Il n’y aura pas de dernier mot

La dernière fois que j’ai fait lire à mon père un texte que j’avais écrit, il m’a dit que c’était pas mal, mais … trop didactique, trop lisse, trop sage, trop poli, bref: pas assez violent. Je lui ai alors promis que je ferais mieux la prochaine fois.

Au moment de prononcer son oraison funèbre, je repense à ce conseil qu’il ma donné et si je souhaite l’évoquer en préambule, ce n’est pas pour transformer le requiem en un concert de punk-rock au cours duquel nous irions tous danser nus au milieu des tombes en hurlant d’un rire satanique. Simplement, pour évoquer sa mémoire devant son cercueil, il semblait important de commencer par rappeler que mon père n’a jamais supporté qu’on veuille le mettre dans une quelconque boîte, et que, plus généralement, il a passé beaucoup de temps à résister aux tentatives de mettre le monde, la pensée et le langage en boîte, que ces tentatives soient mises en œuvre par la famille, l’école, l’église, le parti communiste, l’État ou pour finir l’hôpital – ou encore, pour le dire autrement, que ces tentatives de mises en boîte soient déployées par des dispositifs, des discours, des institutions publiques, des entreprises privées, ou tout simplement par tous les cons qui aiment la vie en boîte.

Pour le dire encore autrement: il semblait judicieux de commencer par rendre hommage à un art dans lequel j’ai toujours vu mon père briller, qui est l’art de quitter la scène avec panache, en laissant ceux qui restent se dire qu’ils vont sérieusement s’emmerder sans lui.

Tel que je l’ai connu, mon père se méfiait de tous les protocoles et de tous les rituels collectifs par lesquels individus et institutions maintiennent leur petit ou grand pouvoir, et il fuyait aussi les commémorations lénifiantes. S’il nous voyait à l’heure qu’il est, mon frère et moi, ainsi que tous les jeunes gens qui appréciaient tant sa compagnie, il commencerait peut-être par nous rappeler qu’il ne faut surtout pas l’idéaliser, que la famille est « le lieu de toutes les turpitudes », et enfin, que nous nous comportons comme de parfaits petits bourgeois.

S’il était à notre place, il sauterait sûrement dans une voiture de luxe empruntée à une riche grand-tante, balancerait les couronnes de fleurs par la fenêtre et filerait à toute vitesse sur l’autoroute en ne s’arrêtant que pour acheter des cigarettes, pressé de battre son dernier record au compteur et d’arriver au petit matin sur une place en Toscane où il prendrait son café en lisant le journal, attendant l’ouverture du musée pour pouvoir contempler un de ses tableaux préférés avant l’afflux des touristes.

Sauf que s’il était là, il lèverait les yeux aux ciel et me corrigerait en me disant que le tableau auquel je pense, l’Annonciation de Francesco del Cossa, n’est pas en Italie mais à Dresde, et qu’il ne sert à rien de se presser pour aller le voir puisque c’est précisément au moyen d’un escargot que le peintre y réussit « un tour de force perspectif ruinant subrepticement le prestige de la perspective. » Peut-être me dirait-il qu’il est en train de citer Daniel Arasse, ou peut-être ferait-il semblant d’avoir trouvé cette interprétation tout seul, mais dans tous les cas, il m’inviterait certainement à faire attention à tel ou tel détail du tableau que nous sommes en train de regarder, ou de l’histoire que nous sommes en train de raconter, ou de la conversation que nous sommes en train d’avoir. L’attention aux détails a toujours  été essentielle – le choix de la cravate comme celui des mots, la coupe d’une robe ou d’une chemise, la forme de la voûte de telle église, les gestes qui en disaient parfois plus long que les discours, l’anomalie de l’escargot qui nous fait signe.

Les détails importaient, c’est vrai, mais pourtant, rien ne méritait d’être érigé en fétiche et rien ne devait être gravé dans le marbre, ce qui rend l’écriture de cet hommage particulièrement acrobatique (mon père aurait dit aporétique), et ce qui a, d’ailleurs, toujours rendu la confrontation à l’écrit un peu délicate, pour lui comme pour moi dans son sillage.

Mon père parlait mieux que tous les professeurs que j’ai rencontrés, il parlait littéralement comme d’autres écrivent, on pourrait dire qu’il parlait comme un livre, mais comme un livre qui s’écrirait sur le sable pendant que nous nous promenons le long du rivage avant d’être effacé par la marée, et ce alors même qu’il détestait la plage, sur laquelle il n’était pas question pour lui d’enlever ses mocassins et son pantalon de flanelle.

Comme la musique improvisée par des musiciens de jazz, le sens des paroles échangées dans les conversations que nous avions avec lui était pétillant, éphémère, interactif, inachevé, fluide, toujours lié à l’ici et maintenant du moment que nous étions en train de partager. Il n’avait pas de leçons immuables à prodiguer, pas de message à délivrer, pas de vérité à asséner, pas de cap à fixer – et il ne cessait de nous inviter nous aussi, à détricoter les mailles des raisonnements que nous pensions avoir ficelés une fois pour toutes, à délaisser les idées toutes faites et les formules usées, à nous confronter aux motivations souterraines des belles postures, à fuir tous les conformismes y compris certaines formes d’anti-conformisme, à accueillir l’ambiguïté, à pratiquer l’autodérision, à rechercher l’inconfort moral et intellectuel, à visiter les musées sans audio-guides, à nous exprimer sans présentations powerpoint et en dehors de tous les espaces formatés vendus pour rendre plus « efficace » la communication entre les êtres humains, à nous lancer dans le débat d’idées ou l’examen d’un point de vue sans aucun filet idéologique, simplement protégés par la certitude que nous avions d’être écoutés par lui, et que ce que nous avions à dire l’intéressait profondément.

Ça pouvait être décourageant, angoissant, frustrant, épuisant, exaspérant, cette absence de linéarité, ces détours  et retours incessants, cette improvisation permanente, cette réflexivité infinie, cette liberté totale, cette ouverture absolue du sens, ce jeu dans lequel on ne devait pas laisser le dernier mot à l’autre, sans pour autant s’illusionner sur sa propre capacité à clore la partie. A quoi bon toutes ces discussions si le dernier mot ne peut être atteint, à quoi bon, papa, si à la fin du week-end, je n’ai toujours pas les trois parties de la dissert’ à rendre pour lundi ? Est-ce que c’est vraiment trop petit bourgeois, de rendre une dissertation entièrement rédigée en suivant les règles énoncées par la prof ?

Donc oui, il y a eu du découragement certains dimanches soirs, mais on a appris à le surmonter. Loin de nous précipiter dans le nihilisme et le cynisme, je crois que mon père nous a transmis un rapport au langage tissé d’espoir précisément parce qu’il repose sur la certitude qu’autrui et la vie sont là, dans cet espace qu’aucune dissertation ne parviendra jamais à mettre en boîte, mais dont les contours peuvent être vaguement cernés par le langage. Et puis, il avait cette façon irremplaçable de se moquer de nous tout en se passionnant pour ce que nous avions à dire. Il ne faut pas négliger la force communiquée par l’écoute attentive de celui qui est par ailleurs capable d’interrompre l’ennuyeux ronronnement d’une conversation à l’heure du thé par cette question, posée avec la plus extrême politesse: « Dis-moi, est-ce qu’on peut se mettre d’accord sur le fait que c’est  parfaitement inintéressant, ce que tu es en train de nous raconter, et que, finalement tout le monde s’en fout? »

Donc on a toujours beaucoup ri, y compris pendant ces derniers mois de maladie, malgré la souffrance et la peine, on a continué à rire avec lui et à ses côtés, on a ri jusque dans la salle d’attente de l’hôpital, on a ri avant de l’accompagner dans le bureau du médecin et d’entendre qu’il n’y avait plus d’espoir, on a ri pour faire comme il nous avait toujours montré: ne pas laisser rentrer la peur. Et pourtant, la peur était une vieille connaissance de la famille. Évoquer cette vieille connaissance est d’ailleurs une des mille façons possibles de parler du chapitre juif de toute cette histoire. Après tout, c’est par le récit des cosaques venant brûler les villages et couper les seins des femmes que la grand-mère adorée de mon père avait trouvé le moyen de faire comprendre à l’enfant qu’il était ce à quoi elle avait survécu, ce dont elle avait réchappé. Le récit des pogroms transmis par une vieille dame parlant mal français, c’était bien par là qu’il avait appris ce qu’être juif voulait dire, même si, plus tard, il noierait tout ça dans les références aux Talmud (souvent  inventées de toutes pièces), les citations de Spinoza, Freud et Jankélévitch expliquant que « le Juif, c’est l’imperceptiblement autre » dans son analyse de l’antisémitisme. Il était très important de transmettre cette histoire et ce savoir, mais il était aussi complètement inconcevable de dire une chose comme « Nous, les Juifs… », ou alors seulement pour dire n’importe quoi. Être juif tel que mon père le donnait à vivre, c’était précisément ce qui rendait impossible à tout individu de s’identifier à un groupe, être juif, c’était cette expérience universelle de la différence, et je l’ai rarement vu aussi content de moi que le jour où j’ai compris ça : « Donc papa, si j’ai bien suivi , en fait tout le monde est juif? »

Je voudrais terminer par une anecdote qui m’est revenue en mémoire ces derniers jours, alors que je pensais aux morceaux de musique à passer pendant la cérémonie funéraire. C’est un souvenir que mon père me racontait – comment, jeune militant, il était parti à Berlin au Congrès des Jeunesses Communistes, sans doute à la fin des années 60, et on l’avait chargé de s’occuper du diaporama qui devait défiler sur l’écran géant pendant que les huiles du parti prenaient la parole à l’estrade, mais lui s’était trompé dans les diapos, si bien qu’il avait fait dérailler le montage du son et des images tel qu’il était prévu. Au lieu de la fresque épique censée servir de décor aux discours solennels des responsables conspuant le grand capital, l’écran avait affiché des photos de jeunes gens avec des fleurs dans les cheveux en train de s’embrasser ou de se donner la main en se regardant langoureusement, ce qui avait provoqué l’hilarité de la salle. Mon père lui-même riait beaucoup à chaque fois qu’il racontait cette gaffe, dont un écrivain talentueux ne manquerait pas d’extraire toute la sève allégorique afin de raconter les splendeurs et misères des idéologies révolutionnaires au 20e siècle. Mais ce qui me plaît dans cette anecdote, c’est peut-être qu’elle rappelle un peu de manière cocasse l’anomalie de l’escargot qui fait signe et la conversion du regard analysée par Daniel Arasse. C’est aussi sans doute qu’elle était un message codé à mon intention, une façon indirecte de me dire quelque chose sur je ne sais pas très bien quoi.

Enfin, étant entendu qu’il n’y aura pas de dernier mot et que ce nouveau texte n’est sûrement pas assez violent malgré la présence des cosaques rajoutée au dernier moment, cette histoire de montage discordant est peut-être une bonne façon de suspendre provisoirement la recherche du temps perdu par un mot qu’il n’employait jamais, un mot beaucoup trop mièvre, beaucoup trop démonstratif et beaucoup trop chrétien pour lui – mais le fait est pourtant que mon père a toujours aimé les histoires d’amour.

Un commentaire sur “Il n’y aura pas de dernier mot

  1. Bonjour Anna,
    Ton texte est un très bel hommage à ton papa. En ces moments difficiles, tu as su trouver la force de lui écrire, c’est aussi une belle preuve d’amour.
    Demain, je vais également dire au revoir à un ami mais je n’ai pas encore trouvé les mots…
    A bientôt Anna.

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