Le poisson rouge secret et la lectrice disponible

Si vous voulez vraiment m’entendre, la première chose que vous voudrez probablement savoir c’est où je suis né, à quoi ressemblait mon enfance à la con, que faisaient mes parents avant de m’avoir, et tous ces vieux trucs à la David Copperfield, mais je n’ai pas envie de rentrer là-dedans, si vous voulez savoir la vérité.

Si vous voulez vraiment m’entendre

La première phrase géniale ouvrant The Catcher in the Rye de J.D. Salinger n’est pas sans rappeler la scène d’A bout de souffle dans laquelle Michel Poiccard, au volant d’une voiture, s’adresse soudain à la caméra : « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville… Allez vous faire foutre ! ». Reliés par un écho syntaxique, le narrateur inventé par Salinger et le personnage incarné par Jean-Paul Belmondo ont en commun leur impertinente nonchalance et leur charme sans doute indéfinissable dont cet essai se propose néanmoins d’expliquer l’opération.

Commençons par justifier la traduction proposée en exergue : If you really want to hear about it, entonne le narrateur, proposition conditionnelle qu’on serait tenté de traduire par l’équivalence idiomatique suivante : « Si vous voulez vraiment tout savoir… ». Mais comment se résoudre à escamoter le verbe « entendre », et l’accent mis sur la voix et l’écoute qu’il implique ? « Accent » doit d’ailleurs ici être pris au sens littéral d’accent tonique, car si on lit cette phrase à voix haute et en version originale, on s’aperçoit qu’il s’agit presque d’un pentamètre iambique aux échos shakespeariens.

En anglais, le verbe hear installe ainsi d’emblée une ambiguïté qui ne sera jamais dissipée dans le roman. Faut-il ou non prendre le mot « entendre » au pied de la lettre ou s’agit-il simplement d’une façon de parler, transposée ici en une façon d’écrire ? Autrement dit, quelle est la situation d’énonciation qui est ici présupposée, et donc jamais explicitée ? Avons-nous affaire à un narrateur qui écrit comme il parle, ou à une voix nue retranscrite sous la forme d’un très long monologue par un romancier-radiophonique ? Cette ambiguïté entourant le statut de ce discours romanesque est indissociable d’une autre question non résolue : à qui s’adresse-t-il ? Le premier pronom de ce récit n’est pas « je » mais « tu / vous », et tout ce que le « je » dira par la suite à son sujet s’inscrira dans le sillage de cette adresse initiale. Mais pourquoi « you » renverrait-il nécessairement à des « lecteurs », mot qui ne sera en fait jamais employé dans le roman ? Et « You » doit-il d’ailleurs obligatoirement être traduit par « vous »?

Les étudiants ne voient souvent pas tout de suite l’intérêt de cette micro-lecture. Pour leur faire comprendre que ces questions n’ont rien de rhétorique, il faut continuer à s’interroger. Dans le paragraphe inauguré par cette adresse si frappante, qu’apprenons-nous sur la situation du narrateur ? Où se trouve-t-il alors qu’il s’apprête à « te/vous raconter ce truc de folie qui [lui] est arrivé vers Noël l’année dernière » ? Quel est cet « ici », « cet endroit miteux » (this crumby place) où il mentionne au passage qu’il a dû venir pour « se reposer un peu » (take it easy) et où son grand frère vient lui rendre visite tous les weekends?

Pendant que les étudiants notent la définition de « déictique » et font mine de chercher la réponse à ces questions (têtes penchées sur le texte, sourcils froncés, doigts qui pianotent en douce sur les claviers des téléphones), on en ajoute une autre : pourquoi cette situation n’est-elle pas définie plus clairement dans l’introduction du roman ? Parce que le narrateur ne veut pas en dire plus pour l’instant et qu’il cherche à créer du suspense, ou bien juste parce qu’il n’aime pas trop parler de lui, répondent les uns. Parce que la personne à qui il s’adresse est en fait un personnage du roman qui n’a pas besoin de ces informations, déjà connues mais non précisées dans cette introduction in medias res, répondent les autres.

On peut donc maintenant rentrer dans le vif du sujet. Au moment même où ce livre donne naissance à l’une des voix les plus touchantes de la littérature américaine, il crée aussi une oreille et un espace sans lesquels cette voix ne pourrait pas exister. Ce qui compte n’est pas l’identité de la personne à qui ce récit s’adresse, mais la qualité de l’écoute qu’elle apportera aux paroles qui vont venir. Est-ce que tu veux vraiment entendre ce que j’ai à dire ?

Les cheveux devant les yeux et les cœurs solitaires

Si tu veux vraiment m’entendre, la première chose que tu voudras probablement savoir c’est où je suis né, à quoi ressemblait mon enfance à la con, que faisaient mes parents avant de m’avoir, et tous ces vieux trucs à la David Copperfield, mais je n’ai pas envie de rentrer là-dedans, si tu veux savoir la vérité.

Il est rare que la première phrase d’un roman arrive à ce point à en condenser l’esprit. D’une certaine façon, tout le récit qui va suivre ne fera en effet que décliner le demi-ton joué par cette voix juvénile qui « nous » interpelle en nous tournant à moitié le dos sur le seuil.

Il y a d’abord l’ambiguïté que je viens d’évoquer, celle qui caractérise ce discours suspendu entre l’écrit et l’oral. Au moment même où il rejette les conventions du roman d’apprentissage victorien comme s’il était en train de dénigrer le numéro d’un camarade de classe cabotin (that David Copperfield kind of crap), le narrateur ancre justement son récit du côté de la littérature. En disant qu’il ne veut pas raconter son histoire à la manière de Dickens, il invite du même coup la comparaison, dans une tension propre à toutes les Nouvelles Vagues. Besoin d’imiter les grands frères tout en se différenciant d’eux : quelques lignes après avoir rejeté David Copperfield, le narrateur évoque avec amertume la trajectoire de son aîné dans la « vraie » vie (mes guillemets), écrivain de nouvelles parti « se prostituer » à Hollywood. Et il y a aussi le grand frère invisible, celui qui n’est jamais mentionné mais dont on entend clairement la voix gouailleuse entre les lignes : Huckleberry Finn, pionnier de l’usage écrit du parler idiomatique pour raconter « l’enfance à la con » passée en marge des romans édifiants fabriqués à la chaîne.

Enfin, il y a surtout la maladresse fragile de la voix adolescente en mue, traduite par la circularité syntaxique impropre à l’écrit, le redoublement de la proposition conditionnelle en début et fin de phrase (If you really want  devient if you want, après être passé par you’ll probably want), typique d’un phrasé oral : les mots, comme l’identité, se cherchent, le chemin de la pensée ne progresse pas de façon linéaire mais en lacets et par à-coups parfois abrupts, avec hésitation. Il y a cette incertitude sur la direction à prendre, ce mélange d’ouverture et de réserve, cette façon de parler à reculons, la main devant la bouche ou les cheveux devant les yeux.

Ouvre-t-il la porte ou la ferme-t-il ? « Si vous voulez vraiment m’entendre », « je n’ai pas envie de rentrer là-dedans », et puis, plus tard, « je ne vais pas vous raconter toute mon autobiographie à la con », « Ne m’en parlez même pas », « Cause toujours », « Tu parles » ou « Faut pas me prendre pour un pigeon » (trois traductions possibles de Strictly for the birds.). Il y a cette façon désarmante de parler à bout de souffle, de « nous » prendre en considération alors même qu’il est en train de « nous » dire d’aller nous faire foutre, ou bien justement parce qu’il nous dit d’aller nous faire foutre : « je n’ai pas envie de rentrer là-dedans, si tu veux savoir la vérité. » Il commence avec un air de défi, en refusant de te donner ce qu’il pense que tu veux, mais finalement il te laisse une chance, et préserve la possibilité que ses mots soient reçus.

« Si tu veux vraiment … tu voudras probablement … je n’ai pas envie … si tu veux … »: dans la première phrase de L’Attrape-Cœurs, tout est dit sur la précarité de l’équilibre entre mon désir et celui d’autrui. Quelques années après la deuxième guerre mondiale, dans une Amérique qui inventera bientôt Playboy Magazine et dont la culture de masse est déjà largement façonnée par les codes et le langage des vestiaires sportifs masculins (locker-room talk), un jeune homme se met soudain à parler de la difficulté de savoir ce dont il a vraiment envie, et se confronte dans le même souffle à la peur de n’être pas désiré.

Brassières rembourrées et désirs façonnés

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Quelques décennies plus tard, Kurt Cobain hurlera son hymne à l’adolescence dans le gymnase sulfureux d’un lycée et exposera son cœur blessé derrière le double rideau de ses cheveux et des pom-pom girls déchaînées. Le gymnase, le terrain de sport et le vestiaire du lycée sont depuis longtemps des lieux-clés dans l’élaboration des représentations américaines de la virilité, comme en témoigne leur apparition récurrente dans les teen-movies et leur irruption brutale au cours de la dernière campagne présidentielle. Dans l’incipit de L’Attrape-Cœurs, la marginalité sociale du narrateur est d’emblée traduite par la position d’extériorité qu’il occupe face au terrain de football de l’école, évoqué dès le troisième paragraphe: « presque toute l’école sauf moi se trouvait là ». Toute l’école, c’est-à-dire une communauté exclusivement masculine, comme il le relève lui-même : « Il n’y avait jamais beaucoup de filles aux matchs de foot. Seuls les élèves de dernière année avaient le droit d’amener des filles avec eux. A tout point de vue, cette école était vraiment nulle. » S’ensuit la description de Selma Thurmer, la fille du directeur, qui « se pointait assez souvent pour assister aux matchs, mais qui n’était pas vraiment le type de filles à vous rendre fou de désir »:

Je l’aimais bien. Elle avait un gros nez, ses ongles tout rongés avaient toujours l’air en sang et elle portait ces foutues brassières rembourrées qui pointent dans tous les sens, mais elle faisait un peu de peine. Ce que j’aimais bien chez elle, c’est qu’elle ne se donnait pas la peine de t’enfumer en te raconter à quel point son père était génial. Elle savait probablement très bien à quel gros faux-cul elle avait affaire. 

Refusant de se raconter dans un format narratif stéréotypé (romans à la Dickens et scénarios hollywoodiens), le narrateur repère ensuite systématiquement dans son environnement les formes pré-fabriquées dans lesquelles les individus se sentent sommés de couler leurs corps, leurs mots et leurs désirs afin de s’insérer socialement. La référence aux brassières rembourrées (falsies) portées par Selma Thurmer pour se conformer aux attentes du regard masculin fait ressortir l’ironie subtile du commentaire qui précédait – ce « n’était pas vraiment le type de filles à vous rendre fou de désir », formule qui semble tout droit sortie d’une réclame pour calendriers érotiques à destination de garçons pré-pubères (These girls will drive you mad with desire!!!!). Elle rappelle ainsi les publicités pour l’école dont le narrateur a été viré :

Ils font de la pub dans des centaines de magazines: on voit toujours un type à cheval avec une tête de winner, en train de sauter un obstacle. Comme si la seule chose qu’on faisait à Pencey, c’était jouer au polo à longueur de journée. Je n’ai jamais vu un seul cheval dans le secteur. Et sous le type à cheval, on peut toujours lire: « Depuis 1888, nous façonnons les garçons pour en faire de brillants jeunes hommes aux idées claires. » Tu parles. Ils ne te façonnent pas plus dans cette foutue pension que dans n’importe quelle autre école. D’ailleurs, je n’y ai jamais vu de type brillant aux idées claires et je ne sais quoi. Peut-être deux élèves. Et encore. Ils étaient probablement déjà comme ça avant d’arriver à Pencey.

Nous ne savons toujours pas comment s’appelle le narrateur mais nous savons déjà que l’histoire qui va suivre ne sera pas celle de sa mutation en un « brillant jeune homme aux idées claires ». Non seulement il est dans un « endroit miteux » au moment où il prend la parole mais en outre, l’aspect décousu de son récit conforterait sans doute les responsables éducatifs qui ont décidé de l’exclure de l’école au motif qu’il ne parvenait pas à se concentrer. Si l’interlocuteur invisible auquel ce garçon s’adresse était un psychiatre ami du directeur d’école, peut-être écrirait-il dans son carnet « déficit d’attention, pauvre estime de soi, tendances asociales et dépressives » en l’entendant passer d’une anecdote à l’autre et perdre le fil de histoire, censée raconter « le jour où j’ai quitté Pencey prep ».

Mais ce roman n’a pas été écrit pour des psychiatres. Comme beaucoup de très bons romans, il n’a d’ailleurs pas non plus été écrit pour les profs, ni pour les bons élèves qui deviendront des profs.

***

En bons élèves que nous sommes, nous pourrions donc bien sûr conclure ce commentaire de texte en soulignant que le narrateur inventé par Salinger s’inscrit dans une longue tradition littéraire (américaine) fondée sur la tension entre l’envie de tourner le dos à la société et un urgent besoin de se relier à autrui. On pourrait aussi repérer les clins d’œil parodiques au genre du roman d’apprentissage qui parcourent cet incipit. Monté sur une colline, le personnage contemple en contrebas les autres élèves qui jouent au foot, splendidement isolé de la foule tel Rastignac sur les hauteurs de Paris ou le voyageur de Caspar David Friedrich face aux éléments déchaînés. La superposition de ces fantômes sublimes et des mots du narrateur qui se souvient surtout s’être « pelé le cul » sur la colline en question contribue largement au charme chaplinesque de cet incipit.

Une fois qu’on a dit tout cela, on peut revenir au premier paragraphe, où le narrateur évoque la réussite de son grand frère :

Il est plein aux as maintenant. Ça n’a pas toujours été le cas. Avant, quand il était encore à la maison, c’était juste un écrivain ordinaire. Il a écrit ce recueil de nouvelles géniales, Le poisson rouge secret, si jamais vous n’avez pas entendu parler de lui. La meilleure nouvelle était « Le poisson rouge secret ». C’est l’histoire de ce gamin qui ne voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu’il l’avait acheté avec son argent de poche. Ça m’a tué. Mais maintenant il est à Hollywood, D.B.: il se prostitue. S’il y a bien une chose que je déteste, c’est le cinéma. Ne m’en parlez même pas.

En définitive, ce qui me fait frissonner à chaque fois que je relis les premières pages de L’Attrape-Coeurs, c’est l’opération magique par laquelle elles arrivent  non seulement à façonner  un personnage mais aussi un certain type de lecteur en moi. Quand bien même l’endroit miteux dont il est question serait une clinique psychiatrique, ce n’est pas dans la position d’un docteur ou d’une infirmière que me place la confession qui vient de commencer. C’est d’un ami dont ce personnage a besoin, et c’est en amie qu’il me transforme : je deviens le gamin de la nouvelle, et le roman dont je tourne les pages est mon poisson rouge secret.

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Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud), Les 400 Coups, François Truffaut

 

Dieu, le point médian et moi

Un jour de l’année 2017, alors que je corrigeais des copies de versions portant sur un extrait d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen, je trébuchai sur la phrase suivante : «Ils.elles descendirent la colline, traversèrent le pont et vinrent s’arrêter devant la porte de la maison. » Pour raconter en français la visite d’Elizabeth dans le manoir de Pemberley en compagnie de son oncle et de sa tante, l’apprentie-traductrice avait choisi de remplacer systématiquement le pronom de la troisième personne du pluriel « they », neutre en anglais, par « ils.elles », adoptant ainsi un usage typographique de plus en plus répandu, le point médian ou point milieu. C’était la première fois que j’en rencontrais un dans une copie, mais la parité que ce point entend promouvoir suscitait depuis plusieurs semaines des débats passionnés dans les classes où j’enseignais la littérature anglaise et la traduction.

Suivant l’exemple d’Elizabeth, qui, ayant franchi le pont en question, découvre de nouvelles fenêtres sur le monde et entame la ré-vision de ses idées reçues, je décidai alors de considérer attentivement ces petits points s’amoncelant à l’horizon, d’examiner avec lucidité les impressions que ce nouveau paysage linguistique suscitait en moi, et de me préparer à l’éventualité d’avoir à changer de perspective au terme de mon excursion.

C’est cette excursion que retrace l’essai présenté ici. Interpelée par l’exigence démocratique contenue dans le terme « écriture inclusive », j’ai cherché à rendre accessible une réflexion complexe sur la puissance et les limites du langage. Le « je » troublé et incertain qui poursuit cette quête se tient dans un équilibre précaire entre différentes générations, différentes façons d’écrire, différents idiomes et différentes conceptions de l’émancipation. Loin de dispenser une leçon de linguistique à qui que ce soit, les pages qui suivent présentent en fait un de ces petits numéros d’acrobatie auxquels se livrent toutes celles et ceux qui prennent le risque d’écrire dans une langue vraiment vivante.

Ce texte est aussi dédié à mes élèves, dont les drôles de questions ne cessent de me rappeler que si la langue peut s’enseigner, elle est semblable à une maison ouverte aux quatre vents – une maison sans maître ni maîtresse[i].

 

I

À la gare, alors que je scrute le panneau d’affichage pour connaître le numéro du quai où arrivera le train, on tire sur ma manche et une petite voix demande « Maman, qu’est-ce qu’elle dit, la dame?».

– Quelle dame, mon lapin ?

– La dame qu’on entend, là…

– Ah… tu veux dire, la voix enregistrée ? Elle informe les voyageurs que la mendicité est interdite.

– Mais maman … ça veut dire quoi, « la mendicité est interdite » ?

***

L’autre jour, je suis allée à Paris rendre visite à mon père, qui venait de faire un AVC. Il ne voulait pas parler de son état et a préféré raconter des histoires comme celle du jour où sa mère était sortie pour la première fois dans Paris (pour aller chez le boucher) en portant l’étoile jaune, puis que je le distraie en lui parlant de choses diverses et variées – comment vont les enfants, que lis-tu en ce moment, que fais-tu au boulot… A un moment, il a remarqué : « C’est drôle, cette manie que tu as, de dire en permanence « entre guillemets » ; ça m’a toujours agacé, quand les gens disent « entre guillemets ». Surtout quand ces gens sont des intellos, des personnes qui sont censées faire des efforts pour trouver le mot juste, alors que là, quelle paresse intellectuelle, tout de même… ». Apparemment, j’avais employé trois fois cette expression au cours de la conversation, sans même m’en rendre compte.

« Tu vois, papa, ai-je répondu, c’est sûrement pour échapper à ce genre d’observations que je suis devenue angliciste… Au moins quand je parle anglais, je suis sûre que mon surmoi paternel ne va pas venir me censurer ». Cette réponse était en fait la traduction polie d’une observation intérieure qui ne correspond pas du tout à ma façon de parler à voix haute mais que je vais partager pour les besoins de cet essai : « Au moins, quand je parle anglais, mon père ne vient pas me casser les couilles. Entre guillemets. » Je n’en suis pas fière, mais le fait est qu’il m’arrive d’employer cette expression dans l’intimité de ma conscience. Remarquons au passage que si mon frère me disait que je lui casse les couilles, il pourrait lui aussi dire « entre guillemets », puisqu’il ne voudrait pas dire que je les lui casse « pour de vrai » (comme disent les enfants).

***

A la suite de cette conversation, dans le train du retour, j’ai repensé à mon grand-père maternel et à sa manie d’évoquer « l’éducation dite nationale », en insistant toujours sur le dite, comme s’il prononçait le mot en lettres capitales. Mon grand-père était royaliste et nationaliste, et cette formule lui permettait manifestement d’exprimer tout le mal qu’il pensait de l’école républicaine. Je ne lui ai jamais demandé ce qu’il voulait signifier par là ; je crois qu’il s’agissait pour lui d’indiquer notamment que cette institution n’avait pas vocation à défendre les valeurs et les intérêts de la nation française tels qu’il les concevait, ce qui, en l’occurrence, était parfaitement exact. Je suppose que pour mon grand-père, l’école publique menaçait même la nation d’un « péril mortel », pour reprendre les termes utilisés par l’Académie française dans sa récente déclaration sur – tenez-vous bien – « l’écriture dite inclusive ». Mon grand-père, médecin de campagne, n’était pas un intello, il était même plutôt anti-intellectuel, c’est-à-dire qu’il se méfiait précisément des gens comme mon père – juif, parisien, agitateur de théories égalitaires hors-sol, apprenti sorcier sans attaches à la terre et à la religion de ses ancêtres, née d’une mère issue de l’immigration, révolutionnaire traînant dans les cafés de St-Germain-des-Près, cultivé et lettré mais ignorant tout de l’amour de Dieu et de la patrie, etc.

***

Il y a des années, au cours d’une conversation avec ma mère, j’ai employé le mot « paradigme » à je ne sais quel propos. « Paradigme ? », a demandé ma mère en haussant les sourcils. Il faut ici préciser que ma mère est bien plus savante que moi, qui n’ai pas étudié le grec ancien, et qu’elle savait donc bien ce que signifiait le mot « paradigme ». Il était clair que sa question ne portait pas sur le sens du mot. « Oui, bon, une façon de penser, quoi, tu vois ». « Eh bien, si tu peux dire façon de penser », pourquoi dis-tu paradigme” ? ».

Bien sûr, « paradigme » n’est pas synonyme de « façon de penser » mais, dans le cadre de cette discussion, ma mère avait raison : l’emploi d’un mot en vogue dans le jargon académique ne visait pas tant à rendre mon propos intelligible qu’à me donner un air sérieux. Encore étudiante, j’éprouvais le besoin de recourir à ce genre d’artifices pour établir ma légitimité dans la sphère publique, et ma mère m’indiquait que je n’avais pas besoin de cela pour être entendue, du moins par les gens comme elle – les gens qui s’intéressaient aux textes, à l’histoire, aux mots et aux idées, qui valorisaient la rigueur intellectuelle ainsi que la clarté de la langue.

II

Cet essai se propose d’examiner la perplexité dans laquelle je me trouve depuis que le sujet du point médian agite les réseaux sociaux et les esprits de mes élèves, mot commode à ce stade de la discussion puisqu’il est épicène[i]– mais peut-être devrais-je dire « disciple », pour accentuer ma ressemblance avec Socrate et pallier ainsi mon absence de barbe ? Ou alors jedis, en espérant que Chewbacca ne se sentira pas exclu ?

Pour celles et ceux qui n’ont pas l’habitude d’interpréter les paraboles, je vais essayer d’aborder la question de l’écriture DITE inclusive dans un registre plus argumentatif et de façon moins indirecte que dans les quatre anecdotes préliminaires. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il peut toutefois être utile d’évoquer l’influence considérable que les textes et les pratiques féministes ont exercé sur ma façon de penser, de lire, de parler et d’agir. Cette source d’influence coexiste avec une multitude d’autres sources tout aussi importantes, comme les Méditations métaphysiques, le hip-hop africain-américain des années 90, les poèmes de Jacques Prévert, les contes philosophiques du XVIIIe siècle ou le théâtre de Shakespeare ; mais vu le sujet qui nous intéresse ici, elle mérite une mention spéciale.

Que signifie cette influence ? Notamment ceci : il est devenu normal pour moi de me poser des questions qui ne vont pas du tout de soi pour ma voisine de palier et pour une grande partie des gens que je croise. Inversement, beaucoup de façons de parler et de se comporter qui semblent aller de soi pour les autres me paraissent proprement étranges. En cela, l’habitus féministe est une des sources possibles de ces états de dissonance cognitive que tout le monde a expérimentés au moins une fois dans sa vie, mais pour l’émergence desquels certaines conditions sont particulièrement favorables. Ainsi, les universitaires ou « intellos », les enfants, et les étrangers sont-ils, pour des raisons très différentes, constamment confrontés à ces situations de décalage entre leurs représentations du monde et celles qui organisent la société dans laquelle ils ont besoin de s’insérer. Le voyage et la lecture nous placent ou nous replacent momentanément dans cette position d’immigré (nous font sortir de ce qu’on appelle aujourd’hui notre « zone de confort ») sans pour autant nous soumettre à la nécessité de l’intégration dans les univers déroutants que nous découvrons.

On pourrait ajouter à la liste des conditions favorisant les expériences de dissonance la condition militante, et si je ne l’ai pas fait, c’est que justement, les dispositions féministe et militante, bien que souvent associées, peuvent très bien ne pas l’être, et ne le sont pas dans mon cas. Il se trouve en effet que je n’ai pas du tout la fibre militante. J’ai des amies militantes et certaines figures militantes m’inspirent de l’estime, de l’affection, de la reconnaissance. Je sais bien ce que je dois aux suffragettes et au Planning Familial. Je réponds à l’appel lorsque des copines me sollicitent pour aider les réfugiés ou soutenir les profs fatiguées d’enseigner que le masculin l’emporte sur le féminin, deux causes dont l’urgence est par ailleurs sans commune mesure. Cela étant dit, pour des raisons liées à mon tempérament autant qu’à mon histoire familiale, je n’ai jamais pu et, sauf accident traumatisant, je ne pourrai probablement jamais dédier ma vie à la promotion d’une Cause et à la lutte contre le Mal (sans jeu de mot). A moins que la poésie ne soit une cause.

Dans une interview récente[ii], la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a déclaré : « Quand on est féministe, on est forcément énervée, pas épilée et pour le point médian. » La formule est drôle et la secrétaire d’État dit beaucoup de choses sensées dans cette interview. Néanmoins, je ne me reconnais dans aucun des termes de l’alternative qu’elle dessine. Pour être plus précise, je m’épile de temps en temps, je ne tiens pas à ce que le point médian devienne la norme dans les publications scolaires ou les textes officiels, et je ne suis pas énervée à chaque instant de la journée.

Bien que je reconnaisse l’importance du rôle joué par l’indignation et la colère dans l’histoire des femmes (dans l’histoire tout court, à vrai dire), bien que je considère la colère comme un objet historique et philosophique tout à fait passionnant, je pense que je me rendrai plus utile aux autres (non seulement aux femmes mais encore à toutes les « créatures amies » – my fellow creatures – comme les appelait Jane Eyre) en produisant autre chose que de la colère. Par ailleurs, l’humour, l’art du décalage, la loufoquerie, la réflexivité et la perplexité font partie intégrante d’une certaine tradition féministe à laquelle je suis farouchement attachée. Je sais que cela ne susciterait pas autant de clics que la citation de la ministre choisie comme titre pour l’interview citée, mais si j’étais sommée de donner ma définition du féminisme en un format facile à tweeter, je dirais « être féministe, c’est être perplexe. »

Voici quelques exemples de la façon dont mon féminisme se manifeste dans ma vie quotidienne, parfois de manière encombrante.

Si je regarde un film, je vais le soumettre mentalement au « test Bechdel » [iii] quasiment sans y réfléchir (1/ Y trouve-t-on plus d’un personnage féminin ? 2/ Si oui, ces femmes se parlent-elles entre elles ? 3/ Si oui, parlent-elles d’autre chose que d’un homme ?). Pour autant, parmi les films que j’emporterais si je devais aller sur une île déserte, beaucoup ne réussiraient pas ce test. Et je n’applique pas le « test Bechdel » au théâtre de Shakespeare – même s’il peut, en revanche, m’arriver de faire référence à la notion anachronique de « mecsplication »[iv] pour faire comprendre aux élèves les enjeux des dialogues entre Ophélie et son frère.

En tant que poète, linguiste et féministe, je suis triplement sensible à la façon dont la langue façonne des représentations du monde qui n’ont rien de naturel, et je sais que la transformation des comportements passe notamment par celle des énoncés utilisés pour les décrire: j’arrive ainsi à comprendre comment des femmes engagées contre la « culture du viol » insistent pour qu’on ne dise pas qu’une femme « s’est fait violer » mais plutôt qu’elle «  a été violée ».

Cela étant dit, dans de nombreuses situations, ma culture féministe me place face à des contradictions inconfortables. Ainsi, lorsque je fais la morale à ma fille de cinq ans parce qu’elle refuse de répondre, même par un sourire, à l’insistant « Bonjour ! » du voisin du deuxième étage, je crois entendre ma copine punk s’insurger (« Mais lâche-la, ta gamine ! Pourquoi veux-tu absolument la faire sourire ? Tu l’as vue, la vidéo des filles qui minaudent après s’être forcées à avaler du yaourt salé, alors que les garçons n’hésitent pas à grimacer dans la même situation ?[v]). Ce genre de contradictions, et les compromis imparfaits qui en découlent, se produit régulièrement dans la vie d’un parent féministe ; ce genre de contradictions se produit régulièrement dans la vie de tous les parents ; ce genre de contradictions se produit régulièrement dans la vie tout court. Et l’inconfort modéré qui en résulte n’est-il pas aussi ce qui fait justement le sel de la vie ? Par ailleurs, si j’estime en mon for intérieur que la femme assise sur le banc à côté de moi au square pourrait tolérer que sa fille de trois ans ne porte pas de pantalon sous sa jupe lorsqu’il fait trente degrés, ne suis-je pas tenue, à mon tour, de faire des compromis entre mes principes et les coutumes sociales dominant mon environnement ? Et penserais-je de la même façon si j’étais américaine, et que j’avais grandi dans un pays où les filles des Mormons portent de longues jupes depuis des lustres sans que leurs voisines s’en offusquent ?

Dernier exemple : il est devenu normal pour moi de dire he or she et d’écrire s/he lorsque, dans un commentaire de texte, j’évoque the reader. Mais pour mes étudiant.e.s, il va de soi que the reader doit être désigné par le pronom masculin, he, y compris lorsque nous sommes en train d’étudier un roman de Jane Austen, un extrait d’Alice au pays des Merveilles ou un essai de Virginia Woolf consacré à la place des femmes dans l’histoire littéraire. Au terme de plusieurs années d’études ponctuées de fiches de lecture et de dissertations en trois parties, « le Lecteur » et « l’Auteur » deviennent, pour les jeunes esprits français, des catégories de pensée aussi stables et simples que « le Livre » ou « la Société », notions elles-mêmes perçues comme aussi stables que le bureau sur lequel je suis en train d’écrire. Mais pour quelqu’un qui lit depuis des années des textes non encadrés par les manuels scolaires et qui a pris l’habitude de s’interroger sur ces notions, ce qui va de soi, c’est justement l’inverse – à savoir leur caractère problématique, historique et instable.

C’est pourquoi, lorsque je tombe sur une interview d’Alice Zeniter dans laquelle cette dernière évoque le « lecteur » auquel elle s’adresse sans mentionner la lectrice, cela me semble aussi dissonant que lorsque mon fils dit « les cheval »[vi]. (Les personnes qui cherchent de la matière pour alimenter les polémiques manichéennes du moment au lieu de me suivre dans la zone grise que je vais maintenant explorer peuvent s’arrêter ici, recopier la phrase précédente et la poster sur les réseaux sociaux pour illustrer à quel « on-ne-peut-plus-rien-dire-aujourd’hui-à-cause-des-féministes ».)

Pour celles et ceux qui sont encore là (j’espère que Chewbacca n’a pas décroché), je poursuis. Passé le premier effet de dissonance que produit la référence d’Alice Zeniter au « lecteur » pour lequel elle écrit, je n’en déduis nullement que cette romancière est un suppôt masqué du patriarcat et qu’il faudrait lui prescrire une bonne cure de points médians. Je sais bien que son énoncé n’est pas agrammatical sur le plan linguistique, mais qu’il est juste dissonant par rapport à ma grammaire du monde, la grammaire que je me suis constituée au fil de mes études et lectures. Je ne m’empare pas de mon stylo rouge pour souligner « le lecteur » sur mon exemplaire de Télérama, comme je le fais lorsque, dans une copie de commentaire sur Jane Eyre, Louise écrit he pour désigner the reader, alors même qu’elle est en train de commenter un chapitre dans lequel la narratrice s’élève contre le confinement des femmes à l’espace domestique[vii]. Je ne déduis pas non plus de cette interview qu’il faudrait réécrire tous les manuels scolaires en utilisant le point médian. Bien sûr, l’idée selon laquelle le mot « lecteur » renvoie à l’universel et englobe les lectrices est également une convention, de même que les règles de grammaire qui codifient actuellement la langue française sont le produit d’une histoire. Et il se trouve que cette histoire recoupe, par moments, l’histoire de l’infériorisation politique et sociale des femmes[viii]. Simplement, dans son roman et dans cette interview, Alice Zeniter s’intéresse à autre chose qu’à cette histoire-là. Et c’est son droit le plus strict.

Ainsi, j’ai toujours envie de lire son livre et je ne me sens pas exclue du public auquel elle s’adresse au motif que je suis une lectrice et qu’elle parle du « lecteur ». De même, je veux croire que les collégiens des quartiers dits sensibles ne se sentiraient pas exclus de l’univers imaginé par Alice Zeniter sous prétexte qu’elle a fait « de brillantes études à Normale sup » (comme le dit Télérama), un mot qu’ils n’ont peut-être jamais entendu, désignant une institution dans laquelle peu d’entre eux risquent de mettre un jour les pieds, à en croire les statistiques.

La sphère publique (dont j’ai parlé dans le prologue de cet essai) est un endroit qui ne ressemble pas à la maison. La sphère publique peut être définie de bien des manières, mais, dans l’immédiat, je vous invite à l’imaginer comme un square dans lequel nous pourrions jouer sans être en permanence surveillé.e.s par papa, maman, les grandes sœurs et les grands frères du quartier. Ce qui ne veut pas dire que ces derniers en sont exclus et qu’on ne peut pas, de temps en temps, s’y promener en leur compagnie.

Je me rappelle donc à cet instant que, comme moi et comme des générations d’élèves, Alice Zeniter a appris à parler du « Lecteur » en cours de français, de même que tous les élèves de France apprennent à utiliser le pronom « nous » pour présenter les trois parties de leurs dissertations (comme dans « Nous nous demanderons dans un premier temps si, pour apprécier un roman, le lecteur doit s’identifier au personnage et à ses sentiments »). Je me rappelle enfin que, dans le contexte de la culture mainstream, c’est moi, et pas elle, qui suis « bizarre » ou « déformée », parce que c’est moi, qui ai en quelque sorte « désappris » à croire à l’existence du « Lecteur », comme d’autres désapprennent à croire à l’existence de Dieu. Surtout, je me rappelle que cette déviance est un choix de ma part, et que je n’ai pas envie de me réveiller dans un monde où les outils que j’ai construit pour interroger les conventions deviennent subitement la nouvelle norme dominante – un peu comme si, demain, un décret entrait en vigueur stipulant que tous les mots doivent être mis entre guillemets, ou, pire, que le point d’interrogation doit être utilisé à la fin d’absolument toutes les phrases : si tout devient question, alors plus rien ne fait question. Quel diabolique retournement de situation, don’t you think?

Il se trouve qu’Alice Zeniter évoque justement son athéisme dans cette interview, et qu’un peu avant ou un peu après avoir dit qu’elle ne croyait pas en Dieu, elle explique qu’elle croit en Bourdieu. Aussi peut-on supposer qu’elle approuverait les démarches que j’adopte pour sensibiliser les élèves au fait que les façons d’écrire et de lire varient en fonction de paramètres culturels, historiques, économiques et sociaux. Le genre fait simplement partie de ces paramètres, et lorsque j’écris « the reader … s/he », j’invite les élèves à se demander pour quelle communauté imaginaire le texte que nous lisons a été écrit. Si ma mémoire est bonne, dans son interview, Alice Zeniter évoque non seulement Bourdieu mais aussi son père, sa mère, et un ami avec qui elle est allée en Algérie. Peut-être a-t-elle également pensé à sa grand-mère en écrivant son roman, ou à la libraire du coin de la rue (en ce moment même, je pense à la jolie libraire du cours Emile Zola, car elle vient de m’envoyer un message pour m’indiquer que le livre que j’avais commandé était arrivé).

Allons plus loin. Lorsqu’en classe, nous travaillons sur un extrait d’un texte dans lequel George Orwell raconte son voyage en train à travers l’Angleterre industrielle, le fait de se poser en lectrice permet de faire apparaître des choses tout à fait passionnantes, des choses qui restent cachées si l’on dit le « lecteur »[ix]. En effet, en tant que lectrice, je m’aperçois qu’Orwell construit dans ce texte une représentation du monde et de la position qu’il y occupe qui est complètement déterminée par des paramètres sociaux, culturels et sexués. Dire « lectrices et lecteurs » me permet d’interroger, avec les élèves, le sens des pronoms utilisés par le narrateur (« je », « nous », « eux », « vous », « on ») dans le cadre de cette représentation qu’il est en train de produire. Dire « lectrices et lecteurs » nous aide à percevoir l’influence d’une certaine tradition iconographique religieuse dans la description de la femme agenouillée à l’arrière d’un taudis dont Orwell dit avoir croisé le regard, et qu’il s’empresse de transformer en allégorie de la condition ouvrière. Dire « lectrices et lecteurs » nous invite à faire le lien entre cette tradition iconographique et l’histoire du « regard masculin » (male gaze) dans les représentations artistiques occidentales[x]. Dire « lectrices et lecteurs » nous permet de nous demander ce qui se passerait si une jeune femme qui a l’habitude de nettoyer les toilettes bouchées était en train de lire le texte avec nous : que verrait-elle, que nous ne voyons pas, nous qui avons la chance de pouvoir passer nos journées à lire plutôt qu’à nettoyer les toilettes bouchées?

Dire « lectrices et lecteurs », c’est, en somme, retourner les leçons d’Orwell sur la langue comme outil politique contre Orwell lui-même : c’est faire une lecture orwellienne de George Orwell. En bon jedis, les disciples d’Orwell que nous sommes découvrons un jour avec stupeur que notre maître lui-même était un individu particulier doté d’intérêts particuliers, faisant un usage particulier et stratégique de la langue dans laquelle il écrivait, un mortel et non une icône dont on « like » mécaniquement les paroles sacrées sur les réseaux sociaux.

Allons encore un peu plus loin. L’essai que je suis en train d’écrire ne sera pas lu dans deux cents ans de la même façon qu’il le sera demain, et pas seulement parce que le climat se sera réchauffé de plusieurs degrés, mais aussi parce que les frontières de la République des lettres auront bougé, comme elles ne cessent de bouger depuis que la Littérature comme discipline a été inventée et que l’alphabétisation du plus grand nombre est en marche. Le texte que je suis en train d’écrire ne sera pas lu de la même manière si je te dis tu, si je vous dis vous ou si je parle d’elles comme si elles n’étaient pas dans l’amphithéâtre.  Le texte que je suis en train d’écrire ne sera pas lu de la même façon si tu le lis à l’hôpital, si tu as mal au ventre ou si vous êtes dans un hamac sur le pont d’un bateau à aubes descendant le Mississippi.

Le texte que je suis en train d’écrire ne serait pas le même s’il était adressé à l’Académie française ou si je l’écrivais exclusivement pour Léa et Alice, les deux étudiantes qui sont venues me voir hier en classe pour me demander mon avis sur l’usage du point médian dans leurs dissertations de littérature française.

En l’occurrence, le texte que je suis en train d’écrire est destiné à une communauté imaginaire incluant non seulement Alice et Léa mais aussi un académicien qui, par un improbable concours de circonstances, serait amené à le lire. Autrement dit, le texte que je suis en train d’écrire n’est pas né d’une envie de m’adresser au « Lecteur » mais bien à des lecteurs et des lectrices tout à fait réels. Toutefois, ce texte est aussi écrit en pensant (ou pour penser) à des gens qui ne sont plus là, qui ne seront bientôt plus là ou qui ne sont pas encore nés. En ce sens, ce texte est écrit pour le Lecteur, c’est-à-dire qu’il tend vers un point de vue universel et transcendant, un point de vue qui m’échappe et qu’on pourrait aussi bien désigner par le nom de « Dieu », qui est peut-être justement ce que d’autres voudraient aujourd’hui désigner par un point médian, ou encore par un néologisme au genre neutre, un néologisme qui reste à inventer.

On peut dire le « lecteur » sans vraiment penser au lecteur, comme on dirait machinalement « Dieu merci » alors même qu’on est athée, donc sans vraiment penser à Dieu : c’est un automatisme de langage. Quand je dis « le lecteur et la lectrice », je donne au mot « lecteur » un sens vocatif et performatif, activant son pouvoir d’interpeller les personnes présentes ici et maintenant. J’attire ainsi l’attention sur le fait que ce qui se joue dans notre rapport au texte au moment où nous l’interprétons, c’est quelque chose de l’ordre du sacré (et si ce mot vous fait peur, je vous propose de parler d’un moment « magique »).

Quand j’étais enfant et que mes grands-parents m’emmenaient à la messe, je m’ennuyais beaucoup, mais, au moment où le prêtre disait « Ceci est mon corps », je me réveillais toujours ; n’étant pas catholique, je ne pouvais pas me lever et aller manger l’hostie avec les autres, ce que je trouvais bien dommage. Néanmoins, je sentais que quelque chose de très fort était en train de se passer pour les gens qui m’entouraient, ce qui m’impressionnait. Eh bien, quand je dis en classe « ce texte, ses lecteurs et ses lectrices », j’essaie de créer dans la salle de classe un moment un peu comme celui-là : un moment où chaque individu présent peut sentir qu’en interprétant ce texte ensemble, nous sommes en train de nous relier à la grande communauté des humains – à hier, maintenant, et demain.

Enfin, le texte que je suis en train d’écrire fait le pari que ce qui est inclusif, c’est l’intelligence, car il part du postulat que l’intelligence est la chose du monde la mieux partagée. J’écris pour des cerveaux pas encore paralysés, j’écris pour des esprits disponibles et agiles. Et oui (soupir) oui : il se trouve, nous allons bientôt y venir, que ces esprits sont aussi (sont surtout, dirait Spinoza) des corps.

III

Ce matin, mon fils, qui aura bientôt trois ans, voulait mettre des collants, comme sa sœur. Puis il ne voulait plus rien mettre par-dessus. « Il faut mettre un pantalon, mon vieux, tu ne peux pas sortir en collants.» « Mais si, maman, regarde Alice ! » me dit-il en montrant sa sœur. « Alice porte une robe », ai-je répondu, « et toi tu n’en as pas. » « Mais maman, je veux une robe ! » « Tu peux mettre les robes de ta sœur à la maison, mais pour sortir, tu dois porter un pantalon.» « D’accord, maman. Je peux mettre mon déguisement de chevalier, alors ? Celui avec des fleurs dorées ? »

Dans la rue, je marche avec l’enfant qui porte, sous son blouson, un déguisement de chevalier et des collants. Pendant qu’il babille, je pense aux auteurs contre-révolutionnaires qui, il y a plus de deux siècles, se moquaient de la fiction de l’homme universel dans l’intérêt duquel on prétendait désormais gouverner. Je pense à la célèbre observation de Joseph de Maistre – « il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu », que mon grand-père aurait très bien pu faire, et qui est au cœur de l’éthos conservateur.

La pensée occidentale progressiste s’est construite en opposition à ce type de raisonnement, même si, dès qu’on a commencé à parler des droits de l’homme, plusieurs femmes se sont immédiatement élevées pour dire « Minute papillon, qu’en est-il des droits des femmes dans cette histoire ? » Ce à quoi les Jacobins ont peut-être répondu « Écoute ma belle, tu vois, là, je suis déjà bien occupé à devoir défendre ce fichu concept de “droits de l’homme” face aux armées contre-révolutionnaires qui veulent m’imposer Dieu et le Roi, donc si tu pouvais arrêter de me casser les couilles, ce serait sympa. »

Je pense à ces choses sur le chemin de la crèche, tout en écoutant d’une oreille l’enfant babiller. « Regarde maman, c’est Halloween ! », crie-t-il soudain en passant devant l’école au coin de la rue et en apercevant un groupe de femmes portant de très longues robes noires. « Non, mon lapin, ce n’est pas Halloween, parle moins fort s’il te plaît. »

Cet enfant ne sait ni lire, ni écrire, cet enfant grandit, comme moi avant lui, dans un environnement profondément métissé, cet enfant ne connait pas le mot de Dieu mais il connait Halloween, cet enfant ira bientôt à l’école, cet enfant croit que les dragons et le Petit Chaperon Rouge existent « pour de vrai », cet enfant portait des couches il y a six mois, cet enfant est en train d’apprendre qu’on ne peut pas sortir tout nu dans la rue, que la mendicité est interdite, que les filles peuvent mettre des pantalons, que les garçons ne peuvent porter des jupes que pour Halloween, que certaines grandes personnes ont le droit de se déguiser tous les jours mais qu’il ne convient pas pour autant de les montrer du doigt. Cet enfant regarde le dessin animé de Mini-Loup dans lequel une « fille » (je crois que c’est un chat) joue aux pirates, puis il va dans sa chambre et crie « Je suis Louna, la terrible piratesse! », c’est-à-dire qu’il se déguise en une fille qui se déguise en garçon … elle-même représentée sous les traits d’un animal.

Lorsque nous jouions hier soir aux kapla et qu’il m’a demandé, « Maman, est-ce qu’on habite sur la Terre ? », j’ai répondu, « Oui mon chat, sur la Terre : nous sommes des Terriens, pas des Luniens ». Aurais-je dû parler des Terriennes et des Luniennes pour ne pas l’installer dans une représentation andro-centrée du monde et pour qu’il soit bien certain que sa sœur ne vient pas de Vénus ? J’ai tendance à penser que l’adoption « officielle » du point médian serait moins utile à l’égalité des sexes que la poésie chaotique du monde dans lequel les enfants d’aujourd’hui sont en train de grandir – pour peu que les adultes ne passent pas leur temps à attirer leur attention sur la différence des sexes, ce qui pourrait bien être un des effets pervers du point médian systématisé[xi].

IV

Ce texte risque de faire grincer beaucoup de dents, mais je vais quand même poursuivre, au cas où Chewbacca serait encore là. Après tout, si j’arrive à unir contre mes opinions hérétiques l’Académie française et l’Académie du point médian, cela représentera peut-être une contribution imprévue aux changements de paradigmes que nous sommes en train de vivre (pardon maman !).

Quand j’étais au lycée, j’avais un prof d’anglais excentrique et très drôle, qui portait le nom d’un personnage littéraire anglais – appelons-le Monsieur Twist. Un jour, Monsieur Twist nous a rendu nos copies de devoirs sur table. Dans la marge de mon essai, il avait, comme à son habitude, gribouillé plusieurs visages souriants, recourant copieusement aux icônes bien avant que l’Education-dite-nationale ne recommande de les substituer aux notes pour diminuer la violence symbolique de ces dernières. Et puis, soudain, une exclamation dans la marge, et mes joues qui deviennent aussi rouges que l’encre de son stylo : « Ma fille, tu es non seulement jolie, mais aussi intelligente ! »

C’était les années 90, cette époque lointaine où j’avais quinze ans, où la gauche plurielle faisait voter les trente-cinq heures et où un prof pouvait faire ce genre de remarques sur une copie sans craindre de voir une photo de la page en question immédiatement envoyée sur les réseaux sociaux, entraînant la mobilisation de tous les passants vigilants. C’était complètement déplacé, c’était incroyablement embarrassant, c’était honteusement agréable, c’était affreusement irresponsable. Pour autant, ce prof n’était pas un prédateur sexuel, ni même un dragueur. Il n’était pas en train de me proposer d’aller prendre un café. Il n’était pas en train d’ouvrir son manteau devant moi au détour d’un sombre couloir. Il n’avait pas écrit « Ma fille, tu es non seulement intelligente, mais tu es surtout très bonne ! »

Monsieur Twist, disons-le encore, n’était pas comme le principal adjoint du collège de la périphérie parisienne à qui j’eus affaire des années plus tard. Alors que, néo-titulaire, j’essaierais tant bien que mal d’enseigner l’anglais et d’expliquer à Kléra qu’il ne fallait pas me traiter de « salope », Monsieur le principal adjoint, me croisant dans l’escalier, ferait remarquer à Éric, mon collègue prof de lettres: « Elle a un cul, celle-là ! » (Éric: tu as vraiment été une sœur pour moi ce jour-là. Bisous).

Ainsi, je ne fus pas traumatisée par l’observation de Monsieur Twist, mais j’en fus marquée, sans doute parce que cette note marginale était arrivée à un moment où la question de mon identité, celle de mon « être-fille » et celle du regard des autres se posaient pour moi d’une façon particulièrement délicate. Deux ans plus tard, en cours de philo, Madame Rancière écrivait à la craie au tableau la question suivante : « Avoir un corps, est-ce une force ou une faiblesse ? » et nous demandait d’y réfléchir en trois parties. Je rendis une copie blanche.

Je ne saurais dire si cette inhibition avait un rapport avec la façon inappropriée dont Monsieur Twist avait choisi de m’encourager à exercer mon intelligence. J’étais une élève très sérieuse, j’adorais le cours de philo, je vénérais Madame Rancière et je passais des heures dans des cafés enfumés avec mes copines pour préparer un exposé sur les Méditations métaphysiques de Descartes (Test Bechdel: 2/3). Nous nous amusions beaucoup. Je ne savais pas du tout ce que j’allais devenir. J’avais à la fois très peur et très envie de quitter le lycée. Je ne comprenais pas qui j’étais. Je me sentais perdue, fragile, minuscule. Les tours jumelles du World Trade Center étaient encore solidement plantées dans le paysage, et pourtant je sentais que le monde dans lequel j’allais devoir être adulte n’aurait plus rien à voir avec celui de mes parents, qui, pour leur part, semblaient d’ailleurs avoir des difficultés considérables à s’insérer professionnellement (entre guillemets).

J’apprenais par cœur la tirade de Juliette au balcon, et je me la récitais dans les jardins du Luxembourg, quand je n’écoutais pas les mix-tapes qu’avait enregistrées pour moi mon copain. Je traversais la Seine pour rentrer chez moi et je faisais claquer quatre bises sur les grosses joues d’Alix, surnommé Black Buddha, qui dealait du haschich pour tout le haut du quartier de Belleville, trônant au sommet de l’escalier par lequel on descendait de l’avenue Simon Bolivar à la ruelle en forme d’équerre dans laquelle j’habitais (« Comment ça va, princesse ? Bien ? Tranquille ? »). Je ne cessais de rendre des copies blanches en cours de philosophie.

Je ne sais pas quelle mouche avait piqué Monsieur Twist le jour où il griffonna dans la marge de mon essai, pas plus que je ne sais ce qui arriva à ma grand-mère le jour où elle sortit dans les rues de Paris avec l’étoile jaune pour la première fois, car mon père n’a pas terminé son anecdote l’autre jour. Ce qui est sûr, c’est que, adolescente, malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à écrire une réflexion philosophique en l’énonçant à partir du sujet désincarné, impersonnel, hyper-structuré et abstrait que Madame Rancière mettait en scène dans ses corrigés de dissertation, et que trois parties ne me suffisaient pas pour organiser la multitude de voix et de points de vue qui s’entrechoquaient en moi.

L’écriture inclusive était pourtant déjà adoptée sur mon passeport : « Né(e) le 30 mai 1978 ». N’est-il pas étrange de penser qu’une norme administrative utilisée depuis longtemps par l’État pour classer les individus et contrôler leur identité soit aujourd’hui considérée comme une condition nécessaire à leur liberté ?

V

Comme vous pouvez le constater, j’ai appris à remplir les pages blanches. J’ai même appris à utiliser le pronom « nous » et à organiser ma pensée en trois parties, ce qui m’a permis d’obtenir l’agrégation d’anglais. J’ai appris à maîtriser les conventions du discours écrit en vigueur dans le monde où j’ai grandi, et c’est bien pour cela que je peux m’en moquer. Mais comme disait Shakespeare, si les vacances duraient toute l’année, jouer serait aussi ennuyeux que travailler[xii]. Le carnaval n’aurait plus de raison d’être si l’ordre qu’il transgresse n’existait plus. Que se passe-t-il lorsque le Joker s’installe à la Maison Blanche et commence à faire la Loi ? Sans doute serait-il intéressant ici de consulter des psychanalystes.

Tout à l’heure en classe, nous avons fini de traduire un extrait des mémoires de Mark Twain puis lu le dernier rapport de jury de l’ENS (donc le premier de l’ère Trump), parsemé de références aux candidat.e.s. Ainsi, la démarche littéralement marginale que j’utilise depuis des années pour aider les élèves à décaler leur regard est aujourd’hui adoptée par une instance de sélection qui se trouve être au cœur du système de reproduction culturelle de la société française, une instance dont le métier est précisément d’inclure un petit nombre, et donc d’exclure un bien plus grand nombre d’individus. On peut ainsi lire que

« le jury encourage vivement les candidat.e.s qui n’ont pas encore acquis cette maîtrise linguistique à s’inspirer de ce relevé, ainsi que de ceux qu’ils.elles pourront consulter dans les précédents rapports, pour corriger systématiquement leurs erreurs et progresser. »

Dans la classe, les élèves semblent très partagés sur cette petite révolution et tout le monde s’agite. Camille se réjouit et m’explique que grâce au point médian, les femmes deviendront visibles dans « la Société ». Je voudrais lui demander si elle est certaine que les femmes sont invisibles dans la société française. Je voudrais lui demander si être visible est toujours une bonne chose. J’aimerais savoir quelle innovation linguistique elle propose pour que la pauvreté cesse d’être invisibilisée dans les discours et les politiques publiques, alors même qu’elle saute aux yeux des enfants qui n’ont pas encore appris à filtrer leur perception du monde sensible.

Pierre est un défenseur enthousiaste du point médian. Il dit qu’il faudrait peut-être aussi rebaptiser les rues nommées après des personnalités ayant participé à la colonisation ou défendu l’esclavage, et même enlever tous les noms de rues, ce qui règlerait le problème. A la place, on mettrait des numéros. Lui, ça lui rappelle New York: il trouve ça bien, il trouve ça moderne. Moi, ça me rappelle les numéros tatoués sur les bras de celles et ceux qui sont revenus des camps.

De son côté, Thomas s’interroge : il a lu de près le rapport de jury, et il croit avoir compris qu’un.e candidat.e pourrait aller jusqu’à rédiger sa version au concours en utilisant des points médians. Je le regarde, incrédule. Traduire Huckleberry Finn avec des points médians, vraiment ?

J’avais l’impression de me retrouver dans le monde à l’envers, celui de Brexit, Donald Trump et de tous les exclus ayant voté pour en finir avec le système, qui se sont réveillés un matin et ont appris sur les réseaux sociaux que les marges étaient maintenant devenues le centre. Je me suis souvenue d’Orwell, qui invitait à se méfier des inversions absurdes de la novlangue paraissant pourtant naturelles aux passants qui les voient tous les jours inscrites sur les murs. J’ai été prise de vertige, mon bureau a semblé vacillé et je me suis mis à parler encore plus vite que d’habitude en cours. Il me paraissait soudain très urgent d’expliquer aux élèves la chance qu’ils avaient d’être dans un lieu où on apprend à penser en trois parties, car le chiffre trois empêche de croire qu’il suffit de remplacer le noir par le blanc pour en finir avec l’injustice, et vice versa.

J’essaie de leur faire comprendre que la traduction n’est pas un sport de combat mais un art de l’équilibre et un art de la perte. Je leur raconte que ce matin, mes enfants jouaient à coller des aimants aux formes des lettres de l’alphabet sur le frigidaire, et qu’ils se sont disputés : le petit garçon, qui ne sait pas lire, voulait dessiner des formes sans queue ni tête avec les lettres mais sa grande sœur, qui commence à déchiffrer, voulait les organiser autrement, pour former des syllabes et peut-être même des mots. Je leur explique : vous comprenez, apprendre à lire, c’est s’agréger à une nouvelle communauté, mais c’est aussi se retrouver de l’autre côté de la frontière de l’enfance. Grandir, parler, écrire, c’est d’abord s’exclure soi-même de certains jeux, puis, inévitablement, exclure de vos nouveaux jeux ceux qui sont trop petits pour les comprendre. Bientôt, l’étoile d’araignée deviendra une bonne vieille toile d’araignée pour le petit garçon. Et plus tard, il apprendra aussi que les étoiles jaunes ne sont pas toutes comme celle que nous avons accrochée au sapin ce matin.

Je leur explique que la dispute de mes enfants m’aide à comprendre Mark Twain évoquant avec nostalgie l’époque lointaine où il n’avait pas encore appris à déchiffrer « la langue du Mississippi » et à interpréter de façon rationnelle et utilitaire tous les signes mystérieux qui bordaient les berges du grand fleuve[xiii]. Je leur dis : la vie est l’histoire de ce mouvement par lequel nous nous éloignons des rives du monde pré-verbal dans lequel les catégories linguistiques, les vêtements et les normes sociales n’existaient pas encore.

Je m’aperçois que ce qui doit être préservé n’est pas la même chose pour leur génération que pour la mienne. Je leur dis que je vais avoir quarante ans l’année prochaine, et que j’espère qu’ils m’offriront un voyage sur le Mississippi pour se faire pardonner de faire blanchir mes cheveux si rapidement.

Peut-être aurais-je mieux fait de ne jamais inviter mes élèves à aller voir ce qui se passe, quand on transforme le lecteur en lectrice. Peut-être ne suis-je après tout qu’une des filles de Pandore.

VI

Demain, en classe, je vais retrouver Alice et Léa, qui sont venues me voir à la fin du dernier cours: « Madame, est-ce que vous pensez qu’on a le droit d’écrire nos dissertations de littérature française avec des points médians ? »

Je leur dirai que je n’ai pas la réponse à leur question, et je leur conseillerai d’aller en parler avec la prof de philo dans la salle d’à côté, parce qu’elle doit avoir quelques idées intéressantes au sujet de l’émancipation et de l’universel, et d’ailleurs, elle pourrait aussi sûrement nous aider à penser la distinction entre le droit, les normes, les règles, les conventions et la coutume. Je leur dirai que je préfèrerais avoir un prof qui refuse de lire des copies pleines de points médians mais qui adore la poésie plutôt qu’un prof psychorigide qui pénalise l’absence de points médians comme il pénaliserait une très grosse faute d’orthographe.

J’ajouterai que je serais heureuse d’aller au café avec qui le souhaite pour discuter, et je leur rappellerai que tout cela est important mais pas grave. Je leur raconterai peut-être aussi que ma grand-mère allait dans les cafés de St-Germain-des-Près avec Simone de Beauvoir, dont elle avait été l’élève au lycée Molière, qui sera peut-être un jour débaptisé pour être renommé par un chiffre. Puis je rentrerai chez moi, et j’irai ouvrir un livre d’essais de Virginia Woolf, dont je traduirai un extrait :

« Ce sont les mots qu’il faut blâmer. De toutes les choses, ce sont les plus sauvages, les plus libres, les plus irresponsables, les moins enseignables. Bien sûr, vous pouvez les attraper, les trier et les classer par ordre alphabétique. Mais les mots ne vivent pas dans les dictionnaires ; ils vivent dans l’esprit. (…) Ainsi, énoncer des lois pour des vagabonds si irrécupérables est d’une inutilité absolue. Quelques règles de grammaire et d’usage sont les seules contraintes auxquels nous pouvons les soumettre. Tout ce que nous pouvons dire à leur sujet, alors que nous les scrutons par-dessus le rebord de cette profonde et sombre caverne dans laquelle ils vivent – l’esprit – tout ce que nous pouvons dire à leur sujet, c’est qu’ils semblent apprécier que les gens pensent et sentent avant de les utiliser, non pas qu’ils sentent et pensent à eux, mais qu’ils sentent et pensent à autre chose. Ils sont extrêmement sensibles, et on les fait facilement rougir. Ils n’aiment pas que l’on discute de leur pureté, ou de leur impureté. Si vous fondez une Société pour la Pureté de la langue anglaise, ils manifesteront leur ressentiment en fondant une Société pour l’Impureté de la langue, et c’est ce qui explique la violence peu naturelle des façons de parler moderne ; c’est une façon de protester contre les puritains… »[xiv]

VII

Quand on lit le Deuxième Sexe en parallèle avec Une Chambre à Soi de Virginia Woolf[xv], on ne peut plus envisager de la même façon ces histoires de genre et d’écriture. Pour finir, je vais donc essayer de faire le lien entre la partie française et la partie anglaise de mon cerveau, en vous laissant imaginer quelle convention linguistique et typographique il convient d’inventer pour désigner cette gymnastique mentale.

Dans le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir écrit sur les femmes en adoptant le masque du sujet impersonnel et désincarné que Madame Rancière me demandait d’adopter dans mes dissertations, ce « nous » qu’on peut retrouver dans les manuels scolaires et les rapports de jury des concours. Dans un premier temps nous verrons que, puis on se demandera si, enfin il apparaîtra que. Simone de Beauvoir dit « les femmes ceci, les femmes cela » : jamais elle ne dit « je », et lorsqu’elle dit « nous », ce n’est pas pour dire « nous les femmes », c’est pour dire « nous les philosophes », « nous les individus qui, par le savoir et la raison, avons réussi à nous arracher à notre milieu d’origine, à notre subjectivité et à nos caractéristiques idiosyncrasiques, comme le sexe, la couleur de peau, le patois de nos grands-mères ou l’accent de nos pères qui traînaient dans les rues (Comment ça va, princesse? Bien ? Tranquille ?), afin de nous agréger à la communauté surplombante des dieux de l’Olympe et de la Sorbonne (levez le nez si vous passez par le grand amphithéâtre et vous comprendrez de quoi je parle), la communauté des individus capables de produire des énoncés en formes d’axiomes du type « On ne naît pas femme, on le devient. » Beauvoir s’inscrit ainsi dans une tradition d’éloquence séculaire, qui a longtemps été l’apanage des prêtres, donc des hommes. La voix qui résonne dans son livre est une voix magistrale, docte et « neutre » qui vise à invisibiliser le corps trop humain dont elle émane.

Or il se trouve que ce corps individuel, le beau corps aux jolies fesses de Simone de Beauvoir appartient aussi à un corps collectif, celui des femmes, qui est alors depuis des lustres politiquement, culturellement, économiquement et juridiquement dominé par le groupe des hommes: lorsque le livre paraît en 1949, on vient à peine de décider que leurs voix méritaient d’être comptées pour élire les représentants de la nation, qui ne peuvent pas encore être des représentantes.

Avoir un cul, est-ce une force ou une faiblesse ? L’enjeu, précisément, est alors pour Beauvoir de démontrer que son corps de femme n’est pas plus encombrant que celui d’un homme, et qu’elle est parfaitement capable de s’exprimer comme si elle était un pur esprit détaché de toutes contingences matérielles, des préoccupations domestiques, du regard masculin et de son cycle menstruel. Cela paraît ridicule aujourd’hui, mais c’est bien contre ces représentations que devaient s’affirmer les femmes qui souhaitaient alors que leur voix porte un peu au-delà de la chambre d’enfants et de la cuisine (quand je dis « cela paraît ridicule », je m’adresse en fait à des lecteurs et lectrices qui ne traînent pas sur les réseaux sociaux et qui ignorent donc que ces représentations du féminin sont encore souvent envoyées à la figure de celles qui s’expriment dans la sphère publique). Les conventions du discours que Beauvoir énonce visent à démontrer que les femmes sont parfaitement capables de se détacher de leur intériorité pour penser et orienter le cours du monde en compagnie des hommes dans le monde extérieur.

Aussi Simone de Beauvoir serait-elle sans doute effarée si, revenue parmi nous aujourd’hui, elle entendait la Secrétaire d’État déclarer : « Je serais insécurisée d’envoyer mes enfants à l’école en me disant que leur enseignement va dépendre de l’humeur du prof.» A ce moment-là de son intervention, la ministre s’appuie en effet sur son statut de mère pour renforcer son autorité dans la sphère publique, alors que pour Beauvoir, l’enjeu était justement d’être évaluée indépendamment de sa soi-disant fibre maternelle, indépendamment de ses compétences domestiques supposées naturelles et forcément épanouissantes.

Passons maintenant de l’autre côté de la Manche et allons déambuler en compagnie de Virginia Woolf dans les rues de Londres et d’Oxford. Pour un esprit formé dans les écoles de France, la lecture de ce texte est une source de jubilation infinie, précisément parce que Woolf ne cesse de nous rappeler que l’écriture et la lecture ne sont pas seulement (ne sont pas du tout ?) des activités de l’esprit mais bien du corps. Pour démontrer qu’il serait temps de faire un peu de place aux femmes dans les lieux où les hommes se réunissent pour produire du savoir, des règles et des lois, Virginia Woolf fait exactement l’inverse de ce que fait Simone de Beauvoir : elle ne cesse d’insister sur son corps de femme et elle ne cesse de souligner à quel point sa « féminité » conditionne son rapport au monde. Au lieu de gommer les marqueurs de la subjectivité dans son discours, elle produit un récit dans lequel elle se met en scène en train de déambuler, physiquement et mentalement, dans un espace qui est à la fois public et privé, universel et intime, extérieur et intérieur, vertical et horizontal, « masculin » et « féminin ». Après avoir retracé l’histoire de l’invisibilisation des femmes dans la sphère publique, elle se sert de toutes les caractéristiques associées à la féminité pour proposer un regard décalé sur le monde édifié par les hommes.

Il faut bien comprendre que Virginia Woolf est tout aussi capable de produire des axiomes que Simone de Beauvoir. Autrement dit, « elle » est capable de s’extraire, par la pensée, de sa petite vie personnelle et de sa petite chambre sous les toits du haut Belleville, de ses petites histoires sentimentales, des discussions avec ses copines, de la liste de courses qu’elle doit aller faire avant d’aller chercher les enfants à l’école, des nuits entrecoupées par les pleurs du bébé qui fait ses dents et de son mal de ventre. « Elle » est capable de parler d’une voix sentencieuse et de produire des énoncés génériques qui se retrouveront sur des cartes postales et seront citées par les générations futures, exactement comme les citations iconiques d’Orwell dont on a parlé tout à l’heure. « Elle » en est capable parce que, comme Simone de Beauvoir, « elle » a beaucoup lu, beaucoup étudié, et qu’elle a aussi pris le temps d’échanger son point de vue avec plein de gens passionnants et très différents d’elle – des hommes et des femmes de tous âges, des peintres, des philosophes, des linguistes, des chômeurs, des économistes, des piliers de bar, des artistes de tous poils, des scientifiques, des voyageurs et des voyageuses … bref, elle fait partie d’un réseau ou, pour parler comme Bourdieu, d’un champ.

Donc elle est capable de s’abstraire, par la pensée et par l’imaginaire de son petit moi et de son petit corps de femme, et d’ailleurs elle ne se prive pas d’emprunter de temps à autre les modalités du discours académique en vigueur à Oxford et Cambridge, universités longtemps réservées aux hommes. Il y a des essais de Virginia Woolf dans lesquels elle déploie une voix très proche de celles des critiques masculins qui dominaient alors les revues et les universités. Mais dans Une Chambre à soi, cette voix ne cesse de se mélanger à d’autres voix, moins « pures », moins éduquées, moins sûres d’elles, moins structurées. Ce mélange, cette instabilité, cette versatilité, cette fragilité et cette impureté sont, d’une certaine façon, le sujet de son essai, et constituent le fond et la forme de que je suis en train d’écrire. Tout en soutenant, comme Simone de Beauvoir, que les caractéristiques marquées dans notre culture comme « féminines » et « masculines » sont le produit de l’histoire et de l’éducation, tout en étant sensible à la violence de l’exclusion subie par la sœur imaginaire de Shakespeare, Virginia Woolf invente un discours énoncé par un sujet dont la fragilité fait la force, et dont l’individualité fait l’universalité.

VIII

J’ai appris à écrire des dissertations en trois parties en faisant comme si mon corps et mon environnement n’existaient pas. Mais je sais aussi qu’il n’y a pas si longtemps, je n’aurais pas eu le droit d’aller à l’université, parce que née femme. Par conséquent, j’aurais dû me débrouiller autrement pour m’éduquer et pour exercer mon intelligence. J’aurais dû faire flèche de tout bois, et j’aurais dû apprendre à lire de la philosophie en berçant mes enfants. J’aurais dû m’interrompre souvent, comme à l’instant même, parce que le petit garçon a fini sa sieste et vient me demander un « briberon » d’eau.

Après bien des années d’études, maintenant que je me sais capable d’écrire comme si j’étais un pur esprit, je choisis d’écrire autrement. En ramassant le kaléidoscope qui traînait dans le salon, j’ai compris que la robe de chambre que j’enfile lorsque je me lève la nuit pour calmer un enfant agité est faite de la même étoffe que celle dans laquelle Descartes se demandait, au coin du feu, s’il n’était pas en train de rêver son existence.

Lorsque mes élèves me demanderont demain s’il faut écrire leurs dissertations de lettres avec des points médians, je leur dirai donc que je n’en sais rien. Puis j’ajouterai qu’en ce qui me concerne, je n’en ai pas eu besoin pour devenir sujet. Je leur conseillerai d’apprendre à dire « Je », et je les avertirai que cela prend du temps. Je leur dirai que j’ai construit ce « je » avec mes tripes, mes dents, mes cheveux, mes yeux, mes oreilles, mes seins et ma peau. Sans péridurale. Et je préciserai que ce « je » n’est pas le sujet surplombant et rationnel de la pensée occidentale qui est allé coloniser le monde, mais qu’il n’est pas non plus celui d’un corps dominé, humilié, brutalisé ou exploité.

Je leur rappellerai que si Flaubert a dit qu’il était Madame Bovary, Madame Bovary aurait aussi aujourd’hui les moyens de dire qu’elle ne veut pas être Madame Bovary, et qu’elle pourrait même décider d’être Flaubert. Je leur raconterai que j’ai écrit un poème en me mettant dans la peau de Victor Hugo, mais que j’ai remplacé le bruit des vagues par celui du lave-vaisselle, parce que je n’avais pas, comme lui, une maison isolée au bord de la mer, et sans doute une servante pour faire la vaisselle.

Puis je leur suggèrerai de se trouver un carnet pour noter leurs observations les plus incongrues, d’apprendre des langues étrangères, de quitter la maison, d’aller voir comment on vit dans les familles ennemies, de voyager, d’aller se promener dans les villes la nuit, et de se perdre un peu, de temps en temps. Je leur dirai que je leur ai écrit un texte qui marquera l’histoire de la langue française, même si on ne me fait pas des funérailles nationales.

Enfin, si Chewbi est encore là, je ramasserai sa copie, puis dans la marge, j’écrirai à l’encre invisible:

Si tu réussis à parler aux foules sans perdre ta vertu, ou à parler aux rois sans perdre ce qui te relie au commun des mortels, alors mon fils, tu seras non seulement intelligent, mais aussi intelligente.

Décembre 2017

 

 

 

 

[i] Un mot épicène est un mot qui a la même forme au masculin et au féminin.

[ii] Marlène Schiappa interviewée par Aude Loriaux, Slate, 22 novembre 2017

[iii] Le « test Bechdel » doit son nom à la dessinatrice américaine Alison Bechdel, qui présenta le test en question dans une bande dessinée parue en 1985, Dykes to Watch Out For. Elle attribua elle-même l’origine de cette idée à son amie Liz Wallace et aux écrits de Virginia Woolf.

[iv] Le mansplaining, parfois traduit par « mecsplication» est « un concept féministe qui désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante. Il s’agit d’une notion développée par les mouvements féministes américains, en particulier sur Internet. » (Wikipedia)

[v] Dans une interview au Monde datée du 9 juillet 2017, Virginie Despentes a raconté l’anecdote suivante : « Une étude publiée il y a cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font ‘beurk’ devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit. » L’étude en question était en fait une émission de divertissement espagnole (voir L’Obs, « On a retrouvé l’étude citée par Virginie Despentes », Agathe Ranc, 12 juillet 2017).

[vi] Alice Zeniter interviewée dans Télérama par Nathalie Crom, 27 novembre 2017. Le roman d’Alice Zeniter s’intitule L’Art de perdre (Flammarion, 2017), en écho à un poème d’Elizabeth Bishop dans lequel elle écrit que « l’art de perdre n’est pas difficile à maîtriser » (« One art »). Comme je l’évoque plus loin, l’expérience de la perte est en fait mise en jeu dans toutes les opérations de communication langagière, qu’il s’agisse d’écrits sophistiqués, de traductions d’une langue à l’autre ou des premiers mots balbutiés par les enfants.

[vii] Faisant cours en anglais, je suis en réalité rarement amenée à dire « lectrice » plutôt que « lecteur ». En revanche, lorsque je lis « the reader … He » dans une copie, j’ai pour habitude d’entourer le pronom et de noter dans la marge « s/he ».

[viii] Voir sur ce point Eliane Viennot (dir.), L’Académie contre la langue française, Editions iXe, 2016.

[ix] George Orwell, The Road to Wigan Pier, 1937. (trad. Michel Pétris, Le quai de Wigan, Champ libre, 1985). L’épisode commenté ici se trouve dans le premier chapitre.

[x] Laura Mulvey, « Visual pleasure and narrative cinema », Screen. Oxford Journals, 1975.

[xi] Marie-Duru Bellat, « Ecriture inclusive : parlez-vous rose ou bleu ? », Alternatives économiques, 21 novembre 2017.

[xii] « If all the year were playing holidays, to sport would be as tedious as to work. » (William Shakespeare, King Henry IV, 1597).

[xiii] Mark Twain, Life on the Mississippi, 1883.

[xiv] Virginia Woolf, « Craftsmanship », 1937. Ma traduction.

[xv] Une Chambre à Soi fut le titre choisi pour la première traduction française de l’essai de Virginia Woolf, A Room of One’s Own (1929), récemment retraduit par Marie Darrieussecq comme Un lieu à soi (Denoël, 2016). Je reprends ici la première traduction du titre, car le mot « chambre » annonce le jeu avec la frontière instable entre l’espace intime et la sphère publique auquel se livre Woolf dans cet essai fondateur.

 

 

[i] C’est au début du chapitre 43 d’Orgueil et Préjugés qu’a lieu l’excursion d’Elizabeth évoquée ici, suivie par son incursion furtive dans une maison dont le maître est absent, au cours de laquelle elle fait l’expérience d’un changement de « perspective » (prospect dans le texte anglais).

Une tragédie

hamletbyfabien
by Fabien Sak, élève de 4e à Sarcelles, 2008

C’est l’histoire d’une famille qui ne va pas bien, et dont les maux renvoient à ceux du corps politique qu’elle incarne. Cette famille est à la tête d’un royaume, c’est-à-dire qu’elle le gouverne et qu’elle le représente. Au moment où commence notre histoire, un sentiment d’insécurité règne dans le pays. La menace semble venir de l’extérieur : sur les remparts du château, des gardes guettent l’horizon, avertis des visées conquérantes d’un prince étranger. Cet ennemi lointain veut reprendre les terres qu’on a pris à son père, et il a levé pour cela une armée. A la fin de l’histoire, il entrera dans le royaume, et il n’aura même pas besoin de faire la guerre car ses membres se seront entre-tués : l’ennemi extérieur n’aura plus qu’à relever les cadavres, et à occuper le trône vacant.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au moment où commence cette histoire, la menace guettée par les gardes prend une forme qu’ils n’attendaient pas : un fantôme apparaît, qui est celui du roi qu’on vient d’enterrer. Plus familier qu’un étranger, mais quand même terriblement étrange, étrange parce que si familier. Le fantôme ne parle pas, mais ceux qui le voient comprennent que si le vieux roi revient, c’est que quelque chose ne va pas au sein même du royaume. Le regard des spectateurs, qui se projetait au-delà des frontières, vers la menace extérieure, va revenir vers l’intérieur pour chercher à interpréter l’avertissement du spectre. Pourquoi le vieux roi ne peut-il reposer en paix ?

Le fantôme indique qu’un crime a été commis en secret. Tant que ce crime n’aura pas été reconnu, le royaume ira mal. Ce crime, nous apprendra bientôt le fantôme, est en fait triple : il y a eu meurtre, fratricide, et régicide.  Le roi a été assassiné dans son sommeil par son frère, qui a ensuite épousé la reine, montant ainsi sur le trône.

Le roi assassiné avait un fils, qui représente l’avenir du royaume, et qui va mal. Tout lui souriait pourtant : généreux, brillant et vaillant, il faisait des études, il avait des amis, il aimait une jeune femme et en était aimé. Mais depuis la mort de son père, il est inconsolable. Il en veut à sa mère d’avoir épousé son oncle, qu’il déteste. Lorsque le fantôme vient lui rendre visite pour lui révéler le crime qui a été commis, il est horrifié, mais aussi conforté dans sa haine. Il jure à son père d’effacer de sa mémoire tout ce qui pourrait l’écarter de la mission qui lui incombe désormais : rétablir la vérité et éliminer l’usurpateur. Ce jeune homme incarnant l’avenir du royaume ne vivra désormais que pour une seule cause, celle de la mémoire de son père, et toutes les relations qui pourraient le détourner de sa mission doivent être oubliées.

Sous nos yeux, il se transforme ainsi en fanatique, alors même qu’il ne cesse de douter. Ses doutes viennent de sa jeunesse : le monde dans lequel il vit n’est plus aussi simple que celui de son père. En d’autres circonstances, il aurait peut-être utilisé son courage pour affronter cette nouvelle complexité issue de la modernité. Mais dans notre histoire, il s’en veut de tant réfléchir, et plus il doute en son for intérieur, moins il accepte ce qu’il perçoit comme les compromissions des hommes et des femmes qui l’entourent.

Dans cette histoire, le mal existe bel et bien, mais il prend différentes formes et se manifeste à des degrés plus ou moins élevés. Il n’y a qu’un seul grand méchant, c’est celui qui a tué de sang-froid son frère afin de prendre sa place. En dehors de ce mal absolu, il y a des personnages qui se comportent mal en raison de leur faiblesse morale tout à fait banale. Ils n’ont assassiné personne, mais ils se sont ralliés au nouveau roi par intérêt personnel,  et ils se soucient peu que le royaume ait été privatisé par un homme sans scrupules : le nouveau roi parle bien, et cela leur suffit. Ces courtisans infidèles révoltent le jeune prince, et leurs petits arrangements renforcent sa conviction que l’intégrité a disparu du monde avec son père. Il voudrait que la valeur des mots soit aussi stable qu’elle l’était autrefois, que toutes les femmes soient fidèles et que les traités ne soient jamais trahis.

Et puis il y a une autre forme de mal, dans laquelle réside précisément le tragique. Ce mal, c’est celui qui n’est provoqué par personne en particulier, et dont tout le monde est par là-même un peu responsable. Comme une marmite dans laquelle chaque convive jetterait les ingrédients nécessaires à sa recette préférée, sans tenir compte de ce que vont y mettre les autres invités, produisant ainsi un mélange aussi empoisonné que la fiole du roi meurtrier.

 ***

 Mercredi 5 avril

Aujourd’hui, on va déterritorialiser le cours de littérature anglaise. Au lieu d’étudier Hamlet entre nos quatre murs habituels, nous nous retrouvons à 8h sur la place du lycée, puis nous prenons trois bus qui nous amènent, une heure plus tard, aux confins de la ville. Encore quelques minutes de marche et nous voilà devant la grille de l’établissement où nous attend une classe de collégiens. C’est une des premières belles journées de printemps, et nous marchons d’un pas léger dans cet environnement non familier pour nous, les gens du centre-ville. Hier, un collègue à qui je parlais de cette rencontre m’informait que le collège en question était connu pour figurer au bas des statistiques du brevet, que je n’avais pas pensé à regarder car nous ne sommes pas là pour faire monter les statistiques.

Pourquoi sommes-nous là, alors ? Parce qu’une amie enseigne les lettres dans ce collège, et qu’il y a longtemps que nous aimerions travailler ensemble. Dans le dossier à remplir pour obtenir l’accord de nos chefs respectifs, il fallait donner une raison moins personnelle. En conclusion de tous les arguments pédagogiques permettant de justifier notre petit voyage, j’ai écrit : construire un monde commun. C’est un peu ronflant, mais c’est vrai.

A la fin de la matinée passée en compagnie des collégiens, je les remercierai de leur accueil, et je remercierai aussi Shakespeare, qui a rendu possible cette rencontre. Puis dans le tramway qui me ramène à la maison, je penserai au petit miracle qui vient de se produire : pendant trois heures, une cinquantaine de jeunes gens qui ne se connaissaient pas ce matin ont travaillé ensemble pour recoudre à leur façon l’histoire et les mots du malheureux Hamlet.

Au tout début de la rencontre, il y a eu ces quelques minutes dignes d’une émission de télé-réalité, pendant lesquelles les deux groupes d’élèves se sont dévisagés avant de se répartir en ateliers. D’un côté, on s’appelle plutôt Jeanne, Sarah, Benoît ou Paul ; de l’autre, Abdallah, Nassim, Jalila ou Naya. D’un côté, on a passé le bac et on commence les études supérieures, de l’autre, combien iront au lycée ? D’un côté, on ne s’est jamais fait contrôler par la police, de l’autre, combien de fois ? Etc., etc.

Heureusement, ceci n’est pas une émission de télé-réalité, aucun producteur n’est là pour scénariser cette rencontre, et c’est à une des collégiennes que je confierai mon appareil pour qu’elle aille prendre en photo les équipes au travail. Les enseignantes s’effaceront, passant entre les groupes pour demander si tout va bien et pour leur rappeler qu’ils peuvent faire une pause. Quand, chez moi, je regarderai les photos prises par Esin, je verrai des visages concentrés penchés sur une grande feuille de papier canson, un ordinateur ou un dictionnaire, des stylos mordillés, beaucoup de sourires.

Sur le quai du tramway au retour, je recroise Kevin, un des collégiens qui participaient à l’atelier consistant à mettre en musique les paroles du roi Hamlet à son fils. Sous les arbres en fleurs dans la cour du collège, lui et son ami chantaient pendant que deux étudiantes les accompagnaient à la guitare : « N’aie pas pitié de moi », scandaient-ils, « N’aie pas pitié de moi. » Sur le quai, nos regards se croisent, on se sourie à nouveau, puis on se dit à bientôt, car dans un mois, ce sont les collégiens qui viendront nous rendre visite. L’élection présidentielle sera passée, le monde aura beaucoup changé, et en même temps pas du tout. Quoi qu’il en soit, comme disait Hamlet, l’essentiel, c’est d’être prêt.

6 avril 2017

Girl on fire

29 juin 2017

The birds around me hopped and played,

Their thoughts I cannot measure:—

But the least motion which they made

It seemed a thrill of pleasure.

William Wordsworth, « Lines Written in Early Spring », 1798.

Ramasser les miettes

Vendredi 16 juin. Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises que nous avons arrangées en cercle ce matin. Ramasser les gobelets en plastique et les noyaux de cerise, rassembler les papiers oubliés par les étudiants (comme ces notes, sans doute extraites d’un plan de dissert de philo oubliée – « statut ontologique de ces deux concepts ? Penser l’ordre à partir du désordre ? Désordre = ordre que nous ne cherchons pas »), effacer les phrases inscrites au tableau – miettes des poèmes que nous avons partagés avant de nous quitter. Dans les textes choisis par les étudiants, il a été question de rêves, de peur et de solitude ; de forêts, de roches sombres et de lacs sauvages (grande popularité d’Edgar Poe cette année); de silence, de montagnes et de villes bruyantes ; d’alcool et d’innocence perdue ; de poètes cachés dans des caves sous la mer, de conseils paternels, de la mythologie impériale britannique et de grands arbres centenaires ; du passé, du présent et du futur. Fin du cours de littérature anglaise, début des grandes vacances.

L’arbre qui cache la forêt

La semaine dernière, on a conclu le cours en lisant les premières pages du chapitre V de Lady Chatterley’s Lover (D.H. Lawrence, 1928). Après avoir franchi le portail menant dans un bois situé au fond du parc autour de leur demeure, un couple se promenait par une froide journée de février. L’homme avançait dans un fauteuil roulant, la femme marchait à ses côtés en silence dans une atmosphère feutrée et brumeuse. Une lecture attentive permettait de comprendre que cette brume provenait des cheminées de la mine située de l’autre côté du bois. Il fallait être vigilant, car l’un des promeneurs par le regard duquel la scène était filtrée faisait justement tout pour oublier la présence de cette usine et de la pollution qu’elle engendrait. Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le bois, celui-ci se métamorphosait sous son regard en une forêt tout droit sortie des chevaliers de la Table Ronde – « le cœur de l’Angleterre ancestrale », déclarait pompeusement Clifford pendant que Connie l’écoutait poliment, assise sur une souche d’arbre dans sa robe de laine bleue.

Comme l’indique le mot « vestige » (remnant) appliqué au bois qui demeure là où jadis s’étendait une forêt, le lieu est ici appréhendé avec un regard qu’on pourrait qualifier d’archéologique – ce regard qui, à partir d’un fragment de colonne, reconstitue toute la cathédrale détruite. Archéologue : n.m., n.f. personne pour qui les objets et les êtres disparus ont parfois une présence plus forte que ceux qui sont sous leurs yeux, en chair et en os. Pour Clifford, la femme et le bois bien réels qui l’entourent disparaissent ainsi au profit d’un lieu imaginaire : en cadrant son regard d’une certaine façon, en coupant au montage de sa conscience ce qui dérange son fantasme et en fermant les oreilles aux bruits environnants (une sirène retentit, annonçant midi à l’usine), l’homme paralysé peut se donner l’illusion d’être dans une forêt s’étendant à perte de vue, sur le point d’apercevoir Robin des Bois au détour d’un sentier serpentant doucement entre les fougères, et peut-être même de caracoler en sa compagnie. Clifford réinvente la forêt en imaginant l’ensemble diminué d’après le morceau, l’empreinte, la trace – comme le font les archéologues, les psychanalystes, les détectives, les archivistes, les écrivains et leurs lecteurs.

La forêt qui cache la tour en feu

A travers ce personnage paralysé aux traits figés, D.H. Lawrence ausculte la maladie consistant à détourner trop radicalement le regard (disregard, détourner le regard, overlook, regarder par-dessus). Paradoxe classique du romancier, qui, au moment précis où il s’abstrait de son environnement et nous invite à faire de même, incite également à se méfier de ce qu’on appelle en anglais l’escapism – cette envie bien naturelle de fuir la laideur, la violence inouïe et la complexité du monde. Fuir et se réfugier dans des ilots protégés et repliés sur eux-mêmes, paradis artificiels ou parcs enchanteurs entourés de grilles soigneusement camouflées derrière de majestueux chênes.

Le Brexit pourrait ainsi peut-être en partie se comprendre comme un symptôme du « syndrome Clifford Chatterley ». Enclore le bois, couper les ponts, fermer le tunnel qui relie l’île au continent, puis continuer à se raconter des histoires sur l’Angleterre éternelle et son identité inaltérée. S’imaginer aux côtés de Robin des Bois alors qu’on est dans un fauteuil roulant et qu’au lieu de prendre aux riches pour donner aux pauvres, on érige toujours plus de barricades à l’intérieur même de l’île. Figer, conserver une image muséifiée de l’Angleterre dans un enclos à l’authenticité frelatée, puis en interdire l’accès aux pauvres et aux immigrés qui empêchent de mythologiser en paix. Ne se résoudre à considérer ces derniers que lorsque quatre-vingts personnes auront péri dans l’incendie d’une tour dont les habitants appelaient à l’aide depuis des années sans être jamais entendus.

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Portrait de Khadija Saye, artiste photographe disparue dans l’incendie de Grenfell Tower

Quelques années après la publication de Lady Chatterley, George Orwell invitera les élites à sortir de leurs parcs protégés en filant la métaphore du regard qui dévisage les pauvres ou au contraire se détourne des taudis dans lesquels ils sont bloqués. En utilisant le dispositif narratif du train qui parcourt la campagne anglaise, il mettra en scène sa description du territoire et de ses habitants de façon à déranger les certitudes morales de ses pairs ainsi qu’une certaine façon de raconter l’histoire nationale. Il décrira le paysage contemplé par la fenêtre du train comme s’il ne coupait rien au montage et dira vouloir montrer ce qu’on préfèrerait souvent ne pas voir : dans les sociétés industrielles les plus avancées, les espaces non endommagés par la généralisation d’un modèle économique prédateur sont devenus des parcs privés. Les rivières où l’on trouve encore des saumons sans boîte de conserve ne sont plus la norme, mais l’exception.

Sans défense

D.H. Lawrence, lui, ne s’indigne pas face à la cécité volontaire de Clifford, nous faisant au contraire partager la compassion de Connie à son égard. Clifford a perdu ses jambes, et les fantômes qui peuplent sa forêt fantasmée ne sont pas simplement ceux des chevaliers d’antan. Alors que les promeneurs avancent dans le bois, d’autres absences se font sentir, signalées par les négations, les suffixes et les préfixes privatifs – marques lexicales du manque, traduction verbale du vestige. Ce qui est là n’est appréhendé qu’en relation à ce qui a été ; ce qui est là, c’est l’absence, le vide, ce qui reste après. Mais après quoi, au juste?

Il n’y avait pas de gibier, pas de faisans. Ils avaient été tués pendant la guerre et le bois était resté sans défense (unprotected) ; mais maintenant Clifford avait repris son garde-chasse.

Dommage que les animaux aient été tués, car il ne peut plus les tuer lui-même. Cette triste ironie résume toute l’ambivalence affective du regard porté sur Clifford dans ces pages, et elle annonce la scène bouleversante qui va surgir dans un instant. Voici un homme qui a fait la Grande Guerre, et qui y a perdu les jambes. Désormais invalide, lorsqu’il contemple « son » bois et se désole de le savoir si vulnérable, c’est pour regretter de ne plus être en mesure d’exercer un droit de chasse exclusif, survivance du privilège des seigneurs médiévaux, à l’origine légitimé par la protection qu’ils accordaient aux plus faibles. Le bois laissé sans défense pendant la guerre est en fait la première allusion, dans ce chapitre, à la déchirure historique d’où provient la lueur post-lapsaire baignant le bois. Et « soudain », les promeneurs arrivent dans une clairière dévastée :

Clifford adorait le bois; il adorait les vieux chênes. Il sentait qu’ils lui appartenaient, à travers les générations. Il voulait les protéger. Il voulait ce lieu inviolé, enfermé, séparé du monde.

Le fauteuil gravissait lentement la côte, cahotant sur les mottes gelées. Et, soudain, sur la gauche, il y eut une clairière où il n’y avait rien qu’un fouillis de fougère morte, quelques minces arbrisseaux penchés de ci, de-là, quelques gros troncs sciés, montrant leurs sommets et leurs racines prenantes, sans vie; et des taches noires, là où les bûcherons avaient brûlé du sous-bois et des déchets.

Stumps: en anglais, ce mot désigne non seulement les souches ou troncs sciés dont il est question ici, mais aussi le moignon d’un membre amputé. Lire cette description en version originale, c’est donc se retrouver, « soudain », déporté à mille lieux du « cœur de l’Angleterre éternelle », de l’autre côté de la mer, au milieu d’un paysage apocalyptique dont chacun peut aujourd’hui contempler la trace photographique en un clic: taper No Man’s Land, a field in Flanders.

N’est-ce pas là une des plus saisissantes métamorphoses observées en cours de littérature cette année ? Il y a un instant, on était en compagnie de Robin des Bois (« Le bois était un reste de la grande forêt ou Robin Hood chassait »). Et nous avons maintenant sous les yeux des souches qui surgissent de terre tels des membres arrachés, un amas de bras et de jambes dressées vers le ciel, restes de soldats inconnus dont le corps, jamais, ne sera reconstruit.

Comme les tableaux de Paul Nash, le texte de Lawrence nous dépeint ici un charnier végétal et érige les arbres mutilés en emblème poignant de toute l’horreur des tranchées. Car ce sont bien ces dernières, qui ont surgi sous les yeux des promeneurs, comme le confirme pour les lecteurs du texte français la suite de la description de cette clairière désolée :

C’était un des endroits que Sir Geoffrey avait déboisés pendant la guerre pour garnir les tranchées. Toute l’éminence, qui s’élevait doucement à droite de l’avenue, était dénudée et comme étrangement perdue. Sur le sommet, là où s’étaient dressés les chênes, il n’y avait plus rien; et de là on pouvait, par-dessus les arbres, voir le chemin de fer des mines et les nouvelles usines de Stacks Gate. Constance, debout, regardait. C’était une brèche dans la pure retraite du bois, une brèche qui laissait pénétrer le monde extérieur. Mais Constance n’en dit rien à Clifford.

Lisible noir sur blanc: c’est pour fournir le bois permettant de construire les tranchées que les arbres ont été décimés. Comprenons donc: un sacrifice a eu lieu pour rendre possible un autre sacrifice. Les arbres ont étés coupés pour « protéger » les soldats sur le front, mais ce faisant, ils ont eux-mêmes été laissés sans protection, comme des soldats envoyés au casse-pipe par leurs généraux. L’étymologie (la racine) de l’adjectif « forlorn » en anglais, traduit ici par « perdus » (strangely forlorn / étrangement perdus), nous apprend en effet qu’il vient du hollandais verloren hoop, qui désignait au XVIe siècle un groupe de soldats choisis pour lancer une attaque dont la plupart ne survivraient pas (Concise Oxford English Dictionary).

Comprenons également: les arbres sont littéralement partis au front, transportés, comme les soldats, dans les wagons des trains reliant l’Angleterre profonde aux villes portuaires, d’où ils embarquèrent pour le continent. Comme à la fin de Macbeth, la forêt s’est déplacée pour faire la guerre. Et maintenant que la guerre est finie, la forêt en conserve les cicatrices et la mémoire.

Il y a cinq ans, quand je faisais lire ce texte à des étudiants, je disais: vous voyez, comme Shakespeare l’a fait dans ses tragédies, D.H. Lawrence montre ici à ses lecteurs que la violence commise au-delà des frontières du territoire national réapparaît toujours, d’une façon ou d’une autre, au cœur même de la communauté dont les armées font la guerre à l’étranger. Assistant à Jules César ou Coriolan, les spectateurs constatent que la digue qu’on pense pouvoir maintenir entre la violence commise au-delà des frontières et les relations internes à la cité ne tient jamais bien longtemps. Les survivants reviennent du front, les veuves demeurent et les fantômes des ennemis massacrés n’ont aucun mal à traverser les mers, quand bien même on couperait tous les moyens de communication.

Voyant que l’histoire de la Grande Guerre semblait bien lointaine aux étudiants, je faisais un détour par les films des années 70 qui exhibaient le lien entre les nouvelles formes de brutalité émergeant au sein de la société américaine et le retour des soldats partis au Vietnam. Ou bien j’évoquais les séries américaines et britanniques plus récentes mettant en scène des soldats revenus d’Iraq atteints de stress post-traumatique. Puis nous relisions la description de Clifford contemplant le bois mutilé, et nous commencions à percevoir ce qu’il y avait d’étrange dans la suite du passage. Comment Clifford peut-il dire qu’il veut conserver le bois intact, inviolé, alors même qu’il est en train de regarder un champ de ruines ? Ce qui nous amenait à comprendre que ces pages représentaient une mémoire et une conscience malades, celles d’un homme et, à travers lui, d’une société, qui ne s’est pas encore remise du traumatisme des tranchées.

Cinq ans après, je parle à des jeunes gens qui, aussi protégés soient-ils, ont grandi dans une société désormais familière avec l’irruption, au sein même de ses frontières, d’événements qui, « du fait de leur violence et de leur soudaineté, ne sont, au sens propre du mot, pas pensables. » (Claude Halmos, Elle Magazine, 11 janvier 2016).

Des arbres et des hommes

Ceci est un extrait de littérature. Ceci est un extrait de vie.

Le passage de Lady Chatterley nous rappelle que la métaphore ne doit jamais devenir la forêt qui cache l’arbre. Certes, il est clair d’une part que la forêt massacrée est une métaphore d’une infinie polysémie. Comme dans les tableaux de Paul Nash, les arbres mutilés acquièrent le statut de symboles tragiques, de même que le regard que Clifford porte sur ces arbres renvoie à un comportement psychique pertinent pour comprendre certains fonctionnements individuels ou collectifs. Chez Nash, les arbres du No Man’s Land évoquent des membres arrachés, mais aussi des canons, des baïonnettes, ou encore des cheminées d’usine. Comme dans les poèmes de Yeats, la force polysémique du symbole est ce qui lui confère sa valeur prophétique. Les arbres de Nash et le bois de Lawrence, dépeints après la Grande Guerre, nous parlent de la première boucherie industrielle de masse perpétrée sur le continent européen, et la manière dont ils en parlent annonce, d’une certaine façon, l’univers concentrationnaire inventé par les Nazis, qui, aussi nouveau soit-il, plongeait ses racines dans toutes sortes de développements idéologiques, technologiques et culturels antérieurs.

Mais d’autre part, avant de devenir une métaphore, les arbres étaient des arbres, et peut-être est-ce une des choses que D.H. Lawrence voulait rappeler. Ce souvenir, en anglais, se dit re-member: reconstituer, en pensée, ce qui a été, dans les faits, démembré, tronqué, éparpillé. Autrement dit, ce n’est pas parce que les arbres renvoient à d’autres histoires qu’il faut oublier la blessure qui leur a été infligée en tant qu’arbres. Si l’histoire de ce bois anglais transporté d’une terre à l’autre pour permettre à des soldats de s’entretuer est tragique du point de vue humain, elle est tout aussi tragique du point de vue des arbres. Or, c’est peut-être aussi ce point de vue que D.H. Lawrence cherche à représenter dans ce passage. Le roman ne raconte-t-il pas les aventures d’une femme qui délaissa les livres pour les bois? Et comment résisterons-nous au déploiement de la barbarie la plus brutale associée aux technologies les plus modernes si nous perdons la mémoire de tout ce que les arbres ont vécu avant notre naissance?

The Cure

Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises dérangées ce matin pour former un cercle. En conclusion de la matinée et de l’année, j’ai lu à voix haute un poème qui invite à se garder d’une certaine dérive du geste interprétatif, ou, plus simplement, des lecteurs trop soucieux de contrôler le sens des textes. Je l’ai partagé entre deux cerises, pour rappeler qu’il existe des façons de lire brutales, mais aussi des ressources pour résister à cette brutalité quand nous la rencontrons.

« Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part. » Cette phrase a été recopiée par une main anonyme sur la carte rose et bleue que j’ai piochée dans un panier avant la fin du cours. Petit rituel de fin d’année, l’échange aléatoire de citations entre les étudiants permet de se dire au revoir en emportant un marque-page singulier adressé à quelqu’un et à personne en particulier, comme tous les extraits littéraires que nous avons étudiés cette année. J’ai déposé une carte dans le panier (Wordsworth, « Lines written in early Spring », piochées par Stella ) et j’en ai tirée une. En faisant le ménage avant de quitter la salle de classe, je pense au renard qui conseillait au Petit Prince de ne pas s’approcher trop vite de lui pour l’apprivoiser.

Pas de littérature sans désert et sans solitude, pas de littérature sans amitié. Le promeneur solitaire l’a-t-il jamais été du moment qu’il prenait des notes en vue de partager ses déambulations avec d’autres rêveurs ? Le rituel des cartes postales partagées en fin d’année sert aussi à rappeler que l’écriture et la lecture sont des activités d’échange enracinées dans un ardent besoin de communiquer avec ses semblables. Le cercle protecteur autour de l’étudiant lisant à voix haute le poème qu’il a choisi fait écho aux chaises rassemblées au coin du feu pour écouter William Wordsworth se souvenir de la joie triste éprouvée un jour où il goûta, seul, l’arrivée du printemps. Bientôt, ce cercle s’élargira pour inclure les lecteurs anonymes qui viendront s’agréger à la communauté tissée par le recueil de poèmes dès sa publication.

Pas de poésie sans un urgent besoin de se faire entendre. Pas d’interprétation littéraire convaincante sans une prise au sérieux de cette urgence. Lire un poème avec une attention aussi intense que celle que tu consacrerais au texto important d’un ami – ou d’un ennemi. Pas de poésie sans un urgent besoin de dire quelque chose de vrai, quand bien même il s’agirait de mentir à son amant ou sa maîtresse, selon un paradoxe brillamment exploré par Shakespeare dans le sonnet 138 (« When my love swears that she is made of truth »). L’éthique de la lecture que je cherche à transmettre vise cette (re)découverte du dire vrai, si simple qu’elle en devient difficilement accessible aux adultes. Wordsworth ne disait-il pas que « l’enfant est le père de l’homme » ? Difficile à admettre, sauf quand un événement terrible se produit, et que les poètes sont convoqués pour interpeller les puissants ou chanter la douleur d’une communauté. Mais dans l’idéal, on ne devrait pas avoir besoin de l’élection de Donald Trump, de la bombe de Manchester ou de l’incendie de Grenfell Tower pour ressentir cette urgence. En fait, il y a toujours une tour en flammes derrière un poème, et si on cherche bien, sous les cendres refroidies, on arrivera peut-être à temps pour sauver de l’oubli quelque chose.

« N’être pas écouté, ce n’est pas une raison de se taire. » (Victor Hugo).

En ramassant les miettes de chips tombées pendant le pique-nique poétique, je trouve une carte postale au dos de laquelle ce conseil a été noté dans une écriture juvénile à l’encre turquoise. A-t-elle été délaissée par l’étudiant qui l’a reçue? Il se serait alors comporté comme la sourde oreille évoquée par le poète… Ou peut-être n’a-t-elle simplement pas été piochée, et elle est restée là, sauvée de la poubelle par une passante désoeuvrée. Au-dessus de la citation, on peut lire que la carte provient de la Galerie des Pentes, sur la Croix Rousse. Il s’agit d’une photo : une cassette audio AGFA, comme celles que je glissais dans mon magnétophone orange pour copier des morceaux empruntés aux copains quand j’avais 11 ans, avant de coller une étiquette dessus et d’y inscrire le nom du groupe et le titre de l’album. Sur la cassette photographiée ici, quelqu’un a un jour écrit : The Cure. Kiss me Kiss me Kiss me.

Identifiez vos amis

A thing of beauty is a joy for ever :

Sauf erreur de notre part, nous constatons que les livres empruntés sont en retard. 

Les questions des tout-petits sur les méchants.

Paco et l’orchestre.

Emilie Jolie.

percussions (Les).

petites bêtises de Pénélope (Les).

chasse à l’ours (La).

A la sieste !

Les Schtroumpfs et le Cracoucass.

Emily Brown et la chose.

Whatever happened to my sister ?

Un justificatif de domicile vous sera demandé pour renouveler votre abonnement.

I AM VERTICAL

Jeudi 13 juillet, vue du 3e étage.

Par la fenêtre, on n’entend plus les enfants qui jouent au loin dans la cour de l’école,

Au pied des grands acacias dont on voit vibrer le feuillage,

De l’autre côté des tuiles orange trouées par quelques vasistas.

Leurs diagonales superposées dans tous les sens encadrent de minuscules jardins.

Vermeer aurait aimé ces arrière-cours, l’harmonie anarchique de leur disposition,

La variété géométrique – carrés, rectangles, triangles, vagues – les façades en escalier,

Le puzzle chromatique des matières – brique, béton, ardoise, verre, peinture, feuilles,

Les toits en dents de scie signalant d’anciens ateliers d’usine reconvertis en lofts

(obtenir plus de lumière naturelle, limiter l’apport de lumière artificielle).

Là, une terrasse ombragée par un grand figuier, planté dans une cour plus bas.

Ses branches se déploient non loin des antennes de câble accrochées aux cheminées.

Les bâches blanches fixées aux verrières se soulèvent dans le vent d’été.

Plus haut, des blocs de béton flottent en l’air, enserrés par une grue,

Qui les déposera bientôt dans un chantier que je n’aperçois pas,

Mais dont j’entends le bruit, cris d’ouvriers et machines en action.

Jews sell me things.

Yom Kippur, no !

Shops all over Harlem

close up tight that night.

La bibliothèque sera fermée demain.

I sat in silent musing –

Avant de rassembler les livres empruntés pour les enfants, je vais ranger les miens.

Pas tous, juste ceux que j’ai empilés à mon chevet depuis plusieurs semaines.

Je les sors, un par un, du sillon qui sépare le lit du mur, il faudra y passer l’aspirateur.

Je les dépose sur le plancher, au milieu du salon,

En les arrangeant comme des pétales de fleur,

Et je prends une photo,

Dans l’espoir que je pourrai ainsi comprendre,

Ce que cette insolite composition raconte,

… enclosed again in the coded talk

of friendship …

Puis je mets la photo sur Facebook.

On me propose d’y identifier mes amis.

Je clique sur chaque ouvrage, et je rentre les noms :

Billy Collins

W.B. Yeats

John Keats

Henry V

W.G. Sebald

Philip Meyer

Seamus Heaney

Sylvia Plath

John Milton

Langston Hughes

Zazie dans le métro

Céline Minard

Emily Brontë

John Montague

Enaiatollah Abkari

Racisme et néolibéralisme

Sex and suffrage in Britain

La rue principale du bazar, c’est Shar Liaquat. Elle a la couleur de toutes les enseignes entassées les unes sur les autres, vertes, rouges, blanches, jaunes avec écrit Call Point Pco et le symbole du téléphone, bleues avec écrit Rizwan Jewellers, et cetera.

Certains n’ont été que feuilletés,

D’autres ont été lus de la première à la dernière page.

Discoverers of forgotten truths

Or mere companions of my youth.

Certains ont été achetés, d’autres offerts, d’autres prêtés.

Certains m’ont suivie depuis Paris ou Dublin.

D’autres sont entrés dans ma vie depuis.

Si l’on considère la langue comme une vieille ville avec son inextricable réseau de ruelles et de places, ses secteurs qui ramènent loin dans le passé, ses quartiers assainis et reconstruits et sa périphérie qui ne cesse de gagner sur la banlieue… 

Il y a des couvertures sans images, arborant simplement le titre et le nom de l’auteur,

Sobres ou colorées.

D’autres représentent des portraits ou des paysages.

But that was changing as well. The Valley was recovering. Only it would never be what it had been and that was the trouble. People couldn’t adjust to that – it had been a wealthy place once, or not wealthy but doing well, all those steelworkers making thirty dollars an hour there had been plenty of money.

Henry V : lettres marron sur fond devenu moutarde,

Vieux, compact, sobre, solide.

Prêté par un ami américain exilé à Paris, perdu de vue,

Mais qui hier m’a envoyé des morceaux de musique à écouter cet été.

O pardonnez moi !, dit le soldat français à la page 79,

Là où une ancienne carte de bibliothèque était glissée.

Mon visage d’il y a dix ans, en noir et blanc, me sourit,

152, avenue Danielle Casanova, Ivry-sur-Seine.

J’ouvre une autre page et lit, dans l’introduction,

Une citation de Paradise Lost :

« de sa main imprudente en cette heure fatale,

Tendue vers le Fruit, elle l’arracha, elle le mangea. »

Je referme le livre.

T’en as dla suite dans les idées pour une mouflette, observa Gabriel languissamment.

Poche, épais, corné, annoté, surligné, abîmé, étudié.

Sur la couverture, des hommes nus dégringolent, tordus dans d’atroces souffrances.

A la page 437, cornée, Eve se promène main dans la main avec Adam et lui demande

Pourquoi les étoiles brillent la nuit, alors qu’il n’y a personne pour les regarder.

Adam lui explique patiemment qu’elles doivent finir leur course autour de la terre,

Et empêcher que l’obscurité totale ne reprenne ses droits, éteignant toute vie.

A la page 381, marquée d’un post-it vert en forme de feuille d’arbre,

Un démon tente de remonter le moral des autres anges déchus.

Il les incite à la patience en leur disant que s’ils restent bien tranquilles,

Ils s’habitueront à la chaleur féroce de l’enfer,

Que l’horreur deviendra douce et que l’obscurité deviendra lumineuse.

(Le narrateur reprend la parole pour indiquer au lecteur de se méfier).

A la page 360, Satan assure son compagnon Belzébuth

Que faire le mal pour l’éternité sera leur seul plaisir,

Parce que c’est le contraire de ce que souhaite celui auquel ils résistent.

Donc si de leur mal la providence divine cherche à extraire du bien,

Leur travail consistera à pervertir cette fin,

Et à extraire du bien les moyens pour le mal.

A la page 239, dans un paragraphe surligné,

L’auteur explique que les livres ne sont pas des choses absolument mortes,

Mais qu’ils contiennent une puissance de vie

Aussi active que celle de l’âme qui les a engendrés.

Society must face up to the fact that « woman belonged to the same genus as man, that she was fully human, and human only, not an inferior animal or superior angel but just a common human female. »

1972. Gravure médiévale en noir et blanc sur la couverture.

Je ne sais plus où ni quand précisément j’ai acheté ce recueil de poèmes.

Sans doute quand j’étudiais l’histoire de l’Irlande du Nord.

A l’intérieur, d’autres images :

Des soldats brandissent des têtes coupées,

Des hommes mettent le feu à une maison,

Ceux-là font rôtir un enfant,

Un homme barbu joue de la lyre,

Encore des têtes coupées, dressées sur des remparts.

Collage de malentendus religieux,

Extraits de chartes médiévales,

Coupures de presse,

Tracts incendiaires,

Voisins ennemis,

Terres volées,

Massacres pas du tout pardonnés,

Sentiment de persécution,

Entrée de la Grande-Bretagne dans l’Europe,

Le Pape à la tête de l’Etat,

La pute de Babylone,

Les œufs d’une hirondelle écrasés contre une pierre par un garçon cruel,

Règlements de compte impossibles, pertes et gains incommensurables.

Plus que jamais, ce sont des pauvres qui sont emprisonnés, essentiellement noirs et bruns, à la faveur d’une réécriture pénale qui consiste à redéfinir de façon purement arbitraire ce qui constitue un « crime » et ce qui définit un « criminel », un danger pour la société.

Nom de l’auteur bleu ciel, titre jaune, fond orange.

Souvent, je ne comprends pas de quoi parlent ses poèmes.

Beaucoup de mots me sont inconnus.

Parfois, même, je ne les trouve pas dans Google images.

Par exemple, ici, le poète dit « Cela me réconforte de parler de ces choses

(Je n’ai pas compris quelles sont « ces choses » dont il est en train de parler),

Et il ajoute, « je ne peux pas mentionner les keshes ou le ford

Sans que l’ombre de mon père ne m’apparaisse. »

Je ne sais pas ce que « keshes » veut dire, ni « ford ».

Quand je tape « ford » dans le moteur de recherche, je vois des voitures apparaître.

Le dictionnaire indique que c’est un endroit où l’eau est peu profonde, dans une rivière,

Un endroit où on peut traverser en voiture, ou à pied : le gué, en français ?

Si je relis ce poème dans quelque temps, j’aurais sûrement oublié le sens de « ford ».

Mais même si je me souviens de ce mot, je n’imaginerai pas le même gué que le poète,

Et sans le connaître, je peux en revanche bien me représenter comment un simple mot

Peut faire apparaître une personne disparue.

D’ailleurs, lire un poème en n’en comprenant que des bribes,

C’est se retrouver enfant, bercé par les conversations des grandes personnes.

L’incompréhension est reposante.

Et les efforts de ce poète pour sculpter le sens si rigoureusement

(bien plus rigoureusement que ce que je suis en train de faire ici),

associés à une telle obscurité,

Son attitude ambivalente à l’égard du lecteur, ce mélange d’hospitalité et de réserve,

Ces caractéristiques,

Me rappellent quelqu’un,

Et même plusieurs personnes.

Ces caractéristiques,

Me réjouissent,

Littéralement.

Je souris.

Et lors qui peut dire où finit l’hystoire et de quelle manière ?

14 juillet 2017