Secrets de famille

La fête des Lumières a commencé et les cars ont amené les touristes à Lyon malgré tout. Dans les écoles catholiques, on apprend aux enfants que les lumignons sont allumés le 8 décembre pour remercier Marie d’avoir préservé la ville de la peste. Mais ces jours-ci, rien ni personne ne semble en mesure d’empêcher la pollution de l’air d’atteindre des sommets dans les grandes villes de France. Les petits sont réveillés par la toux pendant la nuit et les autorités municipales déconseillent de les faire sortir. Les familles se voient obligées de rester en famille.

L’année dernière, à la même époque, tout le monde était encore en deuil. Au lycée, quelqu’un avait eu l’idée de faire plancher les élèves sur la dernière page d’une nouvelle intitulé « Les défunts » juste avant les vacances de Noël. Il y était question d’un homme qui regardait la neige tomber par la fenêtre d’un hôtel à Dublin, sa femme endormie derrière lui. Les flocons de neige tombaient sur les tourbières irlandaises et les toits de la banlieue lyonnaise pendant que je corrigeais les copies. J’avais écrit un petit essai en anglais sur l’Irlande enneigée de Joyce, puis j’en avais mis la conclusion en ligne. C’est ainsi que Gillian l’avait lu depuis le Connemara, alors que son père venait d’être enterré. Elle m’avait à son tour écrit pour me dire que pendant la cérémonie, son frère avait justement lu la dernière page de la nouvelle de Joyce dont parlait cet essai. Le père de Gillian était un poète qui écrivait en gaélique, la langue des secrets et du silence partagé.

Cette semaine, il n’a pas neigé à Lyon malgré le froid glacial et le ciel livide. Avec les apprentis critiques, on est remonté dans le temps pour suivre une jeune femme explorer d’un pas tremblant les profondeurs cachées d’une abbaye en ruine.

De quoi nous parlent donc ces pages extraites des Mystères de la Forêt d’Ann Radcliffe, pionnière du genre gothique en littérature ? Une jeune femme ouvre un verrou et pénètre dans une pièce obscure qui lui rappelle un rêve qu’elle a fait. Elle ouvre encore une porte, inquiète. Elle veut comprendre où elle se trouve, guidée par les Lumières – celle de sa chandelle, celle de la lune qui se dévoile par intermittence, celle de sa raison. Elle est aussi rationnelle que Newton et que les philosophes empiristes du siècle auquel elle appartient : Sherlock Holmes avant l’heure, elle « observe » , « considère » ou « examine » les objets qui l’entourent avec la plus grande attention, puis elle exerce ses pouvoirs de déduction. Son corps tremble, son esprit est en proie à de terribles superstitions, mais sa raison résiste. Les fantômes n’existent pas et les faits sont tangibles, mais ils sont bien cachés et ne parlent pas d’eux-mêmes. Ils faut descendre sous les fondations pour les exhumer, enlever la poussière et les toiles d’araignée qui les recouvrent, fouiller dans le tas de meubles brisés, imaginer l’objet originel dont seuls subsistent quelques fragments, déchiffrer les inscriptions à moitié effacées sur le parchemin qui s’effrite. La jeune femme curieuse qui ouvre les portes interdites évoque bien sûr Eve, Pandore, et la femme de Barbe-Bleue (« Anne, ma sœur Anne… « ) mais elle est surtout décrite comme une scientifique, une exploratrice ou une archéologue. A la fin du 18e siècle, le genre gothique offre ainsi aux romancières un répertoire codé leur permettant de réécrire l’histoire du péché originel pour porter la lumière dans toutes une série de caves obscures, y compris pour éclairer des transgressions bien différentes de celle commise par la première femme (sur le traitement du thème de l’inceste dans le roman gothique féminin, cf. Anne Mellor).

En Dordogne cet été, une amie archéologue évoquait devant moi ses souvenirs d’Alger dans les années 90.

« On a assisté à des choses effarantes, » disait-elle. « Il y avait eu une bombe à l’aéroport d’Alger. Le commissaire chargé de l’affaire a terriblement peiné à la conclure. Et ce, parce qu’à chaque fois, l’enquête désignait son frère comme le coupable. Il reprenait l’enquête à zéro, et retombait sur le même résultat. Alors, il a fini par abandonner : « Trouvez quelqu’un de plus compétent que moi », a-t-il dit à ses supérieurs. Et ils ont en effet fini par tomber sur son frère. Celui-ci avait été chargé par les islamistes de faire sauter un avion. Mais comme il était lui-même pilote, il n’avait pas pu s’y résoudre. Tuer 200 personnes, oui, mais faire sauter un avion : c’était trop pour lui. Donc il avait fini par poser la bombe dans l’aéroport, et les dégâts avaient été insignifiants par rapport au potentiel prévu. Mais ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est la dualité entre les deux frères, qui se retrouve dans beaucoup de familles algériennes : les uns allant vers l’islamisme, les autres vers la lutte anti-islamisme. Comme ça, quel que soit le cours que prendra l’histoire, la famille sera toujours du bon côté. »

Elle avait marqué une pause, puis avait poursuivi :

« La guerre en France, c’était ça aussi. J’ai des flashs qui me reviennent … Et ce qui me sidère, c’est comment ces choses ont été transformées… Il y a eu cet ancien voisin, porté en héros, enterré comme un grand nationaliste, tous drapeaux déployés, etc., etc. Alors que… Oui, effectivement, il avait pris le maquis. Pour ne pas partir au STO. Seulement, dans le maquis, il se comportait comme le pire des voyous. Il profitait de sa mitraillette pour prendre tout ce qu’il voulait. C’était un pillard de grand chemin. Après guerre, il fut traité en grand héros. C’était un voisin, quelqu’un que je connaissais bien. Et puis, il y a l’histoire de cette amie, qui prend son père pour un grand résistant. Effectivement, il a fait partie de la résistance. Mais il était le cousin germain d’un chef de la milice de la région. Et son cousin est devenu très proche de lui à ce moment. Tout le monde est convaincu qu’il l’a utilisé pour pénétrer le maquis. Il se peut que l’homme dont je te parle, le père de cette amie, n’ait pas été conscient de ce qu’il faisait. Mais vois-tu, il était extrêmement bavard…Tu lui offrais un pastis, et tu le faisais parler autant que tu voulais. »

Dans l’abbaye en ruine, Adeline avance. « L’obscurité de l’endroit l’empêchait de voir ce qui avait gêné sa progression, mais ayant approché la lumière, elle aperçut sur le sol un vieux poignard : d’une main tremblante, elle s’en saisit et, l’ayant examiné de plus près, elle vit qu’il était taché de rouille. »

8 décembre 2016

Corps rebelles

Commentaire de deux pages extraites de Howards End (E.M. Forster, 1910)

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Philippe Morice

But Margaret walked steadily. Why should the chauffeurs tackle the girl ? Ladies sheltering behind men, men sheltering behind servants – the whole system was wrong, and she must challenge it.

Dans l’extrait que nous allons lire aujourd’hui, une femme saute par la portière d’une voiture en marche. La scène se passe au début du siècle dernier, en Angleterre. Les voitures étaient moins rapides qu’aujourd’hui, la passagère s’en tire avec une main et un genou blessés. Ce saut représente néanmoins une des déclarations d’indépendance les plus saisissantes de la littérature anglaise : « Le système tout entier était injuste, et elle devait s’y opposer. »

Quelques instants plus tôt, la voiture avançait rapidement au milieu des douces collines du Shropshire, s’approchant du point où la Severn cesse d’être un fleuve gallois pour entamer sa traversée de l’Angleterre occidentale. Les passagers sont des touristes britanniques aisés et cultivés et la description du paysage renvoie à une sensibilité artistique teintée d’une légère nostalgie : la « magie » de l’environnement est « dérobée » par la vitesse du véhicule, et les « calmes mystères » de l’ouest s’éloignent avec leurs « secrets », « qu’aucun homme pratique ne découvrira jamais ». Soudain, les préoccupations des hommes pratiques font brutalement irruption dans ce paysage apaisant décrit par des phrases aussi fluides que le cours de la Severn: « Ils parlèrent de la réforme des barrières douanières » (They spoke of Tariff Reform).

Isolée entre deux paragraphes, la phrase reproduit sur la page la frontière marquée dans le récit par la fenêtre du véhicule. D’un côté, le monde contemplé, avec ses hautes montagnes, ses couleurs harmonieuses et ses « horizons vibrants » ; de l’autre, la conversation des passagers, dans laquelle des territoires plus lointains sont évoqués. L’environnement visible entourant la voiture s’efface au profit du monde des « Colonies » dont une voyageuse vient de rentrer :

Comme beaucoup d’autres critiques de l’Empire, on l’avait fait taire en lui donnant à manger. Like many other critics of Empire, her mouth had been stopped with food.

L’évocation de l’Empire et de la relation houleuse entre la « mère patrie » et ses satellites (« the Mother Country » and « young Titans ») vient complexifier la carte du paysage déployée par la voix narrative. Il y a un instant, c’est la relation de la périphérie galloise au centre anglais qui était mise en valeur, la référence aux mystères de l’ouest méprisés des « hommes pratiques » renvoyant discrètement à la colonisation militaire et à l’exploitation économique de la périphérie celte des îles britanniques par les Anglais depuis l’époque Tudor, quand commença la longue et sanglante histoire de la domestication des marges du monde « civilisé ».

Maintenant, c’est une périphérie plus reculée encore qui se dresse à l’horizon, de façon quelque peu inquiétante à en juger par les paroles de la femme qu’on a fait manger pour qu’elle ne parle pas trop : « avertir » (warn), « menacer » (threaten), « notre dernier espoir » (our last hope). Il est question de frontières commerciales et d’un débat concernant leur ouverture. Aux frontières géologiques et géopolitiques évoqués précédemment vient donc s’ajouter une frontière idéologique qui semble diviser la bonne société britannique elle-même : dans cette voiture, tout le monde n’est manifestement pas d’accord sur la relation que la « mère patrie » devrait établir avec ses « filles » éloignées. C’est là qu’intervient Margaret :

Margaret avoua d’un ton enjoué qu’elle se situait de l’autre côté, et tous se mirent à se lancer des citations tirées de leurs manuels respectifs pendant que la voiture les transportait au cœur des collines.

Margaret se déclara « de l’autre côté », indique la voix narrative, sans préciser de quelle frontière il s’agit là et nous laissant compléter l’ellipse. De l’autre côté du débat sur les réformes douanières, bien sûr, comme l’indique le contexte immédiat. Mais cette altérité va bientôt prendre un autre sens, plus radical que ne le suggère pour l’instant le ton enjoué des passagers et l’impression d’un jeu de rôles artificiel suscitée par la référence aux manuels où chacun puise ses répliques.

Dans l’immédiat, les aspérités du désaccord sont gommées, et Margaret peut revenir à la contemplation du paysage traversé. On comprend alors que la sensibilité nostalgique et créative qui orientait la description du territoire est la sienne. Margaret est une observatrice qui perçoit non seulement ce qui est sous ses yeux, mais aussi ce qui a disparu et ce qui pourrait être : le paysage est simultanément documenté (description factuelle), « archéologisé » (évocation de paysages disparus) et redessiné par son imaginaire (superposition d’images romanesques).

Le regard documentaire est traditionnellement celui qui fait le plus autorité, car il est connoté comme objectif et masculin : description de l’environnement géologique (distribution du minéral et du végétal) et de l’aménagement du territoire par les hommes (forêts remplacées par des terres agricoles, village organisé autour d’une église, position du château …). Ce regard est aussi précis que celui des voyageurs occidentaux qui, depuis le 18e siècle, parcourent le monde et le décrivent afin d’en faciliter la conquête et l’utilisation à des fins commerciales.

Le regard archéologique témoigne en revanche d’une sensibilité à l’absence, à commencer par celle des arbres dans ce paysage dominé par « le vert de l’agriculture », mais dans lequel on perçoit des « allusions » à une nature non domestiquée un peu plus loin (« an occasional wood, an occasional « forest, », treeless and brown, all hinted at wildness to follow ») ; puis la large demeure grise proche du château est interprétée comme la trace d’une époque où « l’architecture était encore une expression du caractère national » : un simple adverbe (still – encore) suffit à projeter une lumière crépusculaire sur un paysage identifié à un vestige, un fragment rescapé d’une civilisation disparue.

Enfin, le regard romanesque ou enfantin est celui qui se joue des contraintes du réel ou de l’histoire et qui projette le paysage dans un conte de fées : « les champs rose au sommet (des collines) évoquaient les mouchoirs d’un géant étendus pour sécher ».

Tous ces regards sont simultanément activés par Margaret, encore dans la voiture mais déjà « de l’autre côté » de la conscience impérialiste et masculine au volant de l’histoire, qui fend la campagne anglaise à toute vitesse, et que seule pourra arrêter le corps d’une femme en colère. Dans le prochain épisode, on examinera la collision inattendue qui se produisit ce jour-là, quelque part aux marges d’un Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et où les femmes ne pouvaient pas voter.

 

2e partie

27 mars 2017

Girl on fire

29 juin 2017

The birds around me hopped and played,

Their thoughts I cannot measure:—

But the least motion which they made

It seemed a thrill of pleasure.

William Wordsworth, « Lines Written in Early Spring », 1798.

Ramasser les miettes

Vendredi 16 juin. Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises que nous avons arrangées en cercle ce matin. Ramasser les gobelets en plastique et les noyaux de cerise, rassembler les papiers oubliés par les étudiants (comme ces notes, sans doute extraites d’un plan de dissert de philo oubliée – « statut ontologique de ces deux concepts ? Penser l’ordre à partir du désordre ? Désordre = ordre que nous ne cherchons pas »), effacer les phrases inscrites au tableau – miettes des poèmes que nous avons partagés avant de nous quitter. Dans les textes choisis par les étudiants, il a été question de rêves, de peur et de solitude ; de forêts, de roches sombres et de lacs sauvages (grande popularité d’Edgar Poe cette année); de silence, de montagnes et de villes bruyantes ; d’alcool et d’innocence perdue ; de poètes cachés dans des caves sous la mer, de conseils paternels, de la mythologie impériale britannique et de grands arbres centenaires ; du passé, du présent et du futur. Fin du cours de littérature anglaise, début des grandes vacances.

L’arbre qui cache la forêt

La semaine dernière, on a conclu le cours en lisant les premières pages du chapitre V de Lady Chatterley’s Lover (D.H. Lawrence, 1928). Après avoir franchi le portail menant dans un bois situé au fond du parc autour de leur demeure, un couple se promenait par une froide journée de février. L’homme avançait dans un fauteuil roulant, la femme marchait à ses côtés en silence dans une atmosphère feutrée et brumeuse. Une lecture attentive permettait de comprendre que cette brume provenait des cheminées de la mine située de l’autre côté du bois. Il fallait être vigilant, car l’un des promeneurs par le regard duquel la scène était filtrée faisait justement tout pour oublier la présence de cette usine et de la pollution qu’elle engendrait. Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le bois, celui-ci se métamorphosait sous son regard en une forêt tout droit sortie des chevaliers de la Table Ronde – « le cœur de l’Angleterre ancestrale », déclarait pompeusement Clifford pendant que Connie l’écoutait poliment, assise sur une souche d’arbre dans sa robe de laine bleue.

Comme l’indique le mot « vestige » (remnant) appliqué au bois qui demeure là où jadis s’étendait une forêt, le lieu est ici appréhendé avec un regard qu’on pourrait qualifier d’archéologique – ce regard qui, à partir d’un fragment de colonne, reconstitue toute la cathédrale détruite. Archéologue : n.m., n.f. personne pour qui les objets et les êtres disparus ont parfois une présence plus forte que ceux qui sont sous leurs yeux, en chair et en os. Pour Clifford, la femme et le bois bien réels qui l’entourent disparaissent ainsi au profit d’un lieu imaginaire : en cadrant son regard d’une certaine façon, en coupant au montage de sa conscience ce qui dérange son fantasme et en fermant les oreilles aux bruits environnants (une sirène retentit, annonçant midi à l’usine), l’homme paralysé peut se donner l’illusion d’être dans une forêt s’étendant à perte de vue, sur le point d’apercevoir Robin des Bois au détour d’un sentier serpentant doucement entre les fougères, et peut-être même de caracoler en sa compagnie. Clifford réinvente la forêt en imaginant l’ensemble diminué d’après le morceau, l’empreinte, la trace – comme le font les archéologues, les psychanalystes, les détectives, les archivistes, les écrivains et leurs lecteurs.

La forêt qui cache la tour en feu

A travers ce personnage paralysé aux traits figés, D.H. Lawrence ausculte la maladie consistant à détourner trop radicalement le regard (disregard, détourner le regard, overlook, regarder par-dessus). Paradoxe classique du romancier, qui, au moment précis où il s’abstrait de son environnement et nous invite à faire de même, incite également à se méfier de ce qu’on appelle en anglais l’escapism – cette envie bien naturelle de fuir la laideur, la violence inouïe et la complexité du monde. Fuir et se réfugier dans des ilots protégés et repliés sur eux-mêmes, paradis artificiels ou parcs enchanteurs entourés de grilles soigneusement camouflées derrière de majestueux chênes.

Le Brexit pourrait ainsi peut-être en partie se comprendre comme un symptôme du « syndrome Clifford Chatterley ». Enclore le bois, couper les ponts, fermer le tunnel qui relie l’île au continent, puis continuer à se raconter des histoires sur l’Angleterre éternelle et son identité inaltérée. S’imaginer aux côtés de Robin des Bois alors qu’on est dans un fauteuil roulant et qu’au lieu de prendre aux riches pour donner aux pauvres, on érige toujours plus de barricades à l’intérieur même de l’île. Figer, conserver une image muséifiée de l’Angleterre dans un enclos à l’authenticité frelatée, puis en interdire l’accès aux pauvres et aux immigrés qui empêchent de mythologiser en paix. Ne se résoudre à considérer ces derniers que lorsque quatre-vingts personnes auront péri dans l’incendie d’une tour dont les habitants appelaient à l’aide depuis des années sans être jamais entendus.

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Portrait de Khadija Saye, artiste photographe disparue dans l’incendie de Grenfell Tower

Quelques années après la publication de Lady Chatterley, George Orwell invitera les élites à sortir de leurs parcs protégés en filant la métaphore du regard qui dévisage les pauvres ou au contraire se détourne des taudis dans lesquels ils sont bloqués. En utilisant le dispositif narratif du train qui parcourt la campagne anglaise, il mettra en scène sa description du territoire et de ses habitants de façon à déranger les certitudes morales de ses pairs ainsi qu’une certaine façon de raconter l’histoire nationale. Il décrira le paysage contemplé par la fenêtre du train comme s’il ne coupait rien au montage et dira vouloir montrer ce qu’on préfèrerait souvent ne pas voir : dans les sociétés industrielles les plus avancées, les espaces non endommagés par la généralisation d’un modèle économique prédateur sont devenus des parcs privés. Les rivières où l’on trouve encore des saumons sans boîte de conserve ne sont plus la norme, mais l’exception.

Sans défense

D.H. Lawrence, lui, ne s’indigne pas face à la cécité volontaire de Clifford, nous faisant au contraire partager la compassion de Connie à son égard. Clifford a perdu ses jambes, et les fantômes qui peuplent sa forêt fantasmée ne sont pas simplement ceux des chevaliers d’antan. Alors que les promeneurs avancent dans le bois, d’autres absences se font sentir, signalées par les négations, les suffixes et les préfixes privatifs – marques lexicales du manque, traduction verbale du vestige. Ce qui est là n’est appréhendé qu’en relation à ce qui a été ; ce qui est là, c’est l’absence, le vide, ce qui reste après. Mais après quoi, au juste?

Il n’y avait pas de gibier, pas de faisans. Ils avaient été tués pendant la guerre et le bois était resté sans défense (unprotected) ; mais maintenant Clifford avait repris son garde-chasse.

Dommage que les animaux aient été tués, car il ne peut plus les tuer lui-même. Cette triste ironie résume toute l’ambivalence affective du regard porté sur Clifford dans ces pages, et elle annonce la scène bouleversante qui va surgir dans un instant. Voici un homme qui a fait la Grande Guerre, et qui y a perdu les jambes. Désormais invalide, lorsqu’il contemple « son » bois et se désole de le savoir si vulnérable, c’est pour regretter de ne plus être en mesure d’exercer un droit de chasse exclusif, survivance du privilège des seigneurs médiévaux, à l’origine légitimé par la protection qu’ils accordaient aux plus faibles. Le bois laissé sans défense pendant la guerre est en fait la première allusion, dans ce chapitre, à la déchirure historique d’où provient la lueur post-lapsaire baignant le bois. Et « soudain », les promeneurs arrivent dans une clairière dévastée :

Clifford adorait le bois; il adorait les vieux chênes. Il sentait qu’ils lui appartenaient, à travers les générations. Il voulait les protéger. Il voulait ce lieu inviolé, enfermé, séparé du monde.

Le fauteuil gravissait lentement la côte, cahotant sur les mottes gelées. Et, soudain, sur la gauche, il y eut une clairière où il n’y avait rien qu’un fouillis de fougère morte, quelques minces arbrisseaux penchés de ci, de-là, quelques gros troncs sciés, montrant leurs sommets et leurs racines prenantes, sans vie; et des taches noires, là où les bûcherons avaient brûlé du sous-bois et des déchets.

Stumps: en anglais, ce mot désigne non seulement les souches ou troncs sciés dont il est question ici, mais aussi le moignon d’un membre amputé. Lire cette description en version originale, c’est donc se retrouver, « soudain », déporté à mille lieux du « cœur de l’Angleterre éternelle », de l’autre côté de la mer, au milieu d’un paysage apocalyptique dont chacun peut aujourd’hui contempler la trace photographique en un clic: taper No Man’s Land, a field in Flanders.

N’est-ce pas là une des plus saisissantes métamorphoses observées en cours de littérature cette année ? Il y a un instant, on était en compagnie de Robin des Bois (« Le bois était un reste de la grande forêt ou Robin Hood chassait »). Et nous avons maintenant sous les yeux des souches qui surgissent de terre tels des membres arrachés, un amas de bras et de jambes dressées vers le ciel, restes de soldats inconnus dont le corps, jamais, ne sera reconstruit.

Comme les tableaux de Paul Nash, le texte de Lawrence nous dépeint ici un charnier végétal et érige les arbres mutilés en emblème poignant de toute l’horreur des tranchées. Car ce sont bien ces dernières, qui ont surgi sous les yeux des promeneurs, comme le confirme pour les lecteurs du texte français la suite de la description de cette clairière désolée :

C’était un des endroits que Sir Geoffrey avait déboisés pendant la guerre pour garnir les tranchées. Toute l’éminence, qui s’élevait doucement à droite de l’avenue, était dénudée et comme étrangement perdue. Sur le sommet, là où s’étaient dressés les chênes, il n’y avait plus rien; et de là on pouvait, par-dessus les arbres, voir le chemin de fer des mines et les nouvelles usines de Stacks Gate. Constance, debout, regardait. C’était une brèche dans la pure retraite du bois, une brèche qui laissait pénétrer le monde extérieur. Mais Constance n’en dit rien à Clifford.

Lisible noir sur blanc: c’est pour fournir le bois permettant de construire les tranchées que les arbres ont été décimés. Comprenons donc: un sacrifice a eu lieu pour rendre possible un autre sacrifice. Les arbres ont étés coupés pour « protéger » les soldats sur le front, mais ce faisant, ils ont eux-mêmes été laissés sans protection, comme des soldats envoyés au casse-pipe par leurs généraux. L’étymologie (la racine) de l’adjectif « forlorn » en anglais, traduit ici par « perdus » (strangely forlorn / étrangement perdus), nous apprend en effet qu’il vient du hollandais verloren hoop, qui désignait au XVIe siècle un groupe de soldats choisis pour lancer une attaque dont la plupart ne survivraient pas (Concise Oxford English Dictionary).

Comprenons également: les arbres sont littéralement partis au front, transportés, comme les soldats, dans les wagons des trains reliant l’Angleterre profonde aux villes portuaires, d’où ils embarquèrent pour le continent. Comme à la fin de Macbeth, la forêt s’est déplacée pour faire la guerre. Et maintenant que la guerre est finie, la forêt en conserve les cicatrices et la mémoire.

Il y a cinq ans, quand je faisais lire ce texte à des étudiants, je disais: vous voyez, comme Shakespeare l’a fait dans ses tragédies, D.H. Lawrence montre ici à ses lecteurs que la violence commise au-delà des frontières du territoire national réapparaît toujours, d’une façon ou d’une autre, au cœur même de la communauté dont les armées font la guerre à l’étranger. Assistant à Jules César ou Coriolan, les spectateurs constatent que la digue qu’on pense pouvoir maintenir entre la violence commise au-delà des frontières et les relations internes à la cité ne tient jamais bien longtemps. Les survivants reviennent du front, les veuves demeurent et les fantômes des ennemis massacrés n’ont aucun mal à traverser les mers, quand bien même on couperait tous les moyens de communication.

Voyant que l’histoire de la Grande Guerre semblait bien lointaine aux étudiants, je faisais un détour par les films des années 70 qui exhibaient le lien entre les nouvelles formes de brutalité émergeant au sein de la société américaine et le retour des soldats partis au Vietnam. Ou bien j’évoquais les séries américaines et britanniques plus récentes mettant en scène des soldats revenus d’Iraq atteints de stress post-traumatique. Puis nous relisions la description de Clifford contemplant le bois mutilé, et nous commencions à percevoir ce qu’il y avait d’étrange dans la suite du passage. Comment Clifford peut-il dire qu’il veut conserver le bois intact, inviolé, alors même qu’il est en train de regarder un champ de ruines ? Ce qui nous amenait à comprendre que ces pages représentaient une mémoire et une conscience malades, celles d’un homme et, à travers lui, d’une société, qui ne s’est pas encore remise du traumatisme des tranchées.

Cinq ans après, je parle à des jeunes gens qui, aussi protégés soient-ils, ont grandi dans une société désormais familière avec l’irruption, au sein même de ses frontières, d’événements qui, « du fait de leur violence et de leur soudaineté, ne sont, au sens propre du mot, pas pensables. » (Claude Halmos, Elle Magazine, 11 janvier 2016).

Des arbres et des hommes

Ceci est un extrait de littérature. Ceci est un extrait de vie.

Le passage de Lady Chatterley nous rappelle que la métaphore ne doit jamais devenir la forêt qui cache l’arbre. Certes, il est clair d’une part que la forêt massacrée est une métaphore d’une infinie polysémie. Comme dans les tableaux de Paul Nash, les arbres mutilés acquièrent le statut de symboles tragiques, de même que le regard que Clifford porte sur ces arbres renvoie à un comportement psychique pertinent pour comprendre certains fonctionnements individuels ou collectifs. Chez Nash, les arbres du No Man’s Land évoquent des membres arrachés, mais aussi des canons, des baïonnettes, ou encore des cheminées d’usine. Comme dans les poèmes de Yeats, la force polysémique du symbole est ce qui lui confère sa valeur prophétique. Les arbres de Nash et le bois de Lawrence, dépeints après la Grande Guerre, nous parlent de la première boucherie industrielle de masse perpétrée sur le continent européen, et la manière dont ils en parlent annonce, d’une certaine façon, l’univers concentrationnaire inventé par les Nazis, qui, aussi nouveau soit-il, plongeait ses racines dans toutes sortes de développements idéologiques, technologiques et culturels antérieurs.

Mais d’autre part, avant de devenir une métaphore, les arbres étaient des arbres, et peut-être est-ce une des choses que D.H. Lawrence voulait rappeler. Ce souvenir, en anglais, se dit re-member: reconstituer, en pensée, ce qui a été, dans les faits, démembré, tronqué, éparpillé. Autrement dit, ce n’est pas parce que les arbres renvoient à d’autres histoires qu’il faut oublier la blessure qui leur a été infligée en tant qu’arbres. Si l’histoire de ce bois anglais transporté d’une terre à l’autre pour permettre à des soldats de s’entretuer est tragique du point de vue humain, elle est tout aussi tragique du point de vue des arbres. Or, c’est peut-être aussi ce point de vue que D.H. Lawrence cherche à représenter dans ce passage. Le roman ne raconte-t-il pas les aventures d’une femme qui délaissa les livres pour les bois? Et comment résisterons-nous au déploiement de la barbarie la plus brutale associée aux technologies les plus modernes si nous perdons la mémoire de tout ce que les arbres ont vécu avant notre naissance?

The Cure

Seule dans la salle de classe, je finis de remettre en place les chaises dérangées ce matin pour former un cercle. En conclusion de la matinée et de l’année, j’ai lu à voix haute un poème qui invite à se garder d’une certaine dérive du geste interprétatif, ou, plus simplement, des lecteurs trop soucieux de contrôler le sens des textes. Je l’ai partagé entre deux cerises, pour rappeler qu’il existe des façons de lire brutales, mais aussi des ressources pour résister à cette brutalité quand nous la rencontrons.

« Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part. » Cette phrase a été recopiée par une main anonyme sur la carte rose et bleue que j’ai piochée dans un panier avant la fin du cours. Petit rituel de fin d’année, l’échange aléatoire de citations entre les étudiants permet de se dire au revoir en emportant un marque-page singulier adressé à quelqu’un et à personne en particulier, comme tous les extraits littéraires que nous avons étudiés cette année. J’ai déposé une carte dans le panier (Wordsworth, « Lines written in early Spring », piochées par Stella ) et j’en ai tirée une. En faisant le ménage avant de quitter la salle de classe, je pense au renard qui conseillait au Petit Prince de ne pas s’approcher trop vite de lui pour l’apprivoiser.

Pas de littérature sans désert et sans solitude, pas de littérature sans amitié. Le promeneur solitaire l’a-t-il jamais été du moment qu’il prenait des notes en vue de partager ses déambulations avec d’autres rêveurs ? Le rituel des cartes postales partagées en fin d’année sert aussi à rappeler que l’écriture et la lecture sont des activités d’échange enracinées dans un ardent besoin de communiquer avec ses semblables. Le cercle protecteur autour de l’étudiant lisant à voix haute le poème qu’il a choisi fait écho aux chaises rassemblées au coin du feu pour écouter William Wordsworth se souvenir de la joie triste éprouvée un jour où il goûta, seul, l’arrivée du printemps. Bientôt, ce cercle s’élargira pour inclure les lecteurs anonymes qui viendront s’agréger à la communauté tissée par le recueil de poèmes dès sa publication.

Pas de poésie sans un urgent besoin de se faire entendre. Pas d’interprétation littéraire convaincante sans une prise au sérieux de cette urgence. Lire un poème avec une attention aussi intense que celle que tu consacrerais au texto important d’un ami – ou d’un ennemi. Pas de poésie sans un urgent besoin de dire quelque chose de vrai, quand bien même il s’agirait de mentir à son amant ou sa maîtresse, selon un paradoxe brillamment exploré par Shakespeare dans le sonnet 138 (« When my love swears that she is made of truth »). L’éthique de la lecture que je cherche à transmettre vise cette (re)découverte du dire vrai, si simple qu’elle en devient difficilement accessible aux adultes. Wordsworth ne disait-il pas que « l’enfant est le père de l’homme » ? Difficile à admettre, sauf quand un événement terrible se produit, et que les poètes sont convoqués pour interpeller les puissants ou chanter la douleur d’une communauté. Mais dans l’idéal, on ne devrait pas avoir besoin de l’élection de Donald Trump, de la bombe de Manchester ou de l’incendie de Grenfell Tower pour ressentir cette urgence. En fait, il y a toujours une tour en flammes derrière un poème, et si on cherche bien, sous les cendres refroidies, on arrivera peut-être à temps pour sauver de l’oubli quelque chose.

« N’être pas écouté, ce n’est pas une raison de se taire. » (Victor Hugo).

En ramassant les miettes de chips tombées pendant le pique-nique poétique, je trouve une carte postale au dos de laquelle ce conseil a été noté dans une écriture juvénile à l’encre turquoise. A-t-elle été délaissée par l’étudiant qui l’a reçue? Il se serait alors comporté comme la sourde oreille évoquée par le poète… Ou peut-être n’a-t-elle simplement pas été piochée, et elle est restée là, sauvée de la poubelle par une passante désoeuvrée. Au-dessus de la citation, on peut lire que la carte provient de la Galerie des Pentes, sur la Croix Rousse. Il s’agit d’une photo : une cassette audio AGFA, comme celles que je glissais dans mon magnétophone orange pour copier des morceaux empruntés aux copains quand j’avais 11 ans, avant de coller une étiquette dessus et d’y inscrire le nom du groupe et le titre de l’album. Sur la cassette photographiée ici, quelqu’un a un jour écrit : The Cure. Kiss me Kiss me Kiss me.