In or out ?

« I thought how unpleasant it is to be locked out ; and I thought how it is worse, perhaps, to be locked in. » (Virginia Woolf, A Room of One’s Own, 1929)

« Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. » (George Perec, L’infra-ordinaire)

***

Lundi matin. Les feuilles tombent, le soleil est caché et on annonce de la pluie pour l’après-midi. C’est une bonne journée pour se rendre à Londres en compagnie de Virginia Woolf, partie en quête de « la vérité » dans la bibliothèque du British Museum par une autre morne journée d’automne. On lui avait demandé de faire une conférence sur « Les femmes et la fiction » et elle ne savait pas par où commencer. Elle choisit donc de placer sa perplexité au cœur de sa réflexion, de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la page blanche était si difficile à remplir, et de retracer tous les méandres de la déambulation physique et mentale dans laquelle l’avait entraînée cette question.

Quelques années plus tard, réfléchissant au même sujet, Simone de Beauvoir déclarera :

« Encore tout émerveillées d’avoir reçu la permission d’explorer le monde, elles en font l’inventaire, sans chercher à en découvrir le sens. », et bien d’autres sentences du même genre.

Elles. Nous. Je. Tu. Vous. La variété des pronoms utilisés par Virginia Woolf est sans doute une des différences les plus frappantes entre les deux textes. Là où la philosophe parle des femmes écrivains comme si elles étaient d’étranges animaux dont elle observerait les comportements dans une cage du jardin des Plantes, Virginia Woolf ne cesse de changer de point de vue et de faire participer les lectrices et lecteurs à son drôle de manège. Comme Elizabeth visitant en cachette la maison de Darcy, elle est dedans et dehors, dans la rue populaire et dans le musée majestueux, sujet qui regarde et objet regardé, étudiante et étudiée, improbable chimère mélangeant féminin et masculin, l’éléphant et l’araignée, la philosophe et la sale gosse.

Ce matin donc, en cherchant sur le bureau les papiers nécessaires à mon cours enfouis sous les bas plus ou moins filés et les paires de chaussettes masculines, les albums de coloriage d’Alice, les langes de coton et les fioles de sérum physiologique utilisées pour moucher le petit garçon, impossible de ne pas se demander ce que Woolf aurait fait de cette chambre colonisée par les objets de la vie domestique.

Pour pouvoir écrire de la fiction, disait-elle, une femme doit avoir de l’argent et une chambre à elle. Il faudra ici se satisfaire de la première condition, l’indépendance financière, qui, à défaut de donner accès à une chambre à soi, permet néanmoins de dégager un espace mental libéré des soucis matériels.

Dans la chambre, la console en bois qui sert de bureau est légèrement plus large qu’une planche à repasser, tout juste assez grande pour accueillir quand il le fallait un couffin d’enfant, qui a depuis cédé la place à un ordinateur.

Lorsqu’on s’y assied, on est à 50 cm d’un lit double monté sur des meubles de cuisine ikea, ce qui permet d’y ranger les affaires hors-saison, les jouets délaissés par les enfants, les vieux papiers de cours et les carnets de notes accumulés au fil des ans. Les marches pour monter sur le lit sont des casiers dans lesquels on a entassé autant de livres que possible, y compris les volumes de Shakespeare autrefois exposés dans la bibliothèque d’un grand-père habitant boulevard Saint-Michel, à Paris. A vrai dire, il y a plus de place pour ranger les livres dans les toilettes, qui, comme dans tous les immeubles construits récemment, doivent respecter les « normes handicapé ».

Bien qu’invisible pour les visiteurs, la chambre à soi existe. Un peu comme cette pièce oubliée dont on dit que les New Yorkais et les Parisiens rêvent régulièrement, confinés dans leurs petits appartements aux loyers exorbitants – « Tiens, ça alors, je n’avais jamais remarqué cette porte… Oh ! une grande chambre dont je ne soupçonnais pas l’existence ! ». Cette chambre invisible ne se mesure pas en mètres carrés mais en heures disponibles, celles qu’on arrive à trouver entre les sorties d’école et les copies à corriger – la nuit, si nécessaire.

La chambre peut prendre à volonté la forme et la taille de toutes les pièces dans lesquelles on a aimé dormir, lire, jouer ou écouter de la musique, écrire et rêver : un tableau de Balthus vu à Beaubourg affiché au-dessus du piano et des livres de la bibliothèque verte, le papier peint aux iris ou aux bergères, les volets de bois bleu ciel s’ouvrant sur le sophora du jardin, le chant des crapauds et les pas des hérissons qui s’approchent de la maison la nuit, la cloche de l’église du village qui sonne toutes les heures, les gouttes de pluie qui tombent juste au-dessus du lit sous les toits en haut de Belleville, un pagne africain en wax suspendu à la place des rideaux de dentelle encadrant la fenêtre d’un pavillon dans le nord de Dublin, la rumeur de l’avenue d’Italie de l’autre côté de la cour, les toits de Paris à perte de vue autour de la terrasse rue d’Amsterdam, le rire des étudiants brésiliens, russes et kényans de l’autre côté du mur dans une résidence de la Cité Internationale, l’ascenseur qui monte au 6e étage rue Bobillot, les écluses du canal de l’Ourcq au bout de la rue de Joinville, l’odeur matinale des pains au chocolat de la boulangerie au rez-de-chaussée rue de Trion, en haut de la colline de Fourvière, dans la dernière chambre à soi occupée avant d’être entrée dans « ma bulle de mère ».

En allant travailler ce matin, j’ai croisé un collègue sur le quai du métro qui, évoquant son épouse en fin de grossesse, a expliqué qu’il existait deux catégories de femmes enceintes : celles qui aiment cet état, et celles qui ne l’aiment pas. Les portes du métro se sont refermées avant que je puisse lui suggérer qu’il y avait peut-être plus que deux façons de vivre l’attente d’une naissance, et que de manière générale, il fallait se méfier des catégories binaires. Lire et relire Virginia Woolf, c’est aussi se rappeler que les questions les plus intéressantes n’appellent pas toutes des réponses aussi tranchées que le référendum sur Brexit ou une élection présidentielle dans un système bipartite.

Mais revenons aux chambres, aux portes et aux fenêtres. Celles et ceux qui ont suivi depuis le début notre promenade dans la littérature anglaise auront peut-être remarqué qu’elles y occupent une place importante.

C’est que les chambres, en littérature, comme dans la vraie vie, sont des espaces qu’on rêve de quitter ou d’investir. Vaut-il mieux être dedans ou dehors ? Larguer les amarres ou reprendre l’entreprise paternelle ? Nostalgie de la matrice ou envie de la fuir, désir d’intrusion, plaisir d’accueillir, sentiment d’exclusion, besoin d’être intégré, peur de l’invasion, passage d’un monde à l’autre.  Sortir, partir, rester, revenir, rejeter, occuper, inviter : ce sont aussi ces mouvements, dont parlent les livres très sérieux rangés sur les étagères du British Museum.

Pour comprendre la petite place qu’occupent les femmes dans la grande histoire littéraire, Virginia Woolf se lève de son bureau et part se promener dans les temples du savoir. Elle adopte sur son milieu social et sa culture nationale le regard d’une anthropologue explorant des contrées lointaines, et fait mine de découvrir l’absence des femmes dans les universités et le canon littéraire. Tel Gulliver, elle s’interroge sur les étranges coutumes du monde qu’elle observe en se grattant la tête.

Tiens, c’est bizarre, tous ces livres écrits sur « la Femme » par des hommes… En revanche, à en juger par le catalogue de la bibliothèque, on dirait que les femmes n’ont pas passé autant de temps à essayer de comprendre ce qu’était « un homme » (heureusement d’ailleurs, parce que si c’était le cas je ne serais pas sortie de l’auberge… ). Pourquoi les femmes sont-elles plus intéressantes pour les hommes que les hommes ne le sont pour les femmes? (« Why are women, judging from this catalogue, so much more interesting to men than men are to women? ») Et comment dois-je m’y prendre, pour rédiger ma conférence à partir de tous ces livres si sérieux, moi qui ne suis pas allée à l’université? Contrairement à mon voisin de table, plongé dans la lecture d’un ouvrage scientifique et dont les grognements de satisfaction semblent indiquer qu’il progresse dans sa quête de la vérité, je n’ai pas appris les méthodes de la réflexion académique… Comment ferai-je pour remplir cette intimidante page blanche? 

La modalité interrogative et non assertive, c’est l’autre différence essentielle entre la posture de Woolf et celle de Beauvoir. Stratégies discursives différentes, qui nous renseignent peut-être indirectement sur le modèle dominant de l’autorité intellectuelle en Grande-Bretagne et en France aux époques où ces écrivaines s’expriment (notons que le terme « intellectuel » et tout ce qu’il implique sont justement des spécificités françaises.).

Déconstruisant candidement les mécanismes de l’exclusion des femmes dans l’establishment, la première contribue par l’humour et la mise en question ingénue des idées reçues à ouvrir un peu les portes des académies et les yeux des critiques littéraires. C’est comme si la petite Alice de Lewis Caroll avait grandi et qu’elle avait dégringolé dans un autre type de terrier bizarre.

Par une savoureuse ironie, quelques décennies plus tard, l’essai impertinent qui retrace cette quête sera érigé en modèle canonique pour présenter l’exercice du commentaire littéraire en langue anglaise que devront rédiger les candidats souhaitant entrer à l’Ecole Normale Supérieure. Pendant ce temps, des deux côtés de la Manche et de l’autre côté de l’Atlantique, de nouveaux outsiders demandent à être entendus. Rares sont celles et ceux qui le font avec autant d’élégance que Virginia. Mais tout le monde n’a pas la chance d’avoir une chambre à soi.

17 octobre 2016

This mess we’re in

Le portail est rouillé, la maison n’est plus habitée, le piano est désaccordé,

Le jardin n’est plus entretenu, les noix ne sont plus ramassées,

La pendule doit être remise à l’heure à chaque séjour,

Les papiers peints s’effritent, les plafonds se décollent,

Les animaux empaillés, rassemblés sur une table dans le couloir,

Attendent qu’on décide de leur sort ;

Les crucifix sont encore sur les murs des chambres.

Adèle a ajouté un « J’aime » à la photo des arrosoirs en fer blanc alignés contre un mur.

Dans l’ancienne salle de jeux, mon fils est couché, allongé sur le dos,

Il scrute les larges trous sombres au plafond, visibles dans l’obscurité,

Et tient son doudou bien serré dans la main,

Pendant que je lui chante les berceuses du soir,

Avant de descendre dans la salle-à-manger, qui paraissait si loin lorsque j’étais enfant :

Le grincement de la porte donnant sur le couloir n’a pas changé,

Ni l’odeur des draps, ni le silence de la place des marronniers devant la maison, la nuit.

Aurel a ajouté un « J’aime » à la photo de la glycine en fleurs sur la treille devant la cuisine.

Les cousins se sont réunis pour un anniversaire (24 ans).

Il y a des bouteilles de Heineken et des quiches sur les tables du jardin,

Du mojito dans une bassine, du vin et du rhum arrangé.

La nuit est fraîche, on se serre autour du feu dehors et on danse dans la salle-à-manger.

En plus des cousins, il y a quelques visages inconnus, amis et boyfriends,

Entre 18 et 25 ans, à part moi, née bien avant les autres,

Dix ans après le Carnaval, six ans après le Programme Commun, quatre ans avant la Rigueur.

Hélios a ajouté un « J’aime » à la photo de la girouette à l’effigie de Du Guesclin perchée sur le toit.

Pendant que mon frère met une valse et danse avec les cousines,

Près du feu, on parle de l’élection présidentielle sans s’énerver,

Un tel votera pour celui qui était ministre dans le gouvernement sortant,

Il l’apprécie car il ne fait pas de fausses promesses,

On ne peut rien faire contre les multinationales, alors autant le dire ;

Son amie trouve que le président n’a pas été si mauvais,

Il y a eu les attentats, quand même, ça a dû être difficile de gouverner.

Alex a ajouté un « Rires » à « C’est l’adaptation du programme de la Résistance aux conditions assumées de la mondialisation ».

Certains travaillent, d’autres font des études,

Nous ne sommes que deux à avoir des enfants, nous faisons moins la fête,

Et les occasions de danser ne se refusent pas,

Surtout si on peut mettre du rap des années 90,

Can I kick it ? (Yes you can !) Can I kick it ? (Yes you can !)

Cash Rule Everything Around Me, CREAM get the money, Dollar, dollar bill y’al.

I make music for my people.

Perrine a ajouté un « J’aime » à la photo sépia de notre grand-mère ressemblant à Grace Kelly.

Dans la maison où nos mères ont grandi,

Le flacon d’eau de Cologne de Mamette est encore là,

Ainsi que ses chapeaux de paille à voilette et ses tabliers de cuisine,

Si on a froid, on peut prendre un pull de Grand-père dans l’armoire du couloir,

Autour du feu, la nuit, un ami de ma cousine me parle de la famille impériale de Russie,

Les princesses ne moururent pas fusillées car leurs bijoux avaient fait écran aux balles :

Elles furent achevées à coups de pelle.

Marianne a ajouté un « J’aime » à la photo des saules au bord de la Vézère à Saint-Léon.

Le lendemain de la fête, on boit du café dans le jardin et on sort les chapeaux,

L’un d’entre eux fut utilisé il y a 8 ans pour un spectacle,

Nous avions monté Candide pour l’anniversaire de Grand-père,

Qui tolérait Voltaire malgré ses opinions, car il écrivait bien,

Le chapeau de Mamette servit à la cousine qui jouait Cunégonde,

Candide avait dix ans et ressemblait à un berger de conte,

Derrière un paravent, j’étais la narratrice.

Rémi a ajouté un « J’adore » à la chanson « This mess we’re in ».

Une cousine éloignée est venue de Lorient, elle apprend à devenir matelot, elle a 20 ans.

Quand son grand-père a rencontré sa grand-mère,

Il était officier de la marine marchande.

Un autre cousin a étudié la politique à Lille et en Suède,

Mais ne peut se résoudre à voter pour celui qui dit vouloir sauver l’Europe,

Il évoque La Voix du Nord, 178 personnes licenciées (Plan de Sauvegarde de la Compétitivité) :

Bien que bénéficiaires, ils avaient affiché des baisses de revenus quatre trimestres de suite.

Emma a ajouté « On dirait que le pawlonia est en fleurs : y a plus de saisons ! » à la photo du jardin prise depuis l’œil de bœuf de la salle de bains.

Cunégonde a 25 ans maintenant, elle vit à Paris,

Elle est employée à faire des recherches géopolitiques sur les régions du monde

D’où proviennent des demandeurs d’asile dont on examine le dossier en appel.

Darfour, Centrafrique, Afghanistan, Bangladesh, Tchétchénie…

Tous les jours, elle lit des récits effroyables,

Puis elle rentre chez elle et dessine des ours.

« Les partis xénophobes ont déjà réussi à influencer les politiques d’asile européennes. »

Flore a ajouté un « Rires » à « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Dans la chambre où je dors, juste sous le grenier,

Il y a tout un rayon de livres sur la Vendée (« le génocide franco-français »).

Mais c’est un Protestant d’Irlande que je lis ces jours-ci,

A côté de mon fils, qui joue avec de la pâte à modeler,

Je cherche les lignes qui disent que le centre ne peut pas tenir,

Que les meilleurs manquent de toute conviction, alors que les pires

Sont pleins d’une intensité passionnée.

Anna a ajouté « J’aime » à « que ce candidat ne suffise pas, que nous n’ayons pas avec lui l’illusion d’avoir trouvé le (nouveau) roi qu’il nous fallait, ça me plairait plutôt. »

Dans ma valise, j’ai apporté le dvd d’une série que je voudrais revoir,

Comme si l’histoire de l’Angleterre au 16e siècle pouvait m’aider à décider.

Je pense à ce conflit entre l’homme d’Etat protestant, ancien banquier,

Et le catholique utopiste, qui alla au bûcher pour avoir refusé de prononcer un mot.

Peut-on être radical et pragmatique ? demande le titre d’un livre laissé dans mon salon.

Il y a trop de bazar chez moi pour être pragmatique,

A moins que ce ne soit l’inverse : trop de bazar, pour être radical.

A ajouté un « Rires » à « Le nouveau capitalisme financiarisé n’est pas un pique-nique habermassien. »

Les premiers bourgeons sont apparus sur le sophora, l’arbre préféré de Grand-père,

Je pousse mon enfant sur la balançoire qui y est suspendue,

Il me demande de chanter « Le coq est mort » :

Le coq est mort, le coq est mort, il ne criera plus co-co-di, co-co-da.

Dans la remise, il y a un carton plein de numéros de « Défense de l’Occident », été 1960.

« La fin de l’homme blanc » y est prophétisée ,

Les « réalités vivantes du sang, de la terre et de la coutume » y sont exaltées,

Et on regrette que Rome n’ait pas guéri la Grèce de ses « lèpres sémites ».

A ajouté « Est-il nécessaire d’insulter les mamans de tous les candidats ? » à « C’est tous un gros ramassis de fils de putes. »

Les hirondelles sont arrivées hier matin,

Je les ai vues en me promenant dans le village avec les enfants.

Mon fils avait mis sa chaussure droite sur son pied gauche, et inversement.

« Femme de peu de foi », dirait mon grand-père s’il entendait mes incertitudes,

Mais s’il était encore là, c’est pour les héritiers du maréchal qu’il voterait,

Et si le maréchal avait gagné, je ne serais sans doute pas née,

Car où seraient allés les Juifs persécutés ?

A ajouté un « Triste » à « I carry from my mother’s womb / A fanatic heart. »

Quand mon père était jeune, à la fête de l’Huma,

Il vendait des pastèques et avait détourné le slogan du parti :

« Je suis communiste, pourquoi pas vous ? » était devenu

« Je suis communiste, pourquoi pastèque ? » : grand succès.

Les pastèques se sont bien vendues, les communistes ont disparu,

Mon père ne vote plus, et mon grand-père est mort.

Près des lilas fleuris, en attendant le retour de l’hiver, pendant que d’autres hurlent avec les loups, que ferons-nous ?

Nous cultiverons notre jardin.

22 avril 2017