Robinson et son papa

 

Lyon, 19 septembre 2016

En cours, on n’est pas encore allé plus loin que les deux premiers paragraphes, si riches de sens malgré leur apparente simplicité qu’on pourrait passer l’année entière à les commenter.

Une année de naissance, 1632, des noms de villes portuaires (Bremen, York, Hull), des noms de famille.

Partons de ces derniers. Le personnage qui commence à raconter son histoire en se présentant, comme tout individu bien élevé, nous renseigne sur l’origine de son nom et de son prénom (voir le sens du mot « introduction » en anglais). En fait, les deux sont, bizarrement, des patronymes. « Robinson », son prénom, est, nous dit-il, le nom de famille de sa mère (« dont les parents s’appelaient Robinson »), et d’ailleurs, ce nom est la trace d’un ancêtre appelé Robin (Robinson = Robin’s son). Donc, là où le prénom peut parfois être le moyen par lequel la mère ajoutera son grain de sel dans l’histoire patrilinéaire, il sert ici à inscrire la ligne matrilinéaire dans une maison d’hommes. Le nom de famille de notre héros, Crusoe, est, quant à lui, la déformation (« corruption », on y reviendra) d’un nom aux consonances germaniques, Kreutznaer, d’abord anglicisé à l’oral (« we call ourselves »), puis à l’écrit (« and write our name »): Crusoe.

Quel est le sujet de l’histoire qui va suivre ?

C’est d’abord l’individu qui la raconte, l’auteur fictif marqué par le tout premier mot du roman – « Je ». Mais dès la première phrase, ce sujet doit faire de la place pour le père, car Robinson veut expliquer d’où il vient, ce qui nécessite apparemment à ses yeux de nous parler de la ville où était né son père, Bremen (ou BreMEN). Il veut que le lecteur comprenne à qui il a affaire, comme s’il rentrait dans un magasin dont l’enseigne indiquait « Father & Sons », et qu’il s’attendait à ce qu’on lui décrive la marchandise. Voici donc, lecteur, le produit que tu trouveras ici : un VÉRITABLE Anglais, né à York, mais dont le père venait d’ailleurs – c’était un « étranger » (a foreigner), qui s’est « installé » (settled) à Hull, puis à York.

Bref, dans la famille, les hommes ont la bougeotte : un préambule important pour la suite de l’histoire, et sans doute un clin d’œil au lecteur qui, confortablement installé dans son fauteuil, rêve d’évasion et espère « d’étranges et surprenantes aventures » (sous-titre). Dès la seconde phrase, le « je » du narrateur cède la place de sujet à son père. La mère n’est pas totalement passée sous silence : elle est mentionnée, au détour d’une phrase, en position d’objet du verbe « marier », dont le sujet est le père. Comme on l’a remarqué plus haut, sa présence ne semble importante que pour autant qu’elle permet d’introduire l’autre branche des ancêtres masculins du narrateur. Et celui-ci poursuit son explication apparemment dépourvue de toute fantaisie (Ian Watt).

Comme l’ont relevé en classe les jeunes lectrices et lecteurs, les mots de ce premier paragraphe très factuel évoquent pourtant aussi d’emblée la mythologie biblique – In the beginning was the word: naturellement, quand on est un bon protestant et qu’on prend la plume pour raconter une histoire, on pense un peu aux récits entendus à l’église, qui fourmillent également de pères et de fils, de corruption et de compagnons.

Arrêtons-nous un instant sur ce que ce remix de la Genèse nous invite à constater : on dirait bien que, dans l’Angleterre du 18e siècle,  les valeurs morales (moral values) sont devenues difficiles à dissocier des valeurs marchandes – le prix des produits avec lesquels papa a fait fortune, comme l’indiquent d’emblée les mots utilisés pour décrire son activité, le « commerce » (trade) des « marchandises » (merchandise; on dira plus tard « commodities »), par lequel il a acquis un bon « état » (estate, qui signifie aussi propriété). Pas besoin d’avoir lu Max Weber pour comprendre que la Bible et le commerce peuvent faire un excellent ménage : le premier paragraphe de Robinson Crusoe suffit.

Mais au fait, que vendait-il, le papa de Robinson, dont la corpulence indique que les affaires ont vraiment bien marché? Bizarrement, ces marchandises, bien que nommées, sont aussi invisibles que la mère de Robinson.

Alors, pour mercredi prochain, merci d’aller voir ce qu’on achetait et vendait, dans les ports de York et d’Hull, au 18e siècle. Et ces quelques mots-clés pour le moteur de recherche vous ouvriront des horizons cachés : « Hull, York, slave trade ».

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