Reproduire, pirater, distribuer: que ferons-nous de notre capital culturel ?

Samedi après-midi

On entend la pluie et le ronronnement du lave-vaisselle, les enfants font la sieste. S’il continue à pleuvoir cette nuit, le Parc de la Tête d’or sentira la terre et les feuilles mortes mouillées demain matin. On ira en famille ramasser les marrons, qui ont commencé à tomber depuis quelques jours. Ils sont encore tout lisses et brillants.

Ces jours-ci, un grand quotidien national a parlé d’un rapport pointant l’aggravation des inégalités scolaires en France.

La même source a  fait savoir qu’un sans-abri sur 10 était diplômé de l’enseignement supérieur.

Un magazine beaucoup moins diffusé nous a appris que dans les Alpes-Maritimes, des militaires en armes poursuivent des mineurs, et que les habitants du coin qui accueillent ces derniers chez eux sont considérés comme des criminels.

Au même moment, dans le journal local d’une ancienne banlieue rouge de la périphérie lyonnaise, j’ai appris que la femme dont le nom a été donné à la rue où j’habite avait, dans les années 30, participé à l’envoi de secours matériels en Espagne, et au soutien des familles du quartier parties combattre aux côtés des Républicains, avant de s’engager dans la Résistance. Arrêtée par la Gestapo en février 1944, elle fut déportée en juin 1944.

Cette semaine, au château du dragon, on a continué à travailler avec les apprentis qui, à la lumière des rapports sur les inégalités scolaires en France, sont régulièrement montrés du doigt comme des enfants gâtés ou « privilégiés », et qui se voient parfois eux-mêmes comme tels, avec ce que cela peut impliquer de mauvaise conscience. Il est probable que certains ne s’en portent pas plus mal, et préfèrent ne pas se poser de questions, ou alors qu’ils y répondent dans les termes du discours méritocratique le plus primaire : s’ils sont là, c’est parce qu’ils ont bien travaillé ; quant à ceux qui sont restés à la porte, c’est qu’ils n’ont pas voulu faire d’efforts.

D’autres ne se satisfont pas d’une telle interprétation. Souvent issus des classes moyennes précarisées, ce sont des jeunes gens qui se pensent comme les « privilégiés » qu’on les accuse d’être, et qui aimeraient vivre dans une société où les barrières entre centres et périphéries seraient moins difficiles à franchir. L’année dernière, en conclusion d’un commentaire sur un article du Guardian parlant des réfugiés de Calais, un élève m’a raconté qu’il avait traversé la France en vélo pour aller rencontrer ces derniers.

***

Robinson, vous vous en souvenez peut-être, commence son récit en évoquant le jour où il fut convoqué dans la chambre paternelle pour écouter un long sermon lui vantant les avantages des sentiers battus (« the common road », appelée aujourd’hui « mainstream« ) sur les chemins de traverse, discours censé l’inciter à rester au bercail. A quoi bon larguer les amarres alors que sa fortune et son bonheur étaient assurés, pour peu qu’il se montre un peu appliqué et travailleur ? Pourquoi ne pas profiter du capital économique et social qu’on lui transmettait? En restant en Angleterre, il bénéficierait de ce qu’on appelle aujourd’hui les réseau ou pistons paternels (he « might be well introduced »). Une vie facile et plaisante l’attendait, qui était l’apanage de la classe moyenne, désignée comme « l’état moyen » de la vie sociale – en fait le meilleur état qui soit du point de vue moral et matériel d’après Monsieur Crusoe.

Le narrateur, qui s’adresse à des lecteurs confortablement installés dans leurs fauteuils et leurs « vies moyennes », nous dit qu’il aurait dû écouter ces sages conseils. Mieux vaut tard que jamais: il les retranscrit consciencieusement au début du récit d’une aventure née du refus de les suivre. Par la même occasion, il nous rappelle que les malentendus apparents entre les générations se dissipent parfois avec le temps. Car s’il n’avait pas du tout écouté papa, comment Robinson pourrait-il, bien des années après, reproduire, donc transmettre, son discours aussi fidèlement? Et par ailleurs, bien qu’ayant en apparence désobéi aux « commandements » paternels, Robinson n’a-t-il pas finalement été plus fidèle à l’esprit de l’entreprise familiale en reproduisant le geste de détachement par lequel son père avait inauguré cette dernière? N’est-ce pas en quittant le foyer familial à Bremen que son père a lui-même fait fortune ?

En cours, on a noté que l’allongement des paragraphes et des phrases au moment où le narrateur passe le micro à Monsieur Crusoe matérialisent on ne peut plus clairement la place que les mots du père occupent dans l’histoire du fils. Papa a, littéralement, besoin d’espace pour s’exprimer. Et même si le narrateur écrit que son père lui « demanda » quelles étaient ses motivations pour partir, la réponse du jeune Robinson n’est pas rapportée, peut-être parce qu’on ne lui laissa pas alors le temps de la formuler. Du coup, ces phrases lourdes de propositions qui n’en finissent plus provoquent inévitablement l’ennui du lecteur, l’amenant à s’identifier au jeune Robinson pressé de tourner la page, ou de franchir le seuil de la chambre paternelle.

Ainsi donc, alors qu’il entreprend de recycler les histoires et les mots de la Bible dans une forme nouvelle (roman, en anglais, se dit « novel »), Defoe invente un narrateur qui entretient une relation pour le moins ambiguë à son héritage paternel. D’une part, il avoue l’avoir dilapidé. De l’autre, il le reconstitue en transmettant les valeurs célébrées par son père dans son ultime leçon. Mais dans le même temps, il le discrédite en précisant que son père avait la goutte, maladie bien connue des lecteurs du 18e siècle pour être celle des bons vivants – détail en forme de clin d’œil de l’auteur par-dessus l’épaule du narrateur, indiquant aux lecteurs que Monsieur Crusoe n’a manifestement pas scrupuleusement suivi la voie du « milieu », de la tempérance et de la modération qu’il invitait son fils à suivre.

Certains sentiers sont plus fréquentés que d’autres, d’autres restent difficiles d’accès si on n’a pas le mot de passe demandé au péage ou si on n’a pas eu la chance d’apprendre à orthographier correctement la langue qu’on parle. Mais tous méritent d’être explorés.

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