Body language

Histoires de lectures, 1: Jane Austen et le mouvement des corps amoureux sur fond de guerres napoléoniennes

 

danse2017-6
Philippe Morice

 

Jane Austen: l’hôtesse idéale pour nous accueillir dans le cours de littérature anglaise en cette nouvelle rentrée, avec ses romans qui ne cessent de nous montrer ce que lire veut dire.

Toutes ses héroïnes sont en effet amenées, au terme de leur apprentissage, à acquérir ce qu’on appellerait aujourd’hui des « compétences interprétatives ». Pour que se produise l’union matrimoniale qui clôture l’intrigue, il faut que les protagonistes aient compris que l’habit ne fait pas le moine, c’est-à-dire, en anglais, qu’on ne doit pas juger un livre d’après sa couverture (don’t judge a book by its cover).

Comme dans la plupart des bildungsromans, les héroïnes apprendront ainsi à lire entre les lignes des discours individuels et sociaux au milieu desquels elles naviguent pendant que leurs frères s’enrôlent dans la marine: discours verbaux d’une part (voix paternelles et maternelles plus ou moins avisées, lettres au romantisme frelaté, romans gothiques formatés); discours non verbaux, d’autre part (langages architecturaux, vestimentaires et corporels). En maniant le discours indirect libre avec autant de virtuosité qu’un chef d’orchestre, Austen raconte à ses lectrices des histoires d’amour qui sont aussi (surtout ?) des histoires de lecture.

Ouvrons donc Persuasion au chapitre 20. Nous sommes dans la ville de Bath, en compagnie de la très discrète et très sage Anne Elliott, qui (désespoir!), à 27 ans, n’est toujours pas mariée. Amoureuse de Frederick Wentworth, elle a été persuadée par sa mère adoptive de refuser sa demande en mariage lorsqu’elle avait 19 ans, au motif qu’il n’était pas un bon parti. Les années ont passé, le jeune homme a fait fortune et est monté en grade lors des victoires de la flotte britannique contre les armées napoléoniennes. Il est devenu capitaine, et cherche à se marier. Il n’a pas pardonné à Anne de l’avoir éconduit et n’a pas l’intention de lui refaire la cour. Elle en est affligée, mais ne comprend que trop bien son point de vue, et se résigne à le regarder sans rien dire flirter avec d’autres jeunes femmes. En silence, elle a renoncé, une nouvelle fois, à l’espoir d’épouser celui qu’elle aime.

Dans notre extrait, le dénouement est proche. Anne commence à se douter qu’elle n’est peut-être pas indifférente au capitaine malgré tout: l’espoir est revenu. Aucun mot n’a cependant été échangé par les amants pour s’assurer de leur attirance réciproque. Toute la scène que nous allons lire est ainsi structurée autour du désir de la jeune femme de parvenir à « un échange de regards amical »:

She could not quit that room without the interchange of one friendly look.

Après bien des obstacles et des péripéties, cet échange aura finalement lieu, et il débouchera sur une brève conversation en apparence anodine. Autrement dit, l’enjeu de la scène que nous allons lire est ce qui fonde l’existence même de la littérature, si ce n’est de la vie en société : la recherche de la communication avec autrui.

Précisons. La rencontre a lieu pendant un concert, auquel Anne s’est rendue en compagnie de ses parents et amis. Pendant l’entracte, elle aperçoit le capitaine à quelques pas du groupe dans lequel elle se trouve. Comment fera-t-elle pour se faire entendre de lui, et de lui seul ? Comment établir un échange éminemment privé dans un lieu  éminemment public lorsqu’on ne peut pas envoyer de sms en dissimulant son téléphone derrière un éventail? Tel est le défi qu’Anne Eliott va réussir à relever, au prix d’efforts dont l’intensité confère à ce passage un souffle épique aussi puissant que celui de Guerre et Paix.

C’est la voix narrative elle-même qui suggère l’analogie avec les récits des guerres napoléoniennes. Alors que le capitaine ne se tient qu’à une « petite distance » du groupe dans lequel Anne est, littéralement, encerclée comme une place forte (« she was so surrounded and shut in »), l’espace et le temps semblent se dilater dans la perception qu’en a la jeune femme. Les quelques pas qui séparent les deux corps et les « quelques minutes » qui s’écoulent avant leur rapprochement sont ainsi retranscrits avec la précision d’une chorégraphie évoquant tout à la fois le mouvement des armées sur un champ de bataille, un ballet bien rythmé, une parade amoureuse et une partie d’échecs :

When she could give another glance, he had moved away. He could not have come nearer if he would. She was so surrounded and shut in. (…)

She wished him (Mr Elliot) not so near her.

… some of them did decide on going in quest of tea. Anne was one of the few who did not choose to move. She remained in her seat, and sho did Lady Russell; but she had the pleasure of getting rid of Mr. Elliott … (…).

The others returned, the room filled again, benches were reclaimed and repossessed (…).

In re-settling themselves there were now many changes, the result of which was favourable for her. Colonel Wallis declined sitting down again, and Mr Elliot was invited by Elizabeth and Miss Carteret, in a manner not to be refused, to sit between them; and by some other removals, and a little scheming of her own, Anne was enabled to place herself much nearer the end of the bench than she had been before, much more within reach of a passer-by. (…)

Such was her situation, with a vacant space at hand, when Captain Wentworth was again in sight. (…)

… he even looked down towards the bench, as if he saw a place on it well worth occupying.

Observant attentivement les déplacements des différents pions ou corps-obstacles (Lady Russell, figure de la mère jouant le rôle de chaperon, tous « les autres » qui encerclent la jeune femme, Mr. Elliot, cousin paternel ayant sur Anne des visées matrimoniales) et de l’objet du désir qui attire tous les regards (« A very fine young man indeed! »), la voix narrative fait apparaître Anne comme une demoiselle en détresse prête à être secourue par un preux chevalier, et cet emploi décalé du registre épique pour décrire une scène dans laquelle il ne se passe justement rien de visible « à l’œil nu » est une source garantie de comique.

Pour autant, les déplacements dont il est question dans ces pages disent aussi quelque chose de très sérieux au sujet des contraintes sociales qui pèsent alors sur le corps des individus. Dans le prochain épisode, nous verrons donc que la comédie de mœurs  telle que la pratique Austen est également porteuse de pathos et d’un discours politique aussi éloquent que le silence d’Anne Elliot.

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