Le sourire des fantômes

Je n’ai pas tout de suite compris ce que j’ai reconnu.

C’était si familier, je n’ai pas tout de suite su

que c’était insolite.

 

Bien sûr, il y avait l’élégance,

le manteau bien trop beau, incongru dans ce cadre,

l’air de prince exilé dans une ville-fantôme.

 

Une ville où fêter un dernier Noël,

en louant sur internet une demeure bourgeoise.

Les hauts plafonds disaient la splendeur d’autrefois.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans la démarche :

celle de celui qui reste quand tout le monde a fui,

celle d’un homme non pressé d’aller se mettre au lit.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans le regard :

j’ai reconnu les yeux d’un homme vraiment libre –

celui qui dévisage le monde fatigué.

 

Le monde est fatigué et ils le sont aussi,

les princes et les anges des villes ensevelies,

les enfants isolés et les amantes meurtries.

 

C’était si familier, comment pouvais-je comprendre,

que celui qui marchait, qui parlait, qui fumait,

n’était déjà qu’une ombre parmi les autres ombres ?

 

« Alors, qu’est-ce que la vérité ? » a demandé à table mon amie,

comme si elle me demandait l’adresse d’un bon coiffeur.

Et en effet, la réponse n’était pas plus compliquée.

 

La vérité, ma belle, c’est qu’un cheveu est moins fragile que la frontière

entre les criminels et les bonnes gens dont nous faisons partie,

et que le diable rit quand on croit le contraire.

 

L’élégance du manteau ne serait rien sans le sourire :

celui des êtres délaissés qui ont grandi

et n’en veulent à personne.

Nothing is happening

I am losing you.

Every hour of the night, every minute of the hour:

It

is happening,

right now.

 

The doctor is auscultating my chest,

listening for the sound of what the image says.

Silence:

she can’t hear anything.

This doctor is looking at me like a fucking human being.

 

You’re talking to me on the phone,

asking me if there’s anything wrong.

Nothing.

I can hear you,

I cannot see you.

 

I am sitting at my desk,

the computer still off.

Waiting,

as you advised the other day –  this may turn out to be your last lesson:

« You should learn again to think without a computer. »

 

I am reading a play in a foreign language,

I am walking across a heath by your side.

Soon,

I will let you go your own way.

The pain in my chest is a symptom of nothing.

 

My lover is lying next to me, reading a newspaper,

hoping to find a poem for him in the Valentine Day section.

I forgot!

He’s joking about it but what if he knew,

I’ve been awake for hours, writing this sleepless poem for you.

 

The pain in my chest is a symptom of nothing.

I’m talking to you in a foreign language.

Words

will soon become indistinct again,

at your end of the line.

L’effacement

C’était juste avant que le téléphone chantonne,

avant que la voix de l’hôpital ne s’invite dans le petit salon,

au milieu des miettes de croissant et des emballages argentés.

 

C’était quelques jours après ce message vibrant dans ma poche:

« J’ai pris des pères de chaussettes et des collants pour les enfants. »

Auquel j’ai répondu : « je reviens du scanner avec ma paire de chaussettes. »

 

C’était juste avant la respiration retenue et les lèvres mordues,

l’effort raté pour faire semblant de se moucher,

le stoïcisme mis en échec par une erreur de frappe.

 

C’était juste après avoir écouté une femme parler à la radio d’Albertine disparue,

Raconter qu’elle avait dû sortir de la classe pendant l’explication de texte,

Et que ses souvenirs enclenchent ceux de mon père.

 

C’était juste avant que la voix silencieuse de l’hôpital,

entrecoupe les réponses et les questions du malade,

pendant que ma tête restait baissée sur un écran.

 

C’était le lendemain d’une journée triste,

l’avant-dernier jour d’une quinzaine de repos épuisante,

le quatrième matin passé loin des enfants.

 

C’était juste avant le silence dans la chambre en face et dans la rue derrière,

c’était avant le déjeuner,

c’était avant l’hiver.

 

C’était lui qui parlait de la Recherche comme il l’avait toujours fait,

suivant le fil de sa pensée sans se presser,

déambulant à ciel ouvert dans sa cathédrale intérieure.

 

C’était après une soirée gaie,

les rires en terrasses de café une fois la nuit tombée.

C’était Paris qui paraissait si peu changé.

 

C’était juste avant le dernier diagnostic,

avant la phrase « De toute façon, je le savais. »

Puis « Peux-tu m’allumer la télé s’il te plaît? »

 

C’était après avoir retrouvé par hasard une librairie présumée disparue

mais qui avait juste déménagé,

et que la libraire américaine me reconnaisse, dix ans après.

 

C’était avant de revenir sur mes pas pour lui monter le Coca qu’il avait demandé,

et que j’avais failli oublier

en partant à la pharmacie.

 

C’était après que la petite fille ait crié « Tu m’avais promis! »

parce que je ne pouvais pas l’emmener au cinéma –

pas aujourd’hui, plus tard, je suis désolée.

 

C’était une conversation sur Proust comme nous en avons tant eues,

que je pensais avoir enregistrée mais que j’ai effacée,

pendant que le questionnaire médical s’égrainait.

 

C’était avant que les enfants soient assez grands pour écrire des cartes postales,

et pour discuter de la Recherche, des peintures de Sienne

ou des westerns de Clint Eastwood.

 

C’était après qu’il ait parlé de la duplicité de l’auteur

et avant qu’il me demande une omelette au fromage.

C’était après l’élection présidentielle au Brésil

et juste avant que l’ordonnance perdue ne serve de toute façon plus à rien.

C’était après qu’il dise « Je suis content que ton frère ait envie d’avoir du temps pour lire. »

Et que je réponde « Oui mais il a aussi envie d’être commissaire de police. »

C’était avant les rires, c’était avant les larmes.

C’était  juste avant

la décision d’écrire au lieu de travailler,

exactement juste avant

de perdre mon temps.

Algorithme

« Te souviens-tu être venue ici, avec moi, quand tu étais enfant? », a-t-il demandé,

en passant place du Colonel Fabien.

Mais je veux t’épouser sur une autre musique

Dans les vitrines des librairies de France, fleurissent en ce mois de mai,

les livres blancs et rouges.

Avez-vous le rôle du lion par écrit?

La folie consiste à répéter la même chose, encore et encore,

en espérant des résultats différents.

à chaque primevère une perle accrocher

Je demande à Sendes et Amine de recopier des citations sur de petits papiers,

le plus lisiblement possible.

Faute d’être foulés, ne sont plus discernables.

« D’habitude, je ne t’emmenais pas dans les manifs, mais là, c’était différent:

c’était de la littérature. »

Je suis invisible

L’ étudiante commente les vers de Wordsworth et j’écris en anglais sur une feuille:

« Nature » point d’interrogation.

Méprisez-moi, abandonnez-moi

Assis face à un tableau de Chagall, nous discutons pendant que les visiteurs

se photographient devant la toile.

Je vais te fuir et me cacher dans les fourrés

Les petits papiers doivent être pliés, ils seront tirés au hasard et lus par les élèves,

pour faire entendre les mots du Songe.

Je connais un talus où éclot le thym sauvage

Sur un plateau de télévision, pendant que les gens défilent dans les rues ensoleillées,

les invités parlent de coagulation.

ce serpent qui rampe sur ma poitrine !

Boulevard de l’Hôpital, je sors mon téléphone pour voir comment rejoindre la rue

de ma grand-tante.

Dieu, que ces mortels sont bouffons!

Je crois que les visiteurs qui se prennent en photo n’ont pas remarqué en bas du tableau,

le personnage accroupi, pantalon baissé.

Que ce qui marche à contretemps

« C’était pour l’enterrement d’Aragon, il y avait foule, je ne sais plus quel âge tu avais,

tu étais sur mes épaules. »

Plus vite que la lune vagabonde

Je demande à l’étudiante si elle comprend ce que le poète veut dire quand il déplore

« ce que l’homme a fait de l’homme. »

Dissonance aussi musicale

« Tu sais ce que ça veut dire, au moins, lisiblement ? »,

dit Amine à Sendes.

je suis un âne si délicat

Le téléphone intelligent a deviné l’adresse où je me rends avant que je la lui indique:

88 rue Jeanne d’Arc.

Et en chemin racontons-nous nos rêves

Je scrute les images d’archives en ligne, cherchant une enfant de quatre ans,

sur les épaules de son père.

L’œil de l’homme n’a pas entendu

Ce poème n’est pas « une description de la Nature ». Ce poème est écrit pour se remémorer

un moment, un lieu et un état d’âme.

Jamais je ne croirai

Le téléphone n’a pas anticipé le texte choisi par cette femme qui va enterrer sa fille:

rue Jeanne d’Arc, je lis « La Jolie Rousse ».

Et dansez-le d’un pas léger.

En marchant vers le musée, rue Rambuteau, il a dit, « C’est fou, quand même,

ce que tu as mauvaise mémoire. »

 

Pardon, nous ferons mieux la prochaine fois.

 

 

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Marceline Lartigue,  (Phil Taka)

 

Dernier automne à Juan les Pins

(…) You say I am repeating,

Something I have said before. I shall say it again.

Shall I say it again?

T.S. Eliot

 

A l’entrée des remparts, je montre à l’enfant les panneaux :

Sauras-tu reconnaître la flèche qui indique le musée?

Elle scrute un moment les mots, puis touche du doigt les lettres: « PI … CA … SSO …

C’est par là! ». Triomphante, elle longe le rempart en sautillant.

Même sur la pointe des pieds, elle ne peut voir la mer ; il faut grimper

sur le muret de l’autre côté de la rue, pour découvrir le monde à hauteur d’adulte.

Au sommet du château, dans l’atelier du peintre, une fenêtre en ogive encadre la mer.

« Mais ce n’est pas du tout symétrique! » crie-t-elle devant la femme géante en ciment.

Souviens-toi du jour du repos, souviens-toi du jour du repos.

Arrivés un samedi en fin d’après-midi, nous avons déposé les bagages,

pris les serviettes de bain, la pelle, le seau et couru vers la plage.

Le lendemain, on est passé à l’heure d’hiver.

Mais sur la promenade, les marchands de glaces étaient encore ouverts.

Il fait trop froid les enfants, on va plutôt chercher des crêpes.

Le long de la mer, le mercredi 1er novembre, en revenant du manège au crépuscule,

nous croisons des groupes de sorcières et de spectres,

des visages blancs troués de balafres et plaies sanglantes.

tu ne feras aucun ouvrage, tu ne feras aucun ouvrage.

Le petit épouvantail de papier piqué sur le gâteau au chocolat mangé pour le dessert

est planté dans le sable. Les enfants l’encerclent avec des cailloux et des feuilles mortes

pendant que je lis un récit de voyage à travers les Etats-Unis.

Le plus jeune porte un maillot trop grand, un slip Mickey bleu et rouge.

Il avance dans la mer, se barbouille d’eau, sort, danse sur le rivage, et recommence.

Sur le sable, sa sœur dessine Eurydice et le serpent qui la piqua.

« Orphée, il n’avait qu’à pas se retourner », commente-t-elle. Dans le roman,

le voyageur prend et reprend la route, inconsolable de quitter ceux qui restent.

« Good-by, good-by. » Dean walked off in the long red dusk.

Bientôt, l’appartement changera de propriétaire.

Les photos des mariages et bar mitzvah, les cahiers où les gosses apprirent la Torah

vont être rangés dans des cartons, à nouveau déplacés.

On peut encore déjeuner sur le balcon, mais il fait trop froid pour y dîner le soir.

Vendredi, pour Chabbat, on pourra commander un couscous boulettes à Sabrina.

Sur le frigidaire, photo de famille prise le jour d’un mariage, cherchez l’intrus.

La femme à droite se cache derrière l’enfant qu’elle porte et semble prête à partir.

Étrangère sans laquelle il n’y aurait peut-être pas d’esprit de famille.

Isn’t it true that you start your life a sweet child believing in everything

under your father’s roof?

L’odeur des pins n’est pas aussi forte qu’en été mais le matin il fait encore bon se baigner.

Je nage parallèlement aux stores baissés des résidences blanches et aux bars fermés.

Quand reverrai-je la Méditerranée, quand reverrai-je la Méditerranée?

Les vagues brillent comme les fils dorés parcourant la djellaba de ma fille.

« Est-ce que c’est Zeus? », dit-elle devant le centaure au visage rond du musée.

Au téléphone, ma mère me demande d’écrire,

à une amie de ma grand-mère, qui m’amena chez elle en Crète, quand j’avais 14 ans.

Je me souviens des oliviers, du labyrinthe et des chansons de Mytilène.

ni l’étranger qui est dans tes portes

Ici, la plage de sable est artificielle et les cailloux ne sont pas très jolis,

Mais pour les enfants, les fragments verts des bouteilles de bière polis par la mer,

Sont des pierres précieuses. Pendant qu’ils décorent le château de l’épouvantail,

Les voyageurs de mon livre cherchent l’éternité dans une voiture errante,

traversant et retraversant sans cesse le continent, quittant un rivage, puis l’autre,

tournoyant sur les ronds-points jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’essence,

loin des familles et des rituels. Mais qui sait si leur course folle n’obéit pas à la même loi

que celle du repos au septième jour?

les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu

De retour en ville, au cours du dîner, ma fille nous demande comment on fait les enfants.

 

Hommes invisibles

C’est le Noël des éclopées.

Autour du roi vieillissant se serrent les veuves, les femmes abandonnées et les filles à marier.

Comme si c’était la guerre,

Et que les chaises vides,

Etaient celles des hommes partis au front.

Sauf que le front,

Ils l’ont déserté,

Et que le front,

C’est la maison.

Raccrocher les wagons (implicit lyrics)

Wagon n°1. Place des Vosges, l’été. Son père la félicite pour l’agrégation d’anglais. Mais ne peut pas s’empêcher d’ajouter : « Bon, enfin, le problème maintenant, c’est que tu vas travailler pour un Etat qui a participé à la déportation des Juifs. »

Wagon n°2. Son père, malgré ses nombreux infarctus et tous les avertissements qui s’ensuivent, continue à fumer comme un pompier. Du coup, l’odeur des cendres froides dans l’assiette débordant de mégots sur la table du petit déjeuner restera à jamais associée à son père.

Wagon n°3.  « Vaut mieux entendre ça que d’être sourd », devise paternelle qui a bercé son enfance.

Wagon n°4.  Un casse-tête: à la maison, la Shoah, on ne peut pas en parler, mais on ne peut pas non plus l’oublier.

Wagon n°5.  Une histoire que son père lui raconte avant de se coucher, elle a 5 ans. La fuite de Louis XVI et comment, à Varennes, il est démasqué dans son carrosse grâce à son effigie sur une pièce de monnaie, arrêté, puis ramené à Paris et … La suite quand tu seras plus grande, maintenant il faut dormir.

Wagon n°6. Une histoire que la grand-mère de son père lui racontait quand il était petit. Les pogroms en Ukraine et les seins coupés des femmes juives.

Wagon n°7. Une autre histoire entendue enfant (plus tard), des oncles dans un train, ils sont juifs mais cela ne doit pas se savoir, ils jouent aux échecs, un officier nazi est dans le même wagon, il propose une partie à l’un des deux frères, celui-ci accepte mais il ne faut pas qu’il gagne la partie, sinon il risque d’être démasqué.

Wagon n°8. Encore une histoire. Ça se passe dans la steppe, les cosaques se battent contre les Japonais, les premiers veulent savoir d’où les seconds tirent leur supériorité militaire. On dépêche un cosaque pour aller interroger le général japonais, il part au galop à travers la steppe (mimer le geste du cavalier qui galope), arrive dans le camp de l’armée japonaise, se fait annoncer au général qui le reçoit dans sa tente. « Tu veux savoir pourquoi nous sommes les plus forts ? Et bien, c’est parce que nous avons un secret. » Le cosaque remonte sur son cheval et retraverse la steppe en sens inverse (mimer etc.). Arrivé dans son camp, il se précipite chez son général, tout heureux, et lui dit : « Mon général, je sais comment ils font ! Ils ont un secret. » Ah, dit le général, et lequel ? « Ah, ça, je sais pas, mon général. » « Espèce d’abruti, retourne là-bas et demande lui quel est son secret. Le cosaque remonte sur son cheval, etc., etc. (l’art de couper au montage, c’est pas le truc de son père : on garde tous les rushes, et si la steppe pouvait s’étendre à l’infini, et que les paquets de cigarettes étaient toujours remplis, ce serait l’idéal). Arrivée chez les Japonais, nouvel entretien. « Ah, tu veux connaître notre secret. Et bien, dis à ton chef que notre secret, c’est l’intelligence. » Et c’est reparti pour une course folle dans la steppe. Evidemment, le pauvre cosaque se fait à nouveau engueuler, et il repart en sens inverse. « Bon, écoute, je vais te montrer, ce que c’est que l’intelligence », dit le général japonais. Il envoie un de ses soldats chercher une pierre, lui demande de la poser devant lui. Le général dit au cosaque de placer ses mains sur la pierre, puis il prend son sabre, le lève dans les airs et le fait retomber sur la pierre, qui se fend en deux. Le cosaque a enlevé ses mains juste à temps. Voilà, dit le Japonais, tu peux maintenant expliquer ce que c’est que l’intelligence à ton chef. Cette fois le cosaque est sûr d’avoir bien rempli sa mission, il repart au galop, etc. Dans la tente de son général, il propose de montrer ce qu’il a appris. Oui mais voilà, c’est la steppe et il n’y a pas de pierres. Tant pis, dit le cosaque, Mon général, est-ce que vous pouvez, s’il vous plait, poser vos mains sur votre tête ?

Wagon n°9 :

Wagon n°10 : le roman-feuilleton, l’histoire sans fin, c’est le cheval qui galope encore et toujours dans la steppe, c’est le train qui n’arrive jamais à sa terrible destination, c’est le wagon vide, celui qu’un passant a ouvert dans la nuit malgré les vigiles, c’est la fumée de l’usine, seule trace de ce qu’on a brûlé, et tant qu’elle monte dans les airs, on ne pourra pas oublier.

8 septembre 2016