Vue du moulin à vent

« Il ne vint pas pourtant. Anne croyait parfois le discerner au loin, mais il n’arrivait jamais. »

En classe vendredi dernier, nous avons suivi le regard et les pensées d’une jeune femme tentant d’établir un échange privé en plein cœur d’un espace public, abordant ainsi un moment palpitant de l’histoire (littéraire) des relations hétérosexuelles dans le monde occidental.

danse2017-9
Philippe Morice

Encerclée par ses proches dans une salle de concert, la timide Anne Elliot, qui semble par moments se confondre avec les prisonnières de Barbe-Bleue, attend que son capitaine comprenne enfin qu’il est temps de « l’accoster ». Le verbe anglais « accost » vient du français (lui-même issu de l’italien, formé à partir du latin), et le Trésor de la Langue française nous rappelle que le terme était alors souvent employé au sujet des bateaux (« La chaloupe accoste le vaisseau : tous ceux qui étoient dans cette chaloupe montent à bord; la chaloupe elle-même est enlevée et suspendue à la poupe du bâtiment. » F.-R. De Chateaubriand, Les Natchez, 1826).

Comme on l’a vu l’autre jour, le style épique employé ici pour décrire le rapprochement des corps amoureux prête à sourire et place l’héroïne dans le sillage de Don Quichotte. A ceci près qu’Anne ne joue pas le rôle du chevalier, mais celui de la demoiselle en détresse prisonnière du moulin à vent. Et que la menace dont elle voudrait être délivrée n’est pas du tout imaginaire:

Mr Elliot’s speech, too, distressed her. She had no longer any inclination to talk to him. She wished him not so near her. (…)

Anne and the Captain talked for a few minutes more; the improvement held; he even looked down towards the bench, as if he saw a place on it well worth occupying; when at that moment a touch on her shoulder obliged Anne to turn round. It came from Mr Elliot. He begged her pardon, but she must be applied to, to explain Italian again. Miss Carteret was very anxious to have a general idea of what was next to be sung. Anne could not refuse; but never had she sacrificed to politeness with a more suffering spirit.

La voix narrative appartient à une observatrice sensible au code proxémique régissant les relations de l’héroïne à son entourage, une traductrice chevronnée du body language qui précède et accompagne les échanges verbaux entre les individus. C’est d’abord par sa proximité physique et ses gestes que le prétendant légitime (cousin du père, et approuvé par lui) affirme son titre à « occuper » le territoire que représente Anne. Il lui suffit ensuite de lui toucher l’épaule pour « l’obliger » à se tourner vers lui, et la syntaxe est ici, comme toujours, révélatrice: c’est une main d’abord non identifiée qui est, littéralement, le sujet de l’action, tandis qu’Anne est, en complément, l’objet dont on modifie l’orientation.

Certes, il y a là encore quelque chose d’amusant dans la sur-dramatisation de ce micro-déplacement opérée par la voix narrative (rupture soudaine introduite par le circonstant « quand à ce moment », révélation différée de l’identité de l’agent: « cela provenait de Mr Elliot »). Mais on sent bien aussi que les déconvenues de l’héroïne coincée sur son banc peuvent être interprétées comme « un tableau parabolique » représentant le problème qui se pose alors à une femme amoureuse. Bien qu’elle ait réussi à ménager une « place libre » (« a vacant space ») à côté d’elle, Anne ne pourra en revanche pas remplir cet espace selon son désir. Écrite dans un monde où les applications de rencontre sur smartphone n’ont pas encore été inventées, cette page nous rappelle en effet ceci:

Une femme « peut créer un espace pour un homme, mais elle ne peut pas l’inviter à y prendre place. L’homme doit prendre l’initiative, et s’il y a la moindre hésitation, c’est le mauvais prétendant qui la prendra – celui qui aura su s’imposer. » (Tony Tanner, Jane Austen, 1986, ma traduction).

Par ailleurs, la façon dont le regard anxieux de l’héroïne guettant au loin les mouvements du capitaine est mis en scène dans ces pages place en fait l’épisode du concert dans une série traversant les romans d’Austen, série qu’on pourrait désigner comme étant celle des « femmes qui scrutent la porte du salon en attendant qu’un homme arrive pour les mettre en mouvement ». Et on peut à nouveau relever dans un tel motif l’écho des guerres qui se déroulaient sur les mers et le continent pendant que Jane Austen écrivait ses romans. Autrement dit, comme le remarqua Nina Auerbach :

En présentant ces salons pleins de femmes observant la porte et s’observant les unes les autres, Jane Austen nous dit ce qu’une femme perspicace de la bonne société avait à dire au sujet des guerres napoléoniennes: elle écrit des romans qui parlent de l’attente. (Nina Auerbach, Communities of Women: An Idea in Fiction, 1978, ma traduction)

L’attente anxieuse éprouvée par l’héroïne dans cette scène symbolise donc sans doute la condition contemporaine d’autres « sœurs Anne », et bien que la « détresse » du personnage puisse, au premier abord, contribuer au comique produit par la transformation d’un pauvre banc en champ de bataille, elle n’en renvoie pas moins à des souffrances aux causes et aux effets bien « réels ».

Mais Anne Elliott n’est pas Jane Eyre: sa détresse reste muette, sans autre lectrice que sa conscience, dont les observations nous sont rapportées en discours indirect libre.  Raison de plus pour y faire très attention. Revenons donc au début du passage:

Mr Elliot’s speech, too, distressed her. She had no longer any inclination to talk to him. She wished him not so near her.

Cherchant à traduire cette phrase en classe l’autre jour, nous avons ouvert le Trésor de la langue française en ligne à « inclination », et avons vu s’afficher au tableau l’exemple suivant:

Il y a chez la femme une inclination profonde à la passivité qui oriente tout son comportement. Elle tolère une zone plus ou moins large de tendances actives et offensives. Mais sa manière d’être la plus profonde est de s’abandonner, de s’effacer, de se soumettre (aux plus bas étages du comportement), de se renoncer, de se donner (aux sommets de sa vie). MOUNIER, Traité caract., 1946, p. 399.

Alors que nous étions en train de traduire le discours intérieur d’un personnage féminin manifestement incapable de se mettre en mouvement sans la main d’un homme, nous sommes donc tombé-e-s sur cette définition (masculine) de « la femme » comme être profondément passif. La coïncidence était amusante, et elle rendait urgente l’examen de deux questions que nous laisserons en suspend jusqu’au prochain épisode: le corps immobile (ou mu par autrui) d’Anne Elliot renvoie-t-il à une passivité ontologique? Et faut-il nécessairement interpréter la passivité comme une manière de « se soumettre » et de « se renoncer » ?

épisode suivant

4 commentaires sur “Vue du moulin à vent

  1. Tu as regardé le CNRTL un peu en diagonale. L’ancien français viendrait directement du latin ou plus exactement de anc. fr. « costé » et c’est la réintroduction du « s » dans la prononciation qui pose question. Le CNRTL donne comme origine: « réintroduit dans prononc. au sens « s’approcher, aborder (qqn) » sous l’influence de l’a. prov. acostar, réfl. (sens attesté dep. mil. xiies., Rayn., II, 501b) par auteurs tels que Monluc, Montaigne, Aubigné, Brantôme » et évoquant l’hypothèse italienne: « empr. à l’ital. accostare, de même orig. « approcher de, aborder (qqn) » dep. xiiies., terme de mar. (…), est improbable, ces 2 sens étant plus anciennement attestés en a. fr., la transformation étant purement phonét. et plus prob. due à auteurs étroitement en contact avec lang. d’oc. »

    De façon générale, un grand nombre de mots français introduits à la fin du moyen-âge et à la renaissance sont donnés par les étymologistes classiques comme provenant de l’italien qui peuvent venir de l’occitan qui les possède aussi, les formes occitanes étant proches voires identiques aux italiennes (par exemple mots en ca-, vs fr. che- ou cha-).

    Signé: Cercamon, l’occitaniste vigilant 🙂 (on a tou.te.s nos vigilances…)

    Aimé par 1 personne

    1. En fait, j’ai utilisé un exemple du tlfr (la phrase de Chateaubriand) mais pour l’étymologie je me suis contentée de la note très sommaire du Concise Oxford English Dictionary : ACCOST : C16 (originally in the sense ‘lie or go alongside’): from French accoster, from Italian accostare, from Latin ad- ‘to’ + costa ‘rib, side’.

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