Pas à vendre

« What remains? The language remains. » Hannah Arendt, 1964. (« Qu’est-ce qui reste? La langue reste. »)

Ces paroles d’Hannah Arendt me sont revenues en mémoire alors que je préparais l’autre jour un commentaire d’un extrait de Beloved, de Toni Morrison. Il faisait très chaud, on entendait les enfants chanter dans la cour de l’école de l’autre côté du pâté de maisons, la langueur estivale s’installait et je peinais à me mettre au travail. Après tout, les élèves se contenteraient parfaitement de quelques remarques générales sur l’auteur et la portée de son œuvre, agrémentées d’un bon article tiré du New York Times. Ils préfèreraient de loin regarder un film plutôt que de scruter encore une fois les pages données en sujet de commentaire sur table. A quoi bon essayer d’expliquer qu’un texte évoquant l’absence d’un être contribue à le faire apparaître aussi sûrement que si sa présence était constatée? Ne ferais-je pas mieux d’aller chercher ma fille à l’heure du déjeuner, ou même d’aller à la piscine? Personne n’attend cette explication de texte, cette explication de texte n’est attendue par personne. Pas plus attendue qu’un enfant orphelin accostant dans un pays inconnu.

La phrase d’ Arendt m’a éloignée de la piscine, ramenée vers l’écran d’ordinateur, vers l’effort de penser et écrire dans une langue étrangère au sujet d’un texte évoquant lui aussi « ce qui reste » (what remains). Je n’ai plus en tête le contexte de cette déclaration et le livre dans lequel je l’ai lue il y a des années a disparu au cours d’un déménagement. Je pourrais demander à Google, mais j’aime ne garder qu’un fragment d’une conversation justement consacrée aux vestiges. Seule cette phrase demeure, comme un post-it sauvé d’un naufrage, prête à être collée n’importe où. Peut-être sur la photo d’une grand-mère que je n’ai pas connue et qui, comme Arendt, avait grandi à Berlin. Y était-elle née? (son père était polonais, mais où donc le rencontra mon arrière-grand-mère ?). L’allemand n’était pas la langue de sa mère, qui parlait russe (et yiddish?), mais c’était (cela a dû être) une des langues de l’enfance, avant la fuite en France dans les années 30 (à huit, douze ou quinze ans?). Élevée par une mère immigrée, ma grand-mère apprit le français et devint traductrice d’allemand. Parlait-elle avec un accent étranger? Communiquait-elle en russe ou en allemand avec sa mère ? Considérait-elle l’allemand comme sa première ou comme sa deuxième langue? Et lorsqu’elle commença à perdre la mémoire, vers la fin de sa vie, en quelle langue se souvenait-elle et en quelle langue oubliait-elle?

***

Dans l’extrait de Beloved que nous étudions aujourd’hui, trois générations de femmes africaines-américaines sont évoquées. Une grand-mère, Baby Suggs, une mère, Sethe, et sa fille de dix ans, Denver. La première est morte, et les secondes vivent encore dans la maison qu’elles ont partagée avec elle – une maison hantée, en passant devant laquelle les gens du coin fouettent leurs chevaux afin de ne pas s’y attarder. Au début de notre extrait, Sethe et Denver décident de convoquer le fantôme qui les persécute, espérant établir une « conversation », « un échange de vues ou quelque chose ».  Ce fantôme est celui d’un bébé. « Elle n’avait même pas deux ans quand elle est morte », dit Sethe. « Trop petite pour comprendre. Trop petite même pour parler. » Ces remarques renvoient peut-être aux défis que le roman va entreprendre de relever: comment le langage écrit peut-il transmettre les cris des êtres qui ont disparu avant de pouvoir émettre autre chose que des sons ou des paroles inintelligibles ? Comment la littérature peut-elle communiquer ce qui n’a pas pu être verbalisé dans la langue des lecteurs ?

Dans notre texte, l’esprit du bébé refuse de venir  « converser » avec Sethe et Denver. « Le buffet fit un pas en avant mais rien d’autre ne bougea. » Suite à cette séance de spiritisme décevante, la voix narrative prend le relais du dialogue en se glissant dans les pensées de Sethe, rapportées en discours indirect libre. Presque sans transition, la lectrice se retrouve emportée dans un flot chaotique d’images, de paroles et de sensations. Un flashback a surgi : « And there it was again. » Le fantôme semblait ne pas avoir répondu à l’appel, mais voici le passé qui entre maintenant sans frapper. Le pronom réservé aux sujets inanimés (it) fait la transition entre l’esprit du bébé appelé par la mère et la fille se tenant les mains (why don’t it come?) et entre quelque chose qui n’est jamais nommé, peut-être parce que c’est innommable. « And there it was again »/ « Et voilà que c‘était à nouveau là. » Mais qu’est-ce que « ça » peut donc bien être?

« Rien » est soudain devenu  « ça », « quelque chose » non identifiée (le deuxième flashback de cet extrait sera également évoqué comme la transformation soudaine de nothing en something). Dans « there it was again »,  le pronom « it » pourrait aussi bien renvoyer au mots passé, souvenir, moment, sensation, chagrin, dégoût, honte ou cimetière. Certains de ces termes sont utilisés dans la retranscription des pensées de Sethe. D’autres n’apparaissent jamais et doivent être devinés, reconstitués comme un puzzle à partir de ce qui reste dans le paysage intérieur de cette femme: les « pierres tombales » (headstones), les « tombes » (graves) et le « graveur » (engraver) permettent petit-à-petit de comprendre que les événements affleurant à sa conscience se sont déroulés dans un cimetière. Mais que s’est-il exactement passé? L’évocation de la scène en question résiste à toute linéarité narrative et brouille les frontières :

And and  there  it  was  again.  The  welcoming  cool  of  unchiseled  headstones;  the  one she  selected  to  lean  against  on  tiptoe,  her  knees   wide   open   as   any   grave.   Pink   as   a   fingernail   it   was,   and   sprinkled   with   glittering  chips.  Ten  minutes,  he said. You  got  ten  minutes I’ll  do  it  for  free.

Ten  minutes  for  seven  letters.  With  another  ten  could she  have  gotten  « Dearly »  too?  She  had  not  thought  to  ask  him  and  it  bothered  her  still  that  it  might  have been  possible that  for  twenty  minutes,  a  half  hour,  say,  she  could  have  had  the whole  thing,  every  word  she  heard  the   preacher   say   at   the   funeral   (and   all   there   was   to   say,   surely)   engraved   on   her   baby’s headstone:  Dearly Beloved. But  what  she  got,  settled  for,  was  the  one  word  that  mattered.  She  thought  it would  be  enough,  rutting  among  the  headstones  with  the  engraver,  his  young  son   looking   on,   the   anger   in   his   face   so   old;   the   appetite   in   it   quite   new.   That should  certainly   be enough.   Enough   to   answer   one   more   preacher,   one   more   abolitionist   and   a town  full  of  disgust.

L’évocation du flashback commence par une série d’associations dérangeantes. La fraîcheur des pierres tombales non ciselées est dite « accueillante », leur couleur est « rose comme un ongle ». Et il y a l’étrange comparaison des « genoux écartés de la largeur d’une tombe », dont le sens ne va s’éclairer que progressivement et indirectement. Non déchiffrée d’emblée, elle produit immédiatement une harmonie aussi dissonante que la rime entre womb (utérus) et tomb appréciée des poètes de langue anglaise, car les genoux écartés « comme une tombe » évoquent aussi la posture de l’accouchement. Plus loin, il sera fait allusion à la gorge tranchée du bébé qui hante la maison, et aux doigts trempés de sang de Sethe. Les expériences et événements remémorés sont ici étrangement fragmentés ou démembrés (dismembered plutôt que remembered), la mémoire faisant défiler des images et des sensations à la manière d’un flip-book dont les pages auraient été mélangées. « Dix minutes, déclara-t-il. » Mais qui est donc « il »? Et « dix minutes » de quoi ?

Réponse au paragraphe suivant. « Il » = l’homme qui a gravé « Beloved » sur la pierre tombale du bébé en échange de « dix minutes »: « Ten minutes for seven letters », ellipse qui retarde encore un peu la reconstitution du sens de la scène évoquée:  ten minutes of what? Quelle est donc la transaction qui a eu lieu cette nuit-là ?

L’explication se trouve quelques lignes plus loin: « Elle pensait que cela suffirait, de s’accoupler au milieu des pierres tombales avec le graveur… ». C’est en lui offrant son corps pendant dix minutes que Sethe a pu acheter ses services et obtenir les sept lettres sur la tombe du bébé. Aurais-je pu obtenir « Dearly Beloved » si je lui avais accordé vingt minutes, se demande-t-elle lorsqu’elle repense à cette nuit ?

« … ses genoux ouverts de la largeur d’une tombe ». Rétrospectivement, on comprend que la comparaison était à prendre au sens littéral aussi bien que métaphorique: elle renvoyait à la position du corps de Sethe sur la pierre tombale pendant l’accouplement. La dislocation de la scène en une série de morceaux scintillants (glittering chips) qui ne cessent de revenir (un peu plus loin : her knees wide open as the grave) est le signe des traumatismes psychiques et physiques endurés par Sethe. La narration labyrinthique et tortueuse renvoie à son « cerveau tordu » (her brain was devious) et ces torsions mentales reproduisent la marque des cicatrices ondulant sur son corps brutalisé et torturé.

***

« Elle pensait que cela suffirait… ».

Il est peut-être pertinent de clore une année de cours de littérature en évoquant la représentation romanesque d’une conscience tourmentée par l’insuffisance de ses efforts pour vivre sans oublier les disparus.  Des crimes ont été commis et les âmes des victimes n’ont pas été apaisées. Celles qui restent ne se souviennent jamais assez de ceux qui n’ont pas survécu, ou bien jamais comme il faudrait. « Je me souviens juste qu’elle adorait la croûte brûlée du pain », dit la grand-mère au sujet de son premier enfant. Sethe quant à elle ne peut pas « pardonner à sa mémoire » d’être si sélective, coupant au montage les actes de violence subis et observés avant de fuir la plantation où elle était esclave. « Cela lui faisait honte, de se souvenir des arbres magnifiques aux branches ployantes plutôt que des garçons » qui y avaient été pendus.

Dix minutes pour sept lettres. L’ellipse met en valeur une mise en équivalence dont la lectrice ne saisit pas tout d’abord le sens marchand. L’effacement du complément (dix minutes de sexe) fait ressortir la symétrie établie entre les deux opérations (l’accouplement et l’inscription de l’épitaphe) tout en créant un sentiment d’incommensurabilité. C’est toute l’horreur de l’esclavage qui est indirectement évoquée à travers cette phrase lapidaire, ainsi que l’impossible réparation de la dette contractée auprès des victimes. L’invisibilisation des sept lettres peut aussi être conçue comme une référence à l’anonymat des « soixante millions et plus » d’hommes et de femmes qui moururent dans des conditions épouvantables pendant la traversée transatlantique, auxquels Toni Morrison a dédicacé ce roman.

Enfin, l’effacement des lettres a également pour effet de créer un silence qui appelle la participation active des lecteurs à la douloureuse « conversation » rapportée dans ce texte. En m’incitant à prononcer mentalement  le mot « Beloved » quelque fractions de secondes avant de le voir apparaître sur la page, la voix narrative me fait participer au rituel de commémoration effectué par le roman. For free.

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