Le sourire des fantômes

Je n’ai pas tout de suite compris ce que j’ai reconnu.

C’était si familier, je n’ai pas tout de suite su

que c’était insolite.

 

Bien sûr, il y avait l’élégance,

le manteau bien trop beau, incongru dans ce cadre,

l’air de prince exilé dans une ville-fantôme.

 

Une ville où fêter un dernier Noël,

en louant sur internet une demeure bourgeoise.

Les hauts plafonds disaient la splendeur d’autrefois.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans la démarche :

celle de celui qui reste quand tout le monde a fui,

celle d’un homme non pressé d’aller se mettre au lit.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans le regard :

j’ai reconnu les yeux d’un homme vraiment libre –

celui qui dévisage le monde fatigué.

 

Le monde est fatigué et ils le sont aussi,

les princes et les anges des villes ensevelies,

les enfants isolés et les amantes meurtries.

 

C’était si familier, comment pouvais-je comprendre,

que celui qui marchait, qui parlait, qui fumait,

n’était déjà qu’une ombre parmi les autres ombres ?

 

« Alors, qu’est-ce que la vérité ? » a demandé à table mon amie,

comme si elle me demandait l’adresse d’un bon coiffeur.

Et en effet, la réponse n’était pas plus compliquée.

 

La vérité, ma belle, c’est qu’un cheveu est moins fragile que la frontière

entre les criminels et les bonnes gens dont nous faisons partie,

et que le diable rit quand on croit le contraire.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans le sourire :

celui des êtres délaissés qui ont grandi

et n’en veulent à personne.

Il n’y aura pas de dernier mot

La dernière fois que j’ai fait lire à mon père un texte que j’avais écrit, il m’a dit que c’était pas mal, mais … trop didactique, trop lisse, trop sage, trop poli, bref: pas assez violent. Je lui ai alors promis que je ferais mieux la prochaine fois.

Au moment de prononcer son oraison funèbre, je repense à ce conseil qu’il ma donné et si je souhaite l’évoquer en préambule, ce n’est pas pour transformer le requiem en un concert de punk-rock au cours duquel nous irions tous danser nus au milieu des tombes en hurlant d’un rire satanique. Simplement, pour évoquer sa mémoire devant son cercueil, il semblait important de commencer par rappeler que mon père n’a jamais supporté qu’on veuille le mettre dans une quelconque boîte, et que, plus généralement, il a passé beaucoup de temps à résister aux tentatives de mettre le monde, la pensée et le langage en boîte, que ces tentatives soient mises en œuvre par la famille, l’école, l’église, le parti communiste, l’État ou pour finir l’hôpital – ou encore, pour le dire autrement, que ces tentatives de mises en boîte soient déployées par des dispositifs, des discours, des institutions publiques, des entreprises privées, ou tout simplement par tous les cons qui aiment la vie en boîte.

Pour le dire encore autrement: il semblait judicieux de commencer par rendre hommage à un art dans lequel j’ai toujours vu mon père briller, qui est l’art de quitter la scène avec panache, en laissant ceux qui restent se dire qu’ils vont sérieusement s’emmerder sans lui.

Tel que je l’ai connu, mon père se méfiait de tous les protocoles et de tous les rituels collectifs par lesquels individus et institutions maintiennent leur petit ou grand pouvoir, et il fuyait aussi les commémorations lénifiantes. S’il nous voyait à l’heure qu’il est, mon frère et moi, ainsi que tous les jeunes gens qui appréciaient tant sa compagnie, il commencerait peut-être par nous rappeler qu’il ne faut surtout pas l’idéaliser, que la famille est « le lieu de toutes les turpitudes », et enfin, que nous nous comportons comme de parfaits petits bourgeois.

S’il était à notre place, il sauterait sûrement dans une voiture de luxe empruntée à une riche grand-tante, balancerait les couronnes de fleurs par la fenêtre et filerait à toute vitesse sur l’autoroute en ne s’arrêtant que pour acheter des cigarettes, pressé de battre son dernier record au compteur et d’arriver au petit matin sur une place en Toscane où il prendrait son café en lisant le journal, attendant l’ouverture du musée pour pouvoir contempler un de ses tableaux préférés avant l’afflux des touristes.

Sauf que s’il était là, il lèverait les yeux aux ciel et me corrigerait en me disant que le tableau auquel je pense, l’Annonciation de Francesco del Cossa, n’est pas en Italie mais à Dresde, et qu’il ne sert à rien de se presser pour aller le voir puisque c’est précisément au moyen d’un escargot que le peintre y réussit « un tour de force perspectif ruinant subrepticement le prestige de la perspective. » Peut-être me dirait-il qu’il est en train de citer Daniel Arasse, ou peut-être ferait-il semblant d’avoir trouvé cette interprétation tout seul, mais dans tous les cas, il m’inviterait certainement à faire attention à tel ou tel détail du tableau que nous sommes en train de regarder, ou de l’histoire que nous sommes en train de raconter, ou de la conversation que nous sommes en train d’avoir. L’attention aux détails a toujours  été essentielle – le choix de la cravate comme celui des mots, la coupe d’une robe ou d’une chemise, la forme de la voûte de telle église, les gestes qui en disaient parfois plus long que les discours, l’anomalie de l’escargot qui nous fait signe.

Les détails importaient, c’est vrai, mais pourtant, rien ne méritait d’être érigé en fétiche et rien ne devait être gravé dans le marbre, ce qui rend l’écriture de cet hommage particulièrement acrobatique (mon père aurait dit aporétique), et ce qui a, d’ailleurs, toujours rendu la confrontation à l’écrit un peu délicate, pour lui comme pour moi dans son sillage.

Mon père parlait mieux que tous les professeurs que j’ai rencontrés, il parlait littéralement comme d’autres écrivent, on pourrait dire qu’il parlait comme un livre, mais comme un livre qui s’écrirait sur le sable pendant que nous nous promenons le long du rivage avant d’être effacé par la marée, et ce alors même qu’il détestait la plage, sur laquelle il n’était pas question pour lui d’enlever ses mocassins et son pantalon de flanelle.

Comme la musique improvisée par des musiciens de jazz, le sens des paroles échangées dans les conversations que nous avions avec lui était pétillant, éphémère, interactif, inachevé, fluide, toujours lié à l’ici et maintenant du moment que nous étions en train de partager. Il n’avait pas de leçons immuables à prodiguer, pas de message à délivrer, pas de vérité à asséner, pas de cap à fixer – et il ne cessait de nous inviter nous aussi, à détricoter les mailles des raisonnements que nous pensions avoir ficelés une fois pour toutes, à délaisser les idées toutes faites et les formules usées, à nous confronter aux motivations souterraines des belles postures, à fuir tous les conformismes y compris certaines formes d’anti-conformisme, à accueillir l’ambiguïté, à pratiquer l’autodérision, à rechercher l’inconfort moral et intellectuel, à visiter les musées sans audio-guides, à nous exprimer sans présentations powerpoint et en dehors de tous les espaces formatés vendus pour rendre plus « efficace » la communication entre les êtres humains, à nous lancer dans le débat d’idées ou l’examen d’un point de vue sans aucun filet idéologique, simplement protégés par la certitude que nous avions d’être écoutés par lui, et que ce que nous avions à dire l’intéressait profondément.

Ça pouvait être décourageant, angoissant, frustrant, épuisant, exaspérant, cette absence de linéarité, ces détours  et retours incessants, cette improvisation permanente, cette réflexivité infinie, cette liberté totale, cette ouverture absolue du sens, ce jeu dans lequel on ne devait pas laisser le dernier mot à l’autre, sans pour autant s’illusionner sur sa propre capacité à clore la partie. A quoi bon toutes ces discussions si le dernier mot ne peut être atteint, à quoi bon, papa, si à la fin du week-end, je n’ai toujours pas les trois parties de la dissert’ à rendre pour lundi ? Est-ce que c’est vraiment trop petit bourgeois, de rendre une dissertation entièrement rédigée en suivant les règles énoncées par la prof ?

Donc oui, il y a eu du découragement certains dimanches soirs, mais on a appris à le surmonter. Loin de nous précipiter dans le nihilisme et le cynisme, je crois que mon père nous a transmis un rapport au langage tissé d’espoir précisément parce qu’il repose sur la certitude qu’autrui et la vie sont là, dans cet espace qu’aucune dissertation ne parviendra jamais à mettre en boîte, mais dont les contours peuvent être vaguement cernés par le langage. Et puis, il avait cette façon irremplaçable de se moquer de nous tout en se passionnant pour ce que nous avions à dire. Il ne faut pas négliger la force communiquée par l’écoute attentive de celui qui est par ailleurs capable d’interrompre l’ennuyeux ronronnement d’une conversation à l’heure du thé par cette question, posée avec la plus extrême politesse: « Dis-moi, est-ce qu’on peut se mettre d’accord sur le fait que c’est  parfaitement inintéressant, ce que tu es en train de nous raconter, et que, finalement tout le monde s’en fout? »

Donc on a toujours beaucoup ri, y compris pendant ces derniers mois de maladie, malgré la souffrance et la peine, on a continué à rire avec lui et à ses côtés, on a ri jusque dans la salle d’attente de l’hôpital, on a ri avant de l’accompagner dans le bureau du médecin et d’entendre qu’il n’y avait plus d’espoir, on a ri pour faire comme il nous avait toujours montré: ne pas laisser rentrer la peur. Et pourtant, la peur était une vieille connaissance de la famille. Évoquer cette vieille connaissance est d’ailleurs une des mille façons possibles de parler du chapitre juif de toute cette histoire. Après tout, c’est par le récit des cosaques venant brûler les villages et couper les seins des femmes que la grand-mère adorée de mon père avait trouvé le moyen de faire comprendre à l’enfant qu’il était ce à quoi elle avait survécu, ce dont elle avait réchappé. Le récit des pogroms transmis par une vieille dame parlant mal français, c’était bien par là qu’il avait appris ce qu’être juif voulait dire, même si, plus tard, il noierait tout ça dans les références aux Talmud (souvent  inventées de toutes pièces), les citations de Spinoza, Freud et Jankélévitch expliquant que « le Juif, c’est l’imperceptiblement autre » dans son analyse de l’antisémitisme. Il était très important de transmettre cette histoire et ce savoir, mais il était aussi complètement inconcevable de dire une chose comme « Nous, les Juifs… », ou alors seulement pour dire n’importe quoi. Être juif tel que mon père le donnait à vivre, c’était précisément ce qui rendait impossible à tout individu de s’identifier à un groupe, être juif, c’était cette expérience universelle de la différence, et je l’ai rarement vu aussi content de moi que le jour où j’ai compris ça : « Donc papa, si j’ai bien suivi , en fait tout le monde est juif? »

Je voudrais terminer par une anecdote qui m’est revenue en mémoire ces derniers jours, alors que je pensais aux morceaux de musique à passer pendant la cérémonie funéraire. C’est un souvenir que mon père me racontait – comment, jeune militant, il était parti à Berlin au Congrès des Jeunesses Communistes, sans doute à la fin des années 60, et on l’avait chargé de s’occuper du diaporama qui devait défiler sur l’écran géant pendant que les huiles du parti prenaient la parole à l’estrade, mais lui s’était trompé dans les diapos, si bien qu’il avait fait dérailler le montage du son et des images tel qu’il était prévu. Au lieu de la fresque épique censée servir de décor aux discours solennels des responsables conspuant le grand capital, l’écran avait affiché des photos de jeunes gens avec des fleurs dans les cheveux en train de s’embrasser ou de se donner la main en se regardant langoureusement, ce qui avait provoqué l’hilarité de la salle. Mon père lui-même riait beaucoup à chaque fois qu’il racontait cette gaffe, dont un écrivain talentueux ne manquerait pas d’extraire toute la sève allégorique afin de raconter les splendeurs et misères des idéologies révolutionnaires au 20e siècle. Mais ce qui me plaît dans cette anecdote, c’est peut-être qu’elle rappelle un peu de manière cocasse l’anomalie de l’escargot qui fait signe et la conversion du regard analysée par Daniel Arasse. C’est aussi sans doute qu’elle était un message codé à mon intention, une façon indirecte de me dire quelque chose sur je ne sais pas très bien quoi.

Enfin, étant entendu qu’il n’y aura pas de dernier mot et que ce nouveau texte n’est sûrement pas assez violent malgré la présence des cosaques rajoutée au dernier moment, cette histoire de montage discordant est peut-être une bonne façon de suspendre provisoirement la recherche du temps perdu par un mot qu’il n’employait jamais, un mot beaucoup trop mièvre, beaucoup trop démonstratif et beaucoup trop chrétien pour lui – mais le fait est pourtant que mon père a toujours aimé les histoires d’amour.

Nothing is happening

I am losing you.

Every hour of the night, every minute of the hour:

It

is happening,

right now.

 

The doctor is auscultating my chest,

listening for the sound of what the image says.

Silence:

she can’t hear anything.

This doctor is looking at me like a fucking human being.

 

You’re talking to me on the phone,

asking me if there’s anything wrong.

Nothing.

I can hear you,

I cannot see you.

 

I am sitting at my desk,

the computer still off.

Waiting,

as you advised the other day –  this may turn out to be your last lesson:

« You should learn again to think without a computer. »

 

I am reading a play in a foreign language,

I am walking across a heath by your side.

Soon,

I will let you go your own way.

The pain in my chest is a symptom of nothing.

 

My lover is lying next to me, reading a newspaper,

hoping to find a poem for him in the Valentine Day section.

I forgot!

He’s joking about it but what if he knew,

I’ve been awake for hours, writing this sleepless poem for you.

 

The pain in my chest is a symptom of nothing.

I’m talking to you in a foreign language.

Words

will soon become indistinct again,

at your end of the line.

Chant de l’ours inconnu

Es-tu donc bien certain

que le cri

de l’animal blessé

sera mieux entendu

que celui de la meute ?

Le sais-tu, le crois-tu,

l’as tu lue dans les livres ?

Cette idée que le cri

contre les monstres fait digue:

raconte-moi l’histoire où tu l’as entendue.

Raconte-moi l’histoire, berce moi dans tes bras,

oublie toutes les fois,

où les portes brisées et les barrières forcées,

n’empêchèrent nullement les prisons de fleurir,

ni les ours de mourir.

Qui sont donc les héros

de cette histoire furieuse ?

Qui en sont les démons ?

Auras-tu le souci de protéger ma tombe,

quand le rideau tombera sur la Seine rougie ?

L’effacement

C’était juste avant que le téléphone chantonne,

avant que la voix de l’hôpital ne s’invite dans le petit salon,

au milieu des miettes de croissant et des emballages argentés.

 

C’était quelques jours après ce message vibrant dans ma poche:

« J’ai pris des pères de chaussettes et des collants pour les enfants. »

Auquel j’ai répondu : « je reviens du scanner avec ma paire de chaussettes. »

 

C’était juste avant la respiration retenue et les lèvres mordues,

l’effort raté pour faire semblant de se moucher,

le stoïcisme mis en échec par une erreur de frappe.

 

C’était juste après avoir écouté une femme parler à la radio d’Albertine disparue,

Raconter qu’elle avait dû sortir de la classe pendant l’explication de texte,

Et que ses souvenirs enclenchent ceux de mon père.

 

C’était juste avant que la voix silencieuse de l’hôpital,

entrecoupe les réponses et les questions du malade,

pendant que ma tête restait baissée sur un écran.

 

C’était le lendemain d’une journée triste,

l’avant-dernier jour d’une quinzaine de repos épuisante,

le quatrième matin passé loin des enfants.

 

C’était juste avant le silence dans la chambre en face et dans la rue derrière,

c’était avant le déjeuner,

c’était avant l’hiver.

 

C’était lui qui parlait de la Recherche comme il l’avait toujours fait,

suivant le fil de sa pensée sans se presser,

déambulant à ciel ouvert dans sa cathédrale intérieure.

 

C’était après une soirée gaie,

les rires en terrasses de café une fois la nuit tombée.

C’était Paris qui paraissait si peu changé.

 

C’était juste avant le dernier diagnostic,

avant la phrase « De toute façon, je le savais. »

Puis « Peux-tu m’allumer la télé s’il te plaît? »

 

C’était après avoir retrouvé par hasard une librairie présumée disparue

mais qui avait juste déménagé,

et que la libraire américaine me reconnaisse, dix ans après.

 

C’était avant de revenir sur mes pas pour lui monter le Coca qu’il avait demandé,

et que j’avais failli oublier

en partant à la pharmacie.

 

C’était après que la petite fille ait crié « Tu m’avais promis! »

parce que je ne pouvais pas l’emmener au cinéma –

pas aujourd’hui, plus tard, je suis désolée.

 

C’était une conversation sur Proust comme nous en avons tant eues,

que je pensais avoir enregistrée mais que j’ai effacée,

pendant que le questionnaire médical s’égrainait.

 

C’était avant que les enfants soient assez grands pour écrire des cartes postales,

et pour discuter de la Recherche, des peintures de Sienne

ou des westerns de Clint Eastwood.

 

C’était après qu’il ait parlé de la duplicité de l’auteur

et avant qu’il me demande une omelette au fromage.

C’était après l’élection présidentielle au Brésil

et juste avant que l’ordonnance perdue ne serve de toute façon plus à rien.

C’était après qu’il dise « Je suis content que ton frère ait envie d’avoir du temps pour lire. »

Et que je réponde « Oui mais il a aussi envie d’être commissaire de police. »

C’était avant les rires, c’était avant les larmes.

C’était  juste avant

la décision d’écrire au lieu de travailler,

exactement juste avant

de perdre mon temps.

Beloved, Toni Morrison (1987)

Baby Suggs died shortly after the brothers left, with no interest whatsoever in their leave-taking or hers, and right afterward Sethe and Denver decided to end the persecution by calling forth the ghost that tried them so. Perhaps a conversation, they thought, an exchange of views or something would help. So they held hands and said, « Come on. Come on. You may as well just come on. »

The sideboard took a step forward but nothing else did.

« Grandma Baby must be stopping it, » said Denver. She was ten and still mad at Baby Suggs for dying.

Sethe opened her eyes. « I doubt that, » she said.

« Then why don’t it come? »

« You forgetting how little it is, » said her mother. « She wasn’t even two years old when she died. Too little to understand. Too little to talk much even. »

« Maybe she don’t want to understand, » said Denver.

« Maybe. But if she’d only come, I could make it clear to her. » Sethe released her daughter’s hand and together they pushed the sideboard back against the wall. Outside a driver whipped his horse into the gallop local people felt necessary when they passed 124.

« For a baby she throws a powerful spell, » said Denver.

« No more powerful than the way I loved her, » Sethe answered and there it was again. The welcoming cool of unchiseled headstones; the one she selected to lean against on tiptoe, her knees wide open as any grave. Pink as a fingernail it was, and sprinkled with glittering chips. Ten minutes, he said. You got ten minutes I’ll do it for free.

Ten minutes for seven letters. With another ten could she have gotten « Dearly » too? She had not thought to ask him and it bothered her still that it might have been possible—that for twenty minutes, a half hour, say, she could have had the whole thing, every word she heard the preacher say at the funeral (and all there was to say, surely) engraved on her baby’s headstone: Dearly Beloved. But what she got, settled for, was the one word that mattered. She thought it would be enough, rutting among the headstones with the engraver, his young son looking on, the anger in his face so old; the appetite in it quite new. That should certainly be enough. Enough to answer one more preacher, one more abolitionist and a town full of disgust.

Counting on the stillness of her own soul, she had forgotten the other one: the soul of her baby girl. Who would have thought that a little old baby could harbor so much rage? Rutting among the stones under the eyes of the engraver’s son was not enough. Not only did she have to live out her years in a house palsied by the baby’s fury at having its throat cut, but those ten minutes she spent pressed up against dawn-colored stone studded with star chips, her knees wide open as the grave, were longer than life, more alive, more pulsating than the baby blood that soaked her fingers like oil.

« We could move, » she suggested once to her mother-in-law.

« What’d be the point? » asked Baby Suggs. « Not a house in the country ain’t packed to its rafters with some dead Negro’s grief. We lucky this ghost is a baby. My husband’s spirit was to come back in here? or yours? Don’t talk to me. You lucky. You got three left. Three pulling at your skirts and just one raising hell from the other side. Be thankful, why don’t you? I had eight. Every one of them gone away from me. Four taken, four chased, and all, I expect, worrying somebody’s house into evil. » Baby Suggs rubbed her eyebrows. « My firstborn. All I can remember of her is how she loved the burned bottom of bread. Can you beat that? Eight children and that’s all I remember. »

« That’s all you let yourself remember, » Sethe had told her, but she was down to one herself—one alive, that is—the boys chased off by the dead one, and her memory of Buglar was fading fast. Howard at least had a head shape nobody could forget. As for the rest, she worked hard to remember as close to nothing as was safe. Unfortunately her brain was devious. She might be hurrying across a field, running practically, to get to the pump quickly and rinse the chamomile sap from her legs. Nothing else would be in her mind. The picture of the men coming to nurse her was as lifeless as the nerves in her back where the skin buckled like a washboard. Nor was there the faintest scent of ink or the cherry gum and oak bark from which it was made. Nothing. Just the breeze cooling her face as she rushed toward water. And then sopping the chamomile away with pump water and rags, her mind fixed on getting every last bit of sap off—on her carelessness in taking a shortcut across the field just to save a half mile, and not noticing how high the weeds had grown until the itching was all the way to her knees. Then something. The plash of water, the sight of her shoes and stockings awry on the path where she had flung them; or Here Boy lapping in the puddle near her feet, and suddenly there was Sweet Home rolling, rolling, rolling out before her eyes, and although there was not a leaf on that farm that did not make her want to scream, it rolled itself out before her in shameless beauty. It never looked as terrible as it was and it made her wonder if hell was a pretty place too. Fire and brimstone all right, but hidden in lacy groves. Boys hanging from the most beautiful sycamores in the world. It shamed her—remembering the wonderful soughing trees rather than the boys. Try as she might to make it otherwise, the sycamores beat out the children every time and she could not forgive her memory for that.

 

Toni Morrison, Beloved, 1987.

Pas à vendre

« What remains? The language remains. » Hannah Arendt, 1964. (« Qu’est-ce qui reste? La langue reste. »)

Ces paroles d’Hannah Arendt me sont revenues en mémoire alors que je préparais l’autre jour un commentaire d’un extrait de Beloved, de Toni Morrison. Il faisait très chaud, on entendait les enfants chanter dans la cour de l’école de l’autre côté du pâté de maisons, la langueur estivale s’installait et je peinais à me mettre au travail. Après tout, les élèves se contenteraient parfaitement de quelques remarques générales sur l’auteur et la portée de son œuvre, agrémentées d’un bon article tiré du New York Times. Ils préfèreraient de loin regarder un film plutôt que de scruter encore une fois les pages données en sujet de commentaire sur table. A quoi bon essayer d’expliquer qu’un texte évoquant l’absence d’un être contribue à le faire apparaître aussi sûrement que si sa présence était constatée? Ne ferais-je pas mieux d’aller chercher ma fille à l’heure du déjeuner, ou même d’aller à la piscine? Personne n’attend cette explication de texte, cette explication de texte n’est attendue par personne. Pas plus attendue qu’un enfant orphelin accostant dans un pays inconnu.

La phrase d’ Arendt m’a éloignée de la piscine, ramenée vers l’écran d’ordinateur, vers l’effort de penser et écrire dans une langue étrangère au sujet d’un texte évoquant lui aussi « ce qui reste » (what remains). Je n’ai plus en tête le contexte de cette déclaration et le livre dans lequel je l’ai lue il y a des années a disparu au cours d’un déménagement. Je pourrais demander à Google, mais j’aime ne garder qu’un fragment d’une conversation justement consacrée aux vestiges. Seule cette phrase demeure, comme un post-it sauvé d’un naufrage, prête à être collée n’importe où. Peut-être sur la photo d’une grand-mère que je n’ai pas connue et qui, comme Arendt, avait grandi à Berlin. Y était-elle née? (son père était polonais, mais où donc le rencontra mon arrière-grand-mère ?). L’allemand n’était pas la langue de sa mère, qui parlait russe (et yiddish?), mais c’était (cela a dû être) une des langues de l’enfance, avant la fuite en France dans les années 30 (à huit, douze ou quinze ans?). Élevée par une mère immigrée, ma grand-mère apprit le français et devint traductrice d’allemand. Parlait-elle avec un accent étranger? Communiquait-elle en russe ou en allemand avec sa mère ? Considérait-elle l’allemand comme sa première ou comme sa deuxième langue? Et lorsqu’elle commença à perdre la mémoire, vers la fin de sa vie, en quelle langue se souvenait-elle et en quelle langue oubliait-elle?

***

Dans l’extrait de Beloved que nous étudions aujourd’hui, trois générations de femmes africaines-américaines sont évoquées. Une grand-mère, Baby Suggs, une mère, Sethe, et sa fille de dix ans, Denver. La première est morte, et les secondes vivent encore dans la maison qu’elles ont partagée avec elle – une maison hantée, en passant devant laquelle les gens du coin fouettent leurs chevaux afin de ne pas s’y attarder. Au début de notre extrait, Sethe et Denver décident de convoquer le fantôme qui les persécute, espérant établir une « conversation », « un échange de vues ou quelque chose ».  Ce fantôme est celui d’un bébé. « Elle n’avait même pas deux ans quand elle est morte », dit Sethe. « Trop petite pour comprendre. Trop petite même pour parler. » Ces remarques renvoient peut-être aux défis que le roman va entreprendre de relever: comment le langage écrit peut-il transmettre les cris des êtres qui ont disparu avant de pouvoir émettre autre chose que des sons ou des paroles inintelligibles ? Comment la littérature peut-elle communiquer ce qui n’a pas pu être verbalisé dans la langue des lecteurs ?

Dans notre texte, l’esprit du bébé refuse de venir  « converser » avec Sethe et Denver. « Le buffet fit un pas en avant mais rien d’autre ne bougea. » Suite à cette séance de spiritisme décevante, la voix narrative prend le relais du dialogue en se glissant dans les pensées de Sethe, rapportées en discours indirect libre. Presque sans transition, la lectrice se retrouve emportée dans un flot chaotique d’images, de paroles et de sensations. Un flashback a surgi : « And there it was again. » Le fantôme semblait ne pas avoir répondu à l’appel, mais voici le passé qui entre maintenant sans frapper. Le pronom réservé aux sujets inanimés (it) fait la transition entre l’esprit du bébé appelé par la mère et la fille se tenant les mains (why don’t it come?) et entre quelque chose qui n’est jamais nommé, peut-être parce que c’est innommable. « And there it was again »/ « Et voilà que c‘était à nouveau là. » Mais qu’est-ce que « ça » peut donc bien être?

« Rien » est soudain devenu  « ça », « quelque chose » non identifiée (le deuxième flashback de cet extrait sera également évoqué comme la transformation soudaine de nothing en something). Dans « there it was again »,  le pronom « it » pourrait aussi bien renvoyer au mots passé, souvenir, moment, sensation, chagrin, dégoût, honte ou cimetière. Certains de ces termes sont utilisés dans la retranscription des pensées de Sethe. D’autres n’apparaissent jamais et doivent être devinés, reconstitués comme un puzzle à partir de ce qui reste dans le paysage intérieur de cette femme: les « pierres tombales » (headstones), les « tombes » (graves) et le « graveur » (engraver) permettent petit-à-petit de comprendre que les événements affleurant à sa conscience se sont déroulés dans un cimetière. Mais que s’est-il exactement passé? L’évocation de la scène en question résiste à toute linéarité narrative et brouille les frontières :

And and  there  it  was  again.  The  welcoming  cool  of  unchiseled  headstones;  the  one she  selected  to  lean  against  on  tiptoe,  her  knees   wide   open   as   any   grave.   Pink   as   a   fingernail   it   was,   and   sprinkled   with   glittering  chips.  Ten  minutes,  he said. You  got  ten  minutes I’ll  do  it  for  free.

Ten  minutes  for  seven  letters.  With  another  ten  could she  have  gotten  « Dearly »  too?  She  had  not  thought  to  ask  him  and  it  bothered  her  still  that  it  might  have been  possible that  for  twenty  minutes,  a  half  hour,  say,  she  could  have  had  the whole  thing,  every  word  she  heard  the   preacher   say   at   the   funeral   (and   all   there   was   to   say,   surely)   engraved   on   her   baby’s headstone:  Dearly Beloved. But  what  she  got,  settled  for,  was  the  one  word  that  mattered.  She  thought  it would  be  enough,  rutting  among  the  headstones  with  the  engraver,  his  young  son   looking   on,   the   anger   in   his   face   so   old;   the   appetite   in   it   quite   new.   That should  certainly   be enough.   Enough   to   answer   one   more   preacher,   one   more   abolitionist   and   a town  full  of  disgust.

L’évocation du flashback commence par une série d’associations dérangeantes. La fraîcheur des pierres tombales non ciselées est dite « accueillante », leur couleur est « rose comme un ongle ». Et il y a l’étrange comparaison des « genoux écartés de la largeur d’une tombe », dont le sens ne va s’éclairer que progressivement et indirectement. Non déchiffrée d’emblée, elle produit immédiatement une harmonie aussi dissonante que la rime entre womb (utérus) et tomb appréciée des poètes de langue anglaise, car les genoux écartés « comme une tombe » évoquent aussi la posture de l’accouchement. Plus loin, il sera fait allusion à la gorge tranchée du bébé qui hante la maison, et aux doigts trempés de sang de Sethe. Les expériences et événements remémorés sont ici étrangement fragmentés ou démembrés (dismembered plutôt que remembered), la mémoire faisant défiler des images et des sensations à la manière d’un flip-book dont les pages auraient été mélangées. « Dix minutes, déclara-t-il. » Mais qui est donc « il »? Et « dix minutes » de quoi ?

Réponse au paragraphe suivant. « Il » = l’homme qui a gravé « Beloved » sur la pierre tombale du bébé en échange de « dix minutes »: « Ten minutes for seven letters », ellipse qui retarde encore un peu la reconstitution du sens de la scène évoquée:  ten minutes of what? Quelle est donc la transaction qui a eu lieu cette nuit-là ?

L’explication se trouve quelques lignes plus loin: « Elle pensait que cela suffirait, de s’accoupler au milieu des pierres tombales avec le graveur… ». C’est en lui offrant son corps pendant dix minutes que Sethe a pu acheter ses services et obtenir les sept lettres sur la tombe du bébé. Aurais-je pu obtenir « Dearly Beloved » si je lui avais accordé vingt minutes, se demande-t-elle lorsqu’elle repense à cette nuit ?

« … ses genoux ouverts de la largeur d’une tombe ». Rétrospectivement, on comprend que la comparaison était à prendre au sens littéral aussi bien que métaphorique: elle renvoyait à la position du corps de Sethe sur la pierre tombale pendant l’accouplement. La dislocation de la scène en une série de morceaux scintillants (glittering chips) qui ne cessent de revenir (un peu plus loin : her knees wide open as the grave) est le signe des traumatismes psychiques et physiques endurés par Sethe. La narration labyrinthique et tortueuse renvoie à son « cerveau tordu » (her brain was devious) et ces torsions mentales reproduisent la marque des cicatrices ondulant sur son corps brutalisé et torturé.

***

« Elle pensait que cela suffirait… ».

Il est peut-être pertinent de clore une année de cours de littérature en évoquant la représentation romanesque d’une conscience tourmentée par l’insuffisance de ses efforts pour vivre sans oublier les disparus.  Des crimes ont été commis et les âmes des victimes n’ont pas été apaisées. Celles qui restent ne se souviennent jamais assez de ceux qui n’ont pas survécu, ou bien jamais comme il faudrait. « Je me souviens juste qu’elle adorait la croûte brûlée du pain », dit la grand-mère au sujet de son premier enfant. Sethe quant à elle ne peut pas « pardonner à sa mémoire » d’être si sélective, coupant au montage les actes de violence subis et observés avant de fuir la plantation où elle était esclave. « Cela lui faisait honte, de se souvenir des arbres magnifiques aux branches ployantes plutôt que des garçons » qui y avaient été pendus.

Dix minutes pour sept lettres. L’ellipse met en valeur une mise en équivalence dont la lectrice ne saisit pas tout d’abord le sens marchand. L’effacement du complément (dix minutes de sexe) fait ressortir la symétrie établie entre les deux opérations (l’accouplement et l’inscription de l’épitaphe) tout en créant un sentiment d’incommensurabilité. C’est toute l’horreur de l’esclavage qui est indirectement évoquée à travers cette phrase lapidaire, ainsi que l’impossible réparation de la dette contractée auprès des victimes. L’invisibilisation des sept lettres peut aussi être conçue comme une référence à l’anonymat des « soixante millions et plus » d’hommes et de femmes qui moururent dans des conditions épouvantables pendant la traversée transatlantique, auxquels Toni Morrison a dédicacé ce roman.

Enfin, l’effacement des lettres a également pour effet de créer un silence qui appelle la participation active des lecteurs à la douloureuse « conversation » rapportée dans ce texte. En m’incitant à prononcer mentalement  le mot « Beloved » quelque fractions de secondes avant de le voir apparaître sur la page, la voix narrative me fait participer au rituel de commémoration effectué par le roman. For free.