Cantique pour la France en état d’urgence

Je vais fermer le livre des Visages

Pour mieux entendre les voix amies

Voix du passé voix du présent

Couvertes par les sirènes de police

Le moteur des hélicoptères

Le hurlement des marchands de peur

Les insultes hystériques et les envies de sang

La rumeur grandissante des monstres qui se rassemblent.

Dès que la peur hante les rues,

Les loups s’en viennent la nuit venue.

 

Je vais penser à ma terreur,

Je vais la regarder bien en face,

Comme Kirikou regarde la sorcière Karaba,

Je vais la caresser, la bercer contre moi,

Je vais bien m’occuper d’elle,

Je ne laisserai personne d’autre que moi l’entretenir,

Puis je lui dirai d’aller se rendormir,

Car je ne veux pas que les loups reviennent.

 

Dans l’appartement du dessus, rue Molière, la voisine écoute en boucle le Requiem de Mozart. Je connais cet air car tous les ans, les profs de musique nous font regarder le film Amadeus.

J’ai 7 ans, je partage ma chambre avec les fantômes de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère, cachées dans Paris pour échapper aux loups.

 

Je vais écouter de la rumba congolaise,

Des airs entendus autrefois Porte de Bagnolet, j’ai 25 ans.

Dans une famille aux ancêtres fier-e-s nés sur un autre continent,

Nous formons un cercle au milieu duquel grands et petits dansent tour à tour.

Je suis trop timide pour y aller mais je tape dans mes mains,

Reconnaissante d’être accueillie,

Et savourant mon verre de tangawis,

Jus de gingembre âcre et sucré.

 

Je vais profiter de l’absence des enfants pour ranger la maison.

Je vais trouver des coloriages de la reine des Neiges,

Et la petite infante de Velasquez envoyée d’Espagne par mon père.

Des chaussons de bébé portés par mon fils il y a à peine un mois,

Quand ses pieds étaient plus petits qu’un smartphone,

Petits comme un pot de yaourt ;

Une minuscule toupie en plastique,

Une baguette magique remplie d’étoiles,

Trois figurines des schtroumpfs oubliées sur une étagère.

Mon téléphone vibrera.

Sur l’écran je verrai,

Le visage de ma fille, sérieuse comme Hannah Arendt,

En train d’apprendre à nager dans l’azur de la Méditerranée,

Pas loin de Nice.

Je chasserai de mon esprit le souvenir d’une plage ensanglantée en Tunisie.

Je me rappellerai que la monitrice de natation,

Une blonde Bretonne à la voix douce,

Au lendemain de l’attaque du camion,

Disait à un ami,

Qu’elle ne voyait pas quoi faire,

Sinon profiter de la vie, à chaque instant.

 

Si j’ouvre le livre des Visages,

Je risque de voir des images tristes

Au milieu des photos de vacances postées par les amis.

J’ai peur de revoir l’image

D’un bébé écrasé par un camion.

 

J’irai prendre un verre avec une amie de 23 ans qui travaille dans un bar pendant l’été.

Une jeune femme gaie et généreuse,

Qui étudie à Sciences Po,

Qui s’intéresse à l’économie sociale et solidaire,

Qui, en sortant du métro,

Regarde si elle ne peut pas donner son ticket,

A quelqu’un qui

N’a pas les moyens d’en acheter un.

Elle me dira

Qu’il y a moins de touristes étrangers cette année.

Nous écouterons la chanteuse brésilienne et l’orchestre de jazz.

Elle me dira

Que tous ses amis pensent

A quitter la France,

Et son climat nauséabond.

Elle me dira sans ciller,

Que les gens ont les gouvernements qu’ils méritent.

En rentrant chez moi

Je me rappellerai ces paroles, perplexe.

Je me demanderai si elle pense vraiment cela.

Je me dirai que j’aurais dû l’interroger sur ce qu’elle voulait dire.

Les Syriens ont-ils le gouvernement qu’ils méritent ?

Ou bien alors,

Voulait-elle dire

Que les gens qui vivent dans une démocratie ont le gouvernement qu’ils méritent ?

Oui mais alors,

Est-ce que cela veut dire,

Que les gens qui ne vivent pas dans des démocraties méritent de ne pas vivre dans des démocraties ?

Et aussi,

N’est-ce pas avec cette phrase en tête,

Qu’on va un jour,

Louer un camion,

Pour

Aller rouler

Sur des gens

Qui ont le gouvernement qu’ils méritent ?

 

Je me dirai,

Que par les temps qui courent,

Il vaudrait peut-être mieux dire,

Les gens ont le gouvernement qu’ils schtroumpfent

Ou plutôt

Les gens ont le schtroumpf qu’ils méritent.

 

Je me demanderai comment font les gens pour s’informer correctement.

Je penserai à cette chaîne de télévision très regardée,

Qui a rapporté aux informations,

Qu’un homme,

Musulman,

Avait poignardé une femme et ses trois filles sur une plage,

En raison de leur tenue indécente.

Je me demanderai ce que cette histoire a provoqué dans la tête des gens qui n’ont pas eu l’idée d’écrire à Daniel Schneidermann pour la vérifier et apprendre qu’elle était fausse.

Je me demanderai si la monitrice de natation a regardé le journal télévisé ce jour-là.

Je sentirai la peur remonter.

 

Je penserai à cette autre photo partagée par un ami,

Aperçue entre plusieurs photos de vacances,

Une photo en noir et blanc,

Une femme nue,

Attachée,

Une femme arabe,

Autour d’elle deux soldats posant comme devant un trophée.

Et un titre sous la photo,

« Barbarie, disent-ils. »

Un titre qui suggère,

Que pour certaines personnes,

Peut-être pour mon ami,

Il est important aujourd’hui,

De rappeler que des soldats français

Ont fait des choses terribles,

Quand ils étaient,

De l’autre côté de la mer méditerranée,

Et je lui en voudrai

D’avoir partagé cette image,

Non pas parce que

Je voudrai

L’effacer des livres d’histoire,

Mais parce que

Je me demanderai,

Quel bien peut venir aujourd’hui,

De son exhibition.

 

Je me coucherai et les cauchemars reviendront.

Cette image d’un crâne grouillant de vers qui se réveillent parce qu’une odeur de pourriture leur parvient, et qui, lentement, commencent à s’agiter.

Je penserai aux démons qui se rassemblent en ordre de bataille dans l’enfer décrit par Milton.

 

J’allumerai la lumière et je me demanderai

Comment les autres font pour penser le mal.

Je penserai,

Déconcertée,

A tous ceux qui

Semblent si sûrs de savoir

Ce qu’il faut combattre aujourd’hui.

 

Je me demanderai s’il existe une langue dans laquelle il y a un unique mot pour dire « Voici-quelque-chose-d’indiscutablement-mal-ce-qui-ne-veut-pas-dire-qu’on-ne-peut-pas-en-discuter-et-s’interroger-sur-les-origines-de-ce-mal-ni-que-tous-ceux-qui-s’opposent-à-ce-mal-sont-par-là-même -bons-ni-que-nous-pourrons-une-fois-pour-toute-établir-la-cause-ultime-de-ce-mal-aussi-simplement-que-nous-pouvons-sentir-que-c’est-mal ».

Peut-être que si ce mot existait,

Une icône correspondante serait disponible dans le livre des Visages,

Et on pourrait cliquer dessus.

Peut-être que ce mot est le mot schtroumpf.

Je me demanderai si le fait de se poser ces questions signifie que je crois en Dieu.

Je me dirai que si je croyais en Dieu, je ne me demanderais pas si je crois en Dieu.

Ou peut-être que si.

Je m’apercevrai que ma peur s’est assoupie et j’éteindrai la lumière.

 

J’écrirai une lettre à une amie franco-iranienne que je n’ai pas vue depuis longtemps.

Je ne saurai pas par où commencer.

Je lui dirai que c’est étrange, d’être seule à la maison,

Que cela ne m’est pas arrivé depuis très longtemps.

Je lui dirai que les enfants vont bien et que je lui écris par une douce soirée d’août,

Une soirée parfaite pour lire un poète qu’elle m’a fait découvrir,

Adossée à des coussins posés sur le balcon,

Un grand pan de ciel mauve derrière la balustrade,

Les nuages roses poussés par un vent d’ouest.

Je ne lui dirai pas

Que je profite de ma solitude pour fumer des cigarettes,

Car cela l’attristerait.

 

J’écouterai une jeune femme chanter,

Qu’elle va faire la fête à en crever.

Je penserai aux drogues que prennent,

Ceux qui se préparent

A aller tuer des gens sur une plage

Ou des gens qui

Font la fête.

 

Je demanderai à mon amie si elle a peur et si oui, ce qu’elle fait pour tenir sa peur à distance.

 

Je penserai à une chanson de Brassens qui passait dans une des maisons où j’ai grandi,

Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente,

D’accord, mais de mort lente.

J’avais 15 ans et cette chanson me plaisait pour son charme suranné,

Sa non-actualité rassurante.

J’y entendais la rumeur lointaine de conflits dépassés,

Aussi exotiques

Que l’exemplaire de Charlie Hebdo

Laissé par mon beau-père

à côté de sa tasse de café.

Un peu plus loin sur la table,

Les makroudhs offerts par madame Hachaïchi,

La voisine tunisienne,

Pour l’Aïd.

 

Je penserai aux makhroudhs que m’a donnés le mois dernier la mère de Leïla,

Une petite fille de 4 ans,

Dans la classe de ma fille.

 

Je penserai à cette autre mère croisée à l’école,

Son grand sourire et ses yeux bienveillants,

Ses questions aimables sur mon métier d’enseignante,

Son voile, ses grosses chaussures et sa très longue robe,

Noire durant toute l’année,

Vert émeraude ou fuchsia pendant le Ramadan.

 

Je penserai à son fils Zyed,

Assis à côté de moi dans le car le jour de la visite à la ferme,

Il me disait qu’il avait vu un phoque dans le Rhône.

Je penserai que la semaine où il a récité l’alphabet en arabe devant la classe,

Ma fille a présenté à ses camarades la langue des schtroumpfs :

Les enfants avaient été invités,

A montrer leurs talents.

« Nous avons bien schtroumpfé aujourd’hui »,

M’a dit la maîtresse à la sortie de la classe.

 

Je penserai qu’Allah est schtroumpf.

Je me demanderai si c’est dangereux, d’écrire cela.

Je me demanderai s’il vaut mieux écrire Allah est Schtroumpf.

 

Je penserai au dessin de la tour Eiffel en pleurs,

Affiché un matin de novembre,

Sur la porte de la crèche où j’allais laisser mon enfant.

 

Je penserai qu’il faudrait que je finisse par lire

Cet exemplaire de Courrier International

Qui traîne depuis novembre

Pour comprendre pourquoi.

Qu’il le faudrait

Parce que je suis

Une citoyenne responsable

Qui s’informe

Qui a le gouvernement qu’elle mérite.

Et que si je ne le lis pas,

Il faudra le cacher

Pour qu’à leur retour,

Les enfants ne voient pas,

L’homme masqué de noir

Au regard méchant

Contre un fond rouge sang

Dessiné sur la couverture.

Une nouvelle fois, je me dirai,

Que je ne veux pas le lire

Que je ne veux pas consacrer mon temps de cerveau disponible

A ces abrutis.

Que peut-être,

Si je ne le lis pas,

Si je lis Elle Magazine

Ou la Tempête de Shakespeare

Ou Petit Ours Brun n’a pas sommeil

Ou A la Recherche du Temps Perdu

Peut-être que le monde dans lequel

Mon principal problème au mois d’août

Etait de savoir quels livres emporter en vacances

Peut-être que ce monde-là

Vivra un peu plus longtemps.

 

Je penserai à une amie danseuse,

Qui a vécu au Bénin,

Qui a aimé ce pays

Et qui me disait,

Qu’ils savent bien que la vérité est complexe,

Ceux qui ont plusieurs dieux.

 

Je me réveillerai et sentirai

Que le vent d’ouest souffle encore,

Faisant danser les bambous du jardin sous ma fenêtre.

Je monterai sur mon vélo et j’irai au parc,

Derrière moi le siège-enfant sera vide.

Je rentrerai par l’allée bordée de plantes aromatiques,

Je n’entendrai pas la voix de ma fille,

Maman, tu sens comme ça sent bon ?

Je ne lui répondrai pas,

« Tu veux dire,

Tu schtroumpfes comme ça schtroumpf bon ?,

Ou peut-être plutôt,

Tu sens comme ça sent schtroumpf ? »

Je passerai devant le jardin des cactus,

Entre les platanes hauts comme des cathédrales,

Devant l’enclos des girafes,

La mare aux canards,

Et je n’entendrai pas la voix de mon fils,

« Coin-coin, coin-coin, coin-coin. »

J’irai voir le gros ours brun,

Mais aucune petite voix dans mon dos ne criera,

« Coucou ! »

Quand la tête de l’ours se dressera

Hors du bassin aménagé devant la grotte,

Puis qu’il sortira une patte de l’eau,

Comme s’il cherchait son martini posé au bord de la piscine.

 

Je croiserai un groupe d’une trentaine de personnes

Les yeux rivés sur leurs téléphones.

Ce n’est qu’après les avoir dépassés en quelques coups de pédales

Que je comprendrai,

Qu’ils sont en train de jouer

à un jeu de réalité augmentée.

Un jeu qui consiste

à localiser, capturer, se battre contre

Des créatures virtuelles nommées Pokémon,

Qui apparaissent sur l’écran,

Comme si elles étaient dans l’endroit réel

Où se trouve le joueur.

 

Je me demanderai si ce jeu est un bon moyen

Pour tenir la peur à distance.

La peur que quelque part en France,

A cet instant,

Quelqu’un soit en train de se dire,

Que les gens ont le gouvernement qu’ils méritent,

Que ce gouvernement fait du mal,

Comme le prouvent,

Les photos des enfants tués de l’autre côté de la mer,

Les photos des femmes violées de l’autre côté de la mer,

Et que les gens que représente ce gouvernement,

Méritent de mourir.

 

Ou bien la peur que quelque part en France,

Devant la vraie photo d’un enfant tué de ce côté de la mer,

Et la fausse rumeur d’une femme et de ses enfants agressées pour leur tenue indécente,

Quelqu’un soit en train de se dire,

Qu’il faut écraser les Arabes

Ou les jeter dans la Seine.

 

Mon téléphone sonnera et j’entendrai la voix de ma fille,

Sur une plage près de Nice.

Elle me dira

Qu’elle a retrouvé sa copine Anastasia,

Petite exilée russe rencontrée cet été,

Compagne des leçons de natation

Et des glaces du goûter.

Je penserai au métro de Moscou

Où des panneaux invitent les voyageurs

A ne pas déprimer.

Elle me dira

Qu’elle a découvert un tunnel magique dans la mer,

Et qu’elle a revu le marchand de chapeaux ambulant,

Elle imitera le cri qu’il pousse,

Un « Ah ! » surpris et courroucé,

Quand les estivants lui disent

Qu’ils ne veulent pas lui acheter de chapeau.

Et pendant que ma fille l’imite,

Il continuera à arpenter la côte d’Azur sous une chaleur écrasante,

Dans un sens,

Puis dans l’autre,

Sa longue robe traînant dans le sable.

 

Je penserai aux femmes asiatiques,

Qui arpentent ces mêmes plages,

Et proposent aux vacanciers

De leur masser les pieds.

 

Je me dirai que peut-être

Le marchand de chapeaux et les masseuses de pieds

Parlent des langues dans lesquelles

Il existe un unique mot pour dire

« ce-n’est-pas-la-religion-qui-est-la-cause-ultime-du-problème-mais-pour-autant-la-religion-a-bien-joué-un-rôle-à-un-moment-dans-cette-histoire-et-on-n’est-pas-obligé-d’établir-exactement-dans-quelle-mesure-et-puis-dire-cela-ne-revient-pas-à-s’en-prendre-à-tous-les-adeptes-de-cette-religion »

Et que si nous connaissions ce mot

Nous éviterions quelques disputes.

 

Je me demanderai pourquoi

Des gens très intelligents

Peuvent dire d’un côté

Que certains textes des Lumières

Ont permis de justifier

La colonisation et l’esclavage

Et d’un autre côté

Qu’il ne sert à rien

De se pencher sur les discours

Lus ou entendus par ceux

Qui commettent des massacres.

 

Je me demanderai comment

Des gens qui écrivent ou qui lisent

Des pages et des pages

Pour expliquer, analyser, comprendre, raconter ce qui nous arrive,

Peuvent soutenir

Que les mots mis au monde

N’ont pas d’importance,

Que les idées sont hors-sujet.

Je me demanderai comment

On peut lundi croire

à la force des mots,

Et dire mardi que

les mots n’importent pas,

Sans perdre la boule.

 

Je me demanderai si du coup

Les gens qui perdent la boule

Ne sont pas ceux

Qui n’arrivent pas

Ou n’arrivent plus

A vivre dans cette schizophrénie ordinaire.

 

Je lirai dans le journal

Que notre président

Est parti en campagne

Pour se faire réélire.

Je me demanderai

Ce que peuvent faire des gens

A qui on demande

De choisir leur camp

Dans de telles circonstances.

 

J’écouterai Ali Farka Touré chanter,

Accompagné par la guitare de Ry Cooder

Et demander

Pourquoi

On envoie des enfants faire la guerre.

 

Je penserai à tous les mots

Que mon enfant de 18 mois

Sait déjà dire :

Coin-coin, oua-oua, meuh, mêêê, encore, ça !, chaussure, dodo, miam-miam, poum, bobo, c’est coincé, cloche, c’est chaud, c’est bon, écoute, tiens!, ballon, merci, coucou, tchou-tchou, au revoir, dessert, la mer, Non, Si, Oui.

Et la semaine dernière,

Au bac à sable du parc,

Après avoir tapé une enfant qui voulait lui prendre son ballon,

Il a dit

Pour la première fois

Pardon.

 

Je penserai, inquiète,

A ma dispute avec mon beau-frère,

Autour du repas de Noël.

Je me dirai

Que je crois comprendre son point de vue,

Sa colère de m’entendre dire

Que Noël était le jour où Jésus était né,

Traduisant ma fille,

Qui disait fêter

La naissance du schtroumpf.

Je croirai comprendre,

Son injonction de me taire

Car « on ne va pas parler de religion ce soir ! ».

Je penserai à ma propre colère,

De ne pas être autorisée à expliquer,

Qu’on peut être attaché,

A l’histoire d’un bébé réchauffé par le souffle de l’âne et du bœuf,

Parce qu’elle vous rappelle,

Les grands-parents qui vous l’ont racontée,

Le bol de soupe fumante avant la messe de minuit,

L’ennui pendant la messe et l’attente des cadeaux,

Le retour par le village, l’odeur du feu de cheminée,

La lumière de la maison dans le noir.

 

Je serai découragée

En pensant

Qu’il me faut écrire dix pages

Pour expliquer

Ce que je n’ai pas pu dire ce soir-là.

 

Je me dirai que les raisons pour lesquelles

Mon beau-frère s’est énervé

N’ont sans doute rien à voir

Avec tout cela.

Cela me réconfortera un peu.

 

Je me rappellerai

Que les fantômes des autres

Ne sont pas les miens

Et que chez ces fantômes

Il n’y a pas que

Des loups féroces

Et des agneaux traqués.

 

Je prendrai la baguette magique remplie d’étoiles,

Cadeau de ma mère à ma fille.

 

Je penserai à ce jour d’hiver, il y a dix-huit mois,

Où je regardais tomber la neige par la fenêtre

D’une chambre, en haut de la Croix Rousse,

Un enfant tout juste né posé sur mon ventre.

 

Je me dirai alors,

Qu’il n’est pas impossible

Que les gens qui n’écrivent ni le lisent

Des pages et des pages d’idées sur l’état du monde

Soient en fait bien plus forts que moi

Pour affronter les loups.

 

Ou que du moins,

Rien n’empêche de le croire.

 

Rien n’empêche de penser,

Aux milliers d’heures

Que les gens continuent

A passer loin des écrans

Et des discours empoisonnés.

 

Les minutes et les heures

Passées à contempler

Le gros ours brun dans son bassin,

Ou bien à compter

Les chapeaux posés sur les transats,

Ou à écouter,

Un vieux chat ronronner,

Et à câliner,

Un enfant endormi,

Ou encore à lire

Une bande dessinée des schtroumpfs.

 

Et l’heure sera venue,

De dire à la peur de partir

Jusqu’au prochain attentat.

 

Je lui demanderai d’aller danser

Au milieu d’un cercle que formeront

Toutes celles et ceux qui savent la regarder,

Bien en face,

Comme le font les bébés,

Devant n’importe quel visage.

 

Et puis j’irai lire

La définition du Kaddish

Dans Wikipedia

Et je verrai

Qu’il se termine

Par une invocation :

Shalom

 

6 août 2016

This mess we’re in

Le portail est rouillé, la maison n’est plus habitée, le piano est désaccordé,

Le jardin n’est plus entretenu, les noix ne sont plus ramassées,

La pendule doit être remise à l’heure à chaque séjour,

Les papiers peints s’effritent, les plafonds se décollent,

Les animaux empaillés, rassemblés sur une table dans le couloir,

Attendent qu’on décide de leur sort ;

Les crucifix sont encore sur les murs des chambres.

Adèle a ajouté un « J’aime » à la photo des arrosoirs en fer blanc alignés contre un mur.

Dans l’ancienne salle de jeux, mon fils est couché, allongé sur le dos,

Il scrute les larges trous sombres au plafond, visibles dans l’obscurité,

Et tient son doudou bien serré dans la main,

Pendant que je lui chante les berceuses du soir,

Avant de descendre dans la salle-à-manger, qui paraissait si loin lorsque j’étais enfant :

Le grincement de la porte donnant sur le couloir n’a pas changé,

Ni l’odeur des draps, ni le silence de la place des marronniers devant la maison, la nuit.

Aurel a ajouté un « J’aime » à la photo de la glycine en fleurs sur la treille devant la cuisine.

Les cousins se sont réunis pour un anniversaire (24 ans).

Il y a des bouteilles de Heineken et des quiches sur les tables du jardin,

Du mojito dans une bassine, du vin et du rhum arrangé.

La nuit est fraîche, on se serre autour du feu dehors et on danse dans la salle-à-manger.

En plus des cousins, il y a quelques visages inconnus, amis et boyfriends,

Entre 18 et 25 ans, à part moi, née bien avant les autres,

Dix ans après le Carnaval, six ans après le Programme Commun, quatre ans avant la Rigueur.

Hélios a ajouté un « J’aime » à la photo de la girouette à l’effigie de Du Guesclin perchée sur le toit.

Pendant que mon frère met une valse et danse avec les cousines,

Près du feu, on parle de l’élection présidentielle sans s’énerver,

Un tel votera pour celui qui était ministre dans le gouvernement sortant,

Il l’apprécie car il ne fait pas de fausses promesses,

On ne peut rien faire contre les multinationales, alors autant le dire ;

Son amie trouve que le président n’a pas été si mauvais,

Il y a eu les attentats, quand même, ça a dû être difficile de gouverner.

Alex a ajouté un « Rires » à « C’est l’adaptation du programme de la Résistance aux conditions assumées de la mondialisation ».

Certains travaillent, d’autres font des études,

Nous ne sommes que deux à avoir des enfants, nous faisons moins la fête,

Et les occasions de danser ne se refusent pas,

Surtout si on peut mettre du rap des années 90,

Can I kick it ? (Yes you can !) Can I kick it ? (Yes you can !)

Cash Rule Everything Around Me, CREAM get the money, Dollar, dollar bill y’al.

I make music for my people.

Perrine a ajouté un « J’aime » à la photo sépia de notre grand-mère ressemblant à Grace Kelly.

Dans la maison où nos mères ont grandi,

Le flacon d’eau de Cologne de Mamette est encore là,

Ainsi que ses chapeaux de paille à voilette et ses tabliers de cuisine,

Si on a froid, on peut prendre un pull de Grand-père dans l’armoire du couloir,

Autour du feu, la nuit, un ami de ma cousine me parle de la famille impériale de Russie,

Les princesses ne moururent pas fusillées car leurs bijoux avaient fait écran aux balles :

Elles furent achevées à coups de pelle.

Marianne a ajouté un « J’aime » à la photo des saules au bord de la Vézère à Saint-Léon.

Le lendemain de la fête, on boit du café dans le jardin et on sort les chapeaux,

L’un d’entre eux fut utilisé il y a 8 ans pour un spectacle,

Nous avions monté Candide pour l’anniversaire de Grand-père,

Qui tolérait Voltaire malgré ses opinions, car il écrivait bien,

Le chapeau de Mamette servit à la cousine qui jouait Cunégonde,

Candide avait dix ans et ressemblait à un berger de conte,

Derrière un paravent, j’étais la narratrice.

Rémi a ajouté un « J’adore » à la chanson « This mess we’re in ».

Une cousine éloignée est venue de Lorient, elle apprend à devenir matelot, elle a 20 ans.

Quand son grand-père a rencontré sa grand-mère,

Il était officier de la marine marchande.

Un autre cousin a étudié la politique à Lille et en Suède,

Mais ne peut se résoudre à voter pour celui qui dit vouloir sauver l’Europe,

Il évoque La Voix du Nord, 178 personnes licenciées (Plan de Sauvegarde de la Compétitivité) :

Bien que bénéficiaires, ils avaient affiché des baisses de revenus quatre trimestres de suite.

Emma a ajouté « On dirait que le pawlonia est en fleurs : y a plus de saisons ! » à la photo du jardin prise depuis l’œil de bœuf de la salle de bains.

Cunégonde a 25 ans maintenant, elle vit à Paris,

Elle est employée à faire des recherches géopolitiques sur les régions du monde

D’où proviennent des demandeurs d’asile dont on examine le dossier en appel.

Darfour, Centrafrique, Afghanistan, Bangladesh, Tchétchénie…

Tous les jours, elle lit des récits effroyables,

Puis elle rentre chez elle et dessine des ours.

« Les partis xénophobes ont déjà réussi à influencer les politiques d’asile européennes. »

Flore a ajouté un « Rires » à « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Dans la chambre où je dors, juste sous le grenier,

Il y a tout un rayon de livres sur la Vendée (« le génocide franco-français »).

Mais c’est un Protestant d’Irlande que je lis ces jours-ci,

A côté de mon fils, qui joue avec de la pâte à modeler,

Je cherche les lignes qui disent que le centre ne peut pas tenir,

Que les meilleurs manquent de toute conviction, alors que les pires

Sont pleins d’une intensité passionnée.

Anna a ajouté « J’aime » à « que ce candidat ne suffise pas, que nous n’ayons pas avec lui l’illusion d’avoir trouvé le (nouveau) roi qu’il nous fallait, ça me plairait plutôt. »

Dans ma valise, j’ai apporté le dvd d’une série que je voudrais revoir,

Comme si l’histoire de l’Angleterre au 16e siècle pouvait m’aider à décider.

Je pense à ce conflit entre l’homme d’Etat protestant, ancien banquier,

Et le catholique utopiste, qui alla au bûcher pour avoir refusé de prononcer un mot.

Peut-on être radical et pragmatique ? demande le titre d’un livre laissé dans mon salon.

Il y a trop de bazar chez moi pour être pragmatique,

A moins que ce ne soit l’inverse : trop de bazar, pour être radical.

A ajouté un « Rires » à « Le nouveau capitalisme financiarisé n’est pas un pique-nique habermassien. »

Les premiers bourgeons sont apparus sur le sophora, l’arbre préféré de Grand-père,

Je pousse mon enfant sur la balançoire qui y est suspendue,

Il me demande de chanter « Le coq est mort » :

Le coq est mort, le coq est mort, il ne criera plus co-co-di, co-co-da.

Dans la remise, il y a un carton plein de numéros de « Défense de l’Occident », été 1960.

« La fin de l’homme blanc » y est prophétisée ,

Les « réalités vivantes du sang, de la terre et de la coutume » y sont exaltées,

Et on regrette que Rome n’ait pas guéri la Grèce de ses « lèpres sémites ».

A ajouté « Est-il nécessaire d’insulter les mamans de tous les candidats ? » à « C’est tous un gros ramassis de fils de putes. »

Les hirondelles sont arrivées hier matin,

Je les ai vues en me promenant dans le village avec les enfants.

Mon fils avait mis sa chaussure droite sur son pied gauche, et inversement.

« Femme de peu de foi », dirait mon grand-père s’il entendait mes incertitudes,

Mais s’il était encore là, c’est pour les héritiers du maréchal qu’il voterait,

Et si le maréchal avait gagné, je ne serais sans doute pas née,

Car où seraient allés les Juifs persécutés ?

A ajouté un « Triste » à « I carry from my mother’s womb / A fanatic heart. »

Quand mon père était jeune, à la fête de l’Huma,

Il vendait des pastèques et avait détourné le slogan du parti :

« Je suis communiste, pourquoi pas vous ? » était devenu

« Je suis communiste, pourquoi pastèque ? » : grand succès.

Les pastèques se sont bien vendues, les communistes ont disparu,

Mon père ne vote plus, et mon grand-père est mort.

Près des lilas fleuris, en attendant le retour de l’hiver, pendant que d’autres hurlent avec les loups, que ferons-nous ?

Nous cultiverons notre jardin.

22 avril 2017

Entre deux tours

Le chant du cygne de la démocratie

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

J’aime le monde comme il est, avec ses ministres imparfaits,

Ses élites bien-pensantes qui veulent tant bien que mal penser,

J’aime les enfants des rues et ceux des beaux quartiers.

 

J’aime ceux qui travaillent 70 heures par semaine pour 1000 euros par mois,

J’aime ceux qui ont eu plus de chance, et veulent la partager.

Brûlez-moi, tondez-moi, ou coupez-moi la tête.

 

J’ai couché avec des Noirs, des Arabes, des Juifs, une Iranienne, et même un Corse.

J’aime les frontières ouvertes et la France mondialisée.

J’aime les banquiers d’affaire et les profs d’université.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime l’Afrique à en pleurer, le Nord, le Sud, l’Ouest et l’Est.

J’aime ceux qui changent d’avis, et qui savent écouter.

 

J’aime l’Allemagne, la Russie et l’Amérique,

La rumba congolaise et les vers de Shakespeare,

J’aime les réfugiés, et j’aime aussi les flics.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime le droit de vote et j’aime le droit de grève,

J’aime les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

 

J’aime les filles de joie et j’aime les fils de putes,

J’aime les mousquetaires et les marchands d’olive,

J’aime la France ingouvernable, et j’aime la liberté.

 

J’aime les non-humains, et j’aime l’humanité,

J’aime les révoltés et j’aime les silencieux,

J’aime les justiciers qui ne la ramènent pas.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

27 avril 2017