L’effacement

C’était juste avant que le téléphone chantonne,

avant que la voix de l’hôpital ne s’invite dans le petit salon,

au milieu des miettes de croissant et des emballages argentés.

 

C’était quelques jours après ce message vibrant dans ma poche:

« J’ai pris des pères de chaussettes et des collants pour les enfants. »

Auquel j’ai répondu : « je reviens du scanner avec ma paire de chaussettes. »

 

C’était juste avant la respiration retenue et les lèvres mordues,

l’effort raté pour faire semblant de se moucher,

le stoïcisme mis en échec par une erreur de frappe.

 

C’était juste après avoir écouté une femme parler à la radio d’Albertine disparue,

Raconter qu’elle avait dû sortir de la classe pendant l’explication de texte,

Et que ses souvenirs enclenchent ceux de mon père.

 

C’était juste avant que la voix silencieuse de l’hôpital,

entrecoupe les réponses et les questions du malade,

pendant que ma tête restait baissée sur un écran.

 

C’était le lendemain d’une journée triste,

l’avant-dernier jour d’une quinzaine de repos épuisante,

le quatrième matin passé loin des enfants.

 

C’était juste avant le silence dans la chambre en face et dans la rue derrière,

c’était avant le déjeuner,

c’était avant l’hiver.

 

C’était lui qui parlait de la Recherche comme il l’avait toujours fait,

suivant le fil de sa pensée sans se presser,

déambulant à ciel ouvert dans sa cathédrale intérieure.

 

C’était après une soirée gaie,

les rires en terrasses de café une fois la nuit tombée.

C’était Paris qui paraissait si peu changé.

 

C’était juste avant le dernier diagnostic,

avant la phrase « De toute façon, je le savais. »

Puis « Peux-tu m’allumer la télé s’il te plaît? »

 

C’était après avoir retrouvé par hasard une librairie présumée disparue

mais qui avait juste déménagé,

et que la libraire américaine me reconnaisse, dix ans après.

 

C’était avant de revenir sur mes pas pour lui monter le Coca qu’il avait demandé,

et que j’avais failli oublier

en partant à la pharmacie.

 

C’était après que la petite fille ait crié « Tu m’avais promis! »

parce que je ne pouvais pas l’emmener au cinéma –

pas aujourd’hui, plus tard, je suis désolée.

 

C’était une conversation sur Proust comme nous en avons tant eues,

que je pensais avoir enregistrée mais que j’ai effacée,

pendant que le questionnaire médical s’égrainait.

 

C’était avant que les enfants soient assez grands pour écrire des cartes postales,

et pour discuter de la Recherche, des peintures de Sienne

ou des westerns de Clint Eastwood.

 

C’était après qu’il ait parlé de la duplicité de l’auteur

et avant qu’il me demande une omelette au fromage.

C’était après l’élection présidentielle au Brésil

et juste avant que l’ordonnance perdue ne serve de toute façon plus à rien.

C’était après qu’il dise « Je suis content que ton frère ait envie d’avoir du temps pour lire. »

Et que je réponde « Oui mais il a aussi envie d’être commissaire de police. »

C’était avant les rires, c’était avant les larmes.

C’était  juste avant

la décision d’écrire au lieu de travailler,

exactement juste avant

de perdre mon temps.

2 commentaires sur “L’effacement

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