on fera en chemin. C’est ce que font les aventuriers qui larguent les amarres, ou les danseuses improvisant des discours indirects libres avec leurs corps, ou les mères de famille qui discutent pendant que leurs enfants jouent dans les bacs à sable. Et c’est ce que nous faisons quand nous explorons ce texte sans autre boussole que les mots qu’il emploie, ceux qui nous viennent à l’esprit et les fiches Wikipedia correspondantes.

D’un côté donc, il y a les pensées vagabondes du jeune Robinson.

De l’autre, il y a les « dessins » bien précis de son père pour l’avenir de ses fils (sur l’étymologie de « dessein » et « dessin », voir cette fiche québecoise). On parlerait aujourd’hui des projets paternels, mais le terme employé mérite d’être relevé. « My father (…) had designed me for the law. » Son père le « désignait » pour le droit, c’est la route ou destinée qu’il avait tracée pour le plus jeune de ses fils, en « intelligent designer » planifiant les carrières que devraient poursuivre ses rejetons afin de faire fructifier le capital familial. Il faudrait sans doute se pencher sur la notion de prédestination dans la théologie protestante pour comprendre les implications du mot « design », utilisé ici pour évoquer les projets paternels, que le narrateur avoue avec regret n’avoir pas suivis en raison de sa mauvaise « nature ». C’est cette nature qui l’a poussé vers « la vie de misère » qu’il s’apprête à nous raconter (teaser ou prolepse).

En évoquant dès l’introduction de son récit le dénouement misérable vers lequel il tend, Defoe joue donc avec la notion de prédestination divine. Regardons ça de plus près.

Premier niveau de lecture : le père, décrit comme un vénérable patriarche biblique (un homme « très ancien », « un homme grave et sage ») chargé de « dessiner » ou d’écrire le destin de ses fils, rappelle bien sûr Dieu lui-même. Au début du 17e siècle (l’époque où a grandi Robinson), cette analogie entre le Très-Haut et les pères de famille était des plus conventionnelles. On la trouve notamment sous la plume de Jacques Ier, le monarque écossais qui succéda à sa cousine Elizabeth I (elle n’avait pas eu d’enfants donc au revoir les Tudor, bonjour les Stuart).

Jacques Ier, donc, avait rappelé cette analogie en publiant un traité sur le droit divin des rois. Au cas où certains de ses sujets aient raté le sens de quelques épisodes bibliques et se soient laissés enfumer par les pamphlets circulant alors en Europe pour justifier la rébellion des sujets contre les mauvais princes (« Si c’est un tyran les gars, vous avez même le droit de le zigouiller, Dieu saura vous récompenser, c’est écrit noir sur blanc ! »), Jacques avait non seulement fait traduire la Bible du latin vers l’anglais, mais il avait aussi pris la peine de rédiger un très long commentaire de ce texte à l’usage de ses sujets, protestants et papistes confondus.

Il y rappelait que dans la Bible, les rois occupaient une place de choix dans la grande chaîne des autorités compétentes ou « désignées » pour faire régner l’ordre et la justice au sein des grandes et petites collectivités (nations et familles). Avis à tous ses sujets catholiques qui continuaient à penser que la parole du pape passait avant celle des monarques temporels – en clair, si on disait à Rome que le roi était mauvais, alors les catholiques anglais étaient délivrés de l’obligation d’obéir à leur souverain, et ils pouvaient même entreprendre d’aller faire sauter le parlement du royaume avec quelques barrils de poudre. Et avis aussi à ceux de ses sujets protestants qui n’écoutaient plus le pape mais seulement leur conscience – si jamais elle leur soufflait que le prince ne suivait pas la loi divine, cela ne voulait pas dire pour autant qu’ils étaient appelés par Dieu lui-même pour aller rétablir la justice en ce bas-monde à grand coup de glaive.

Oui mais voilà : s’il y a bien une chose que nous apprennent les controverses opposant Jacques Ier aux pamphlétaires tyrannicides, tout comme la première page de Robinson Crusoe, c’est que les métaphores, y compris ou surtout celles des textes religieux, on peut leur faire dire absolument ce qu’on veut –  impossible d’en enfermer le sens une bonne fois pour toutes comme on mettrait un oiseau en cage.

Ainsi, en lisant la première page de Robinson Crusoe, on pourrait aussi bien se dire que finalement, l’avatar de Dieu par excellence, ce n’est pas le père dont les dessins/desseins n’ont pas été respectés, mais le narrateur, qui entreprend de commencer une histoire dont il connaît la fin. Autrement dit, au moment même où Robinson, assagi par l’expérience, rend hommage à la sagesse de son père et regrette de ne pas l’avoir écouté, il propose implicitement un contre-discours, dans lequel les fils sont en fait les auteurs de leurs histoires.

Et nous, où irons-nous au prochain épisode ? Suivrons-nous l’invitation au voyage du jeune Robinson ou resterons-nous « confinés » dans la chambre de son vénérable père, évoquée au seuil du récit par un Robinson qui n’est plus tout jeune ?

Episode suivant

 

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