Les derniers mots du monde

Juillet 2019.

« O, but they say the tongues of dying men / Enforce attention like deep harmony. » (Shakespeare, Richard II)

 

Les essais rassemblés ici ont pour l’essentiel été écrits pendant l’état d’urgence instauré en France après les attentats de novembre 2015. Alors que l’hystérie proliférait sur les réseaux sociaux, que les alertes aux colis suspects fleurissaient dans les transports et que les murs des classes se couvraient de panneaux illustrant la « conduite à tenir en cas d’intrusion d’individus armés », une fébrilité nouvelle s’est emparée de mon cours de littérature anglaise –  comme si le petit homme masqué vêtu de noir représenté sur les consignes était dans la salle d’à côté en train de braquer son arme sur la tempe de Virginia Woolf, et que sa survie dépendait de ma capacité à faire en sorte que les élèves assis devant moi suivent l’explication de texte au lieu de tripoter leurs smartphones. Face au stress provoqué par l’introduction d’exercices de « confinement » dans ma routine professionnelle mais aussi à l’école et à la crèche où je déposais mes enfants le matin, la pratique de la critique littéraire a commencé à jouer pour moi le rôle d’une sorte d’atelier d’autodéfense psychologique et morale.

Un mercredi matin, un étudiant a levé la main et a demandé s’il pouvait faire une annonce. Un ami policier l’avait prévenu par sms qu’il y avait une « alerte attentat » place Bellecour, il souhaitait à son tour prévenir ses camarades. Il est retourné à sa place et j’ai repris le cours dans un silence pesant. Au bout de quelques instants, je me suis interrompue et j’ai dit : « Je suis désolée mais ce qui vient de se passer, c’est juste n’importe quoi. J’ai manqué de présence d’esprit, je n’aurais pas dû laisser Yannick diffuser ce message. C’est absurde, nous ne sommes pas place Bellecour, nous sommes en train d’étudier Hamlet dans une salle de classe, donc s’il y a un risque dintrusion contre lequel je dois vous protéger ce matin, c’est celui du climat anxiogène dans lequel ce pays est plongé. Les quatre heures que nous passons ensemble chaque semaine à lire et expliquer des textes littéraires anglais, c’est justement du temps gagné contre la trouille ambiante. Vous pouvez dessiner autant que vous voulez dans la marge pendant que je dissèque ce dialogue, vous pouvez rêvasser en regardant le ciel par la fenêtre, mais s’il vous plaît, ne consultez pas vos téléphones et n’allez pas sur les réseaux sociaux pendant le cours de littérature anglaise. »

Ce rappel, je me l’adressais en fait aussi à moi-même, tant j’étais devenue accro à ma dose quotidienne de peurs, clic-clic-Nous-sommes-telles-ou-telles-victimes, clic-clic-flambée-de-racisme, clic-clic-la-Syrie-sous-les-bombes, clic-clic-nombre-de-noyés-en-Méditerranée, clic-clic-minute-de-silence, clic-clic-poussée-d’antisémitisme, clic-clic-Brexit, clic-clic-populisme-en-Europe, clic-clic-disparition-des-oiseaux, clic-clic-Donald-Trump-président, clic-clic-montée-des-violences-policières, clic-clic, clic-clic… Sur l’écran d’ordinateur dans ma chambre, les préparations d’explication de texte se déroulaient au premier plan d’une série de fenêtres ouvertes sur des villes en ruines, des rues barrées par des cordons de police, des foules en deuil ou en colère, des visages de disparus, des immeubles dévastés et des canaux de sauvetage bondés.

« Au moment où j’écris ces lignes, des êtres hautement civilisés volent au-dessus de moi, essayant de me tuer. » Difficile de ne pas être saisi par la façon dont Orwell transmet l’urgence de la pensée, de l’écriture et de la lecture dans la phrase inaugurale de son essai sur le nationalisme écrit en 1941. En évoquant à l’orée de sa réflexion la précarité de sa situation d’énonciation, en indiquant dès les premiers mots que ceux qui vont suivre pourraient bien être les derniers qu’il écrira, Orwell place ses lecteurs dans un état de vigilance inhabituelle. La puissance de cette phrase réside dans sa capacité à nous transformer en veilleurs, à interpeller indirectement toute personne qui la lit et qui, au moment précis où elle entame ce texte, se voit confier le sens des lignes qui vont suivre comme s’il s’agissait de l’unique lettre rescapée d’un immeuble détruit pendant le Blitzkrieg. Telle est ma façon de rendre compte de ce qu’on désignera plus communément comme une stratégie de dramatisation rhétorique. Orwell dramatise en effet son introduction, c’est-à-dire qu’il crée les conditions de possibilité d’une présence au sens qui sont le propre d’une performance théâtrale.

Les commentaires de textes proposés ici ont été écrits à partir de cours dans lesquels j’ai cherché à susciter cette présence à double sens de circulation – rendre présents les textes aux lecteurs réunis dans la salle de classe afin de rendre présents ces lecteurs aux textes qu’ils avaient sous les yeux, et vice versa. Pour ne pas rester tétanisée face à l’imaginaire sécuritaire envahissant notre environnement, j’ai détourné l’état d’urgence de son but policier et j’en ai fait un outil didactique, relisant chacun des textes de mon cours comme s’il s’agissait des derniers mots qu’il m’était donné de lire, traversant chaque explication comme si c’était l’ultime message inséré dans une bouteille par les passagers d’une embarcation prise dans la tempête loin de tout rivage. Au lieu de faire du cours de littérature un sanctuaire protégé de l’air du temps, j’ai utilisé cet air comme combustible pour le moteur interprétatif que mes cours cherchaient à enclencher.

Tous les textes commentés ici n’ont pas été rédigés dans des circonstances aussi désespérées que celles dans lesquelles Orwell écrivit l’essai cité plus haut. Mais lorsqu’on les lit comme si les sirènes hurlaient autour de nous, comme si c’étaient les derniers mots du monde, les phrases et paragraphes qui les composent prennent subitement un nouveau relief, le film noir et blanc passe en couleur, une bande-son jusqu’alors muette se fait soudain entendre.

Tel est le paradoxe du dernier mot: au moment où j’écris ces lignes, je ne sais pas si je pourrais aller au bout de ma phrase, prévient Orwell, envisageant simultanément la fin de son monde (sa propre mort, la défaite des démocraties face au totalitarisme) et sa survie. Le désespoir et l’espérance sont inextricablement liés dans cette phrase, car pourquoi se donner la peine de l’écrire, si ce n’est qu’on croit qu’elle sera un jour lue et comprise, c’est-à-dire qu’elle sera lue par des êtres humains « hautement civilisés » qui ne sont pas devenus nazis?

 La plupart des textes évoqués ici ont été abordés comme si c’était tout ce qu’on avait à se mettre sous la dent en cas de confinement forcé et prolongé. Ils cherchent à ouvrir des fenêtres qu’on croyait bloquées ou à éclairer des escaliers cachés permettant d’échapper sans bruit aux miliciens de tous bords, aux meutes des réseaux sociaux et aux caméras de surveillance. Ils ont été digérés longtemps, puis restitués par ma voix, posée en équilibre entre l’anglais et le français, entre la salle de classe et la scène poétique, entre l’oral et l’écrit, le présent et l’avenir. Le fil que j’essaie de tenir est aussi tendu entre plusieurs générations incarnant différents rapports au langage et aux textes. Il y a les générations précédentes, partant du XVIe siècle et englobant tous les aînés qui m’ont transmis le monde par une parole vivante. Il y a la mienne, qui a déjà passé la moitié d’une vie à l’ère d’internet, mais qui se souvient encore du temps d’avant, la génération des derniers enfants à avoir grandi dans ce monde disparu. Il y a enfin ceux qui nous suivent, auxquels nous sommes censés transmettre ce qui nous fut donné, quand bien même ils préfèreraient repartir de zéro.

« On ne va pas se laisser abattre », disait mon père lorsque j’étais enfant et qu’il me sentait découragée. Aujourd’hui encore, c’est ainsi que se formulent mes sursauts intérieurs face à  la tristesse ou l’adversité. Cette phrase ressurgit quand on me demande d’exercer ma vigilance face aux colis piégés et à l’intrusion d’individus suspects dans les lieux fréquentés. Ne pas se laisser abattre : après les images et les récits traumatisants des tueries perpétrées en France à partir de 2012, la perspective de devenir soudain une cible à abattre s’est peu à peu normalisée dans les espaces collectifs et les consciences individuelles. Chez certains, cela s’est traduit par une crispation identitaire, chez d’autres, par un engagement plus intense aux côtés des minorités et des personnes menacées par la vague populiste elle-même nourrie par ces crispations. Pour moi, ne pas se laisser abattre a consisté à écrire des commentaires de texte en imaginant que mes enfants les liront peut-être quand je ne serai plus là.

L’amour, disait Lacan, c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Cette définition me revient en mémoire pour résumer l’humeur des essais rassemblés ici, écrits dans un climat de peur, écrits par amour. C’est bien parce que le monde que j’aimais semblait si fragile et si indifférent à ce que je pouvais lui donner qu’il fallait lui offrir ce que je n’avais pas. Le manque demeure, et la quête se poursuit. N’est-ce pas aussi ce qui importe aujourd’hui ?

 

 

 

 

 

 

 

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