Epiphanies et refuges littéraires pour tous les clandestins du monde

Le mois de janvier n’est pas encore terminé et on trouve encore des galettes dans les boulangeries. A Washington, un empereur dénudé est monté sur le trône et à Paris, les prétendants se disputent âprement la fève. Dans les campagnes de France, les gens qui recueillent et soignent des enfants isolés sont traînés devant les tribunaux pour aide à l’entrée et au séjour alors que des escadrons de police viennent semer la terreur dans les refuges sans-papiers.

Pendant ce temps, en cours, on est tombé sur une étrange cabane, perdue au fond des bois dans le Massachusetts :

Vous pardonnerez quelques obscurités, attendu qu’il est en mon métier plus de secrets qu’en celui de la plupart des hommes, secrets toutefois non volontairement gardés, mais inséparables de son caractère même. J’en dévoilerais volontiers tout ce que j’en sais, sans jamais peindre « Défense d’entrer » sur ma barrière. (H.D. Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, 1854)

Les pages que vous allez lire sont obscures, s’excuse le narrateur à l’orée du récit, mais ne vous en offusquez pas, ne tournez pas trop vite les talons : le commerce (trade) dans lequel je me suis spécialisé est plein de secrets et il faut comprendre que je ne peux dissiper ces derniers sans le dénaturer. Vous êtes pourtant les bienvenus, et vous pouvez m’aider à tresser l’ouvrage que voici, semblable aux paniers proposés par un Indien itinérant allant frapper aux portes des riches hommes blancs. Me congédierez-vous comme cet homme de loi respectable bien connu dans ma ville, qui fit dire à l’Indien de passer son chemin car on n’avait pas besoin de ses paniers ? Ou bien prendrez-vous le risque de m’accueillir ?

Walden se présente d’emblée comme un texte clandestin, au double sens de texte crypté et de texte produit par un individu en marge de la légalité et ne pouvant prétendre à figurer dans « la liste des officiers de la ville » (the list of town officers) ni dans celle des personnes entretenues par la communauté des citoyens au titre de leur utilité publique – magistrats, professeurs, ministres religieux, policiers, balayeurs des rues et autres civil servants.

Le narrateur a pourtant lui aussi à cœur de servir le bien commun. Pendant des années, il s’est appliqué à entretenir certaines voies de passage peu fréquentées pour que nous puissions continuer à les emprunter. Il a œuvré pour « laisser ouvertes » des voies moins courues que les grandes routes, déblayant la neige accumulée sur les sentiers forestiers et les chemins traversant les ravins, dont l’utilité est attestée par les traces qu’y a laissées « le talon public ».

Qu’est-ce que ce talon public ? Quel est le sens de l’allégorie de l’Indien éconduit par l’homme de loi ? Pourquoi Thoreau passe-t-il sans transition de Jonas et Salomon aux baies des bois et aux violettes jaunes ? Ne pourrait-il pas, comme Lafontaine, donner la morale de ses fables au lieu de nous laisser spéculer sans fin pour savoir ce que sont le chien, le cheval bai et la tourterelle qu’il a perdu et dont il nous encourage à suivre la piste ?

Thoreau est un hôte sauvage et déconcertant qu’on a du mal à suivre. Au moment même où il nous ouvre la porte de sa cabane, il s’en échappe avec les clés et s’évanouit dans la nature. Il nous tend son panier, mais celui-ci est percé, la galette est tombée dans la forêt et il faut repartir à sa recherche, avec pour guide un drôle d’oiseau qui brouille les pistes au lieu de les éclairer.

En temps normal, je me contenterais d’indiquer aux apprentis chasseurs que ce brouillage renvoie à l’ouverture d’un nouveau chapitre dans l’histoire littéraire américaine, à une rupture avec l’idéal d’un art didactique et univoque. Inspirés par les poètes romantiques européens et les essais d’Emerson, des écrivains comme Thoreau, Whitman, Hawthorne et Melville s’amusent avec la fluidité du sens des symboles qu’ils proposent. La signification transcendante du monde matériel est fluctuante et ne peut être atteinte que par le jeu libre de l’analogie suggestive, aurais-je alors conclu.

Mais voilà qu’en relisant aujourd’hui ces pages de Walden, j’aperçois dans les bois une piste que je n’ai pas encore explorée, et qui m’amène à faire bifurquer la conclusion du commentaire de texte de la manière suivante.

  1. L’Amérique se transforme à vue d’œil, l’économie agraire est en train d’être supplantée par l’industrie, le capitalisme se répand mais les plantations du sud sont toujours cultivées par les esclaves descendant de prisonniers africains. Reprenons, donc, et bifurquons : inspirés par les poètes romantiques européens, les essais d’Emerson ou simplement leur bonne vieille bible, des hommes et des femmes cherchent à préserver leur intégrité et leur boussole intérieure, qui n’indique pas du tout la même direction que celle du gouvernement et de la Gazette dont se moque ici Thoreau. Cinq ans avant la publication de Walden, le Congrès a voté une loi aggravant les peines encourues par les esclaves en fuite et par ceux qui leur viennent en aide. Des abolitionnistes s’associent pour faire passer clandestinement ces derniers vers le Nord, jusqu’au Canada : c’est le chemin de fer souterrain (Underground Railroad), ce réseau secret de passeurs organisés en stations ou dépôts dans lesquelles les fugitifs faisaient escale, cachés pour quelques heures dans des granges, sous le plancher d’une église, dans des caves ou dans des fossés. Pour minimiser les risques, les passeurs n’avaient souvent qu’une connaissance fragmentaire du parcours que suivaient les clandestins dont ils avaient la charge. Les itinéraires étaient délibérément tordus afin de brouiller les pistes et de semer les poursuivants.

Le chemin de fer souterrain n’est pas du tout mentionné dans les pages de Thoreau choisies pour mon cours. Pourtant ce soir, lorsque je les relis, c’est cette folle entreprise que m’évoque l’insaisissabilité du messager incarné par le narrateur de Walden. Frappée par l’évidence de cette interprétation à laquelle je n’ai pourtant jamais pensé pendant toutes les années passées à étudier ce texte, je m’attarde sur l’image suivante, glissée entre d’autres métaphores ésotériques : celle d’un homme positionné en guetteur au sommet de « quelque falaise ou de quelque arbre, afin de télégraphier toute nouvelle arrivée. »

Il m’aura ainsi fallu lire dans le journal que des sauveteurs d’enfants se font arrêter par la police dans mon pays pour comprendre que l’opacité de l’écriture poétique telle que Thoreau la pratique est, en soi, un commentaire limpide sur la sauvagerie des lois qui régissaient alors les Etats d’Amérique, et un appel à leur désobéir.

Accueillie dans le refuge du narrateur, je ne pourrais pas pour autant conduire à sa cachette si l’on m’interrogeait, car il faisait nuit noire quand j’y ai fait escale.

La chute oblique des flocons de neige devant le lampadaire

A few light taps upon the pane made him turn to the window. It had begun to snow again.

Quelques coups légèrement frappés contre le carreau le firent se tourner vers la fenêtre. Il s’était mis à neiger à nouveau.

La dernière histoire des Dubliners se termine par une conversion, au sens d’abord physique du terme : au moment où la lectrice s’apprête à fermer le livre pour revenir à son environnement, le personnage se tourne lui aussi vers le monde extérieur, dont il perçoit l’appel. L’épiphanie, chez Joyce, se produit souvent quand on se met à écouter le monde au lieu de le regarder : l’ouïe doit prendre le relais de la vue pour que se manifeste le sens invisible. Et ici, le bruit que nous fait entendre la dernière phrase du livre est celui du silence : « … he heard the snow falling faintly through the universe and faintly falling… ».

Invisible, inaudible et oblique, suivant le mouvement des flocons de neige dans le halo du lampadaire qui éclaire une rue dans la nuit: « He watched sleepily the flakes, silver and dark, falling obliquely against the lamplight. » Argentés et sombres, ces flocons peuvent évoquer des anges funèbres, mais les anges ne sont jamais explicitement nommés dans ce texte. Cette indirection est constitutive de l’ambiguïté de l’écriture joycienne, qui, selon l’interprétation qu’on fait du christianisme, peut être perçue comme scandaleusement hétérodoxe ou hyper-orthodoxe, ce qui revient en fait au même : la fidélité à l’esprit du texte sacré implique pour le poète d’aborder la lettre de biais.

La neige frappant à la fenêtre vient interrompre le flot des pensées dans lesquelles s’est laissé porter Gabriel pendant que sa femme dort à côté de lui, la bouche entrouverte, dans une chambre d’hôtel quelque part à Dublin. Avant de s’endormir, elle lui a confessé une passion de jeunesse et elle a pleuré en se rappelant Michael, mort d’amour pour elle il y a des années. Gabriel a regardé sa femme endormie et le train de ses pensées (comme on dit en anglais) s’est mis en branle : la chevelure emmêlée de sa compagne et son visage à la beauté passée, la jeune fille amoureuse qu’elle fut, ses sous-vêtements jetés sur la chaise, les non-dits de la confession qu’elle lui a faite, la soirée qu’ils viennent de passer chez ses tantes, le souper, le vin et la danse, le retour dans la nuit le long du fleuve sous la neige, la mort prochaine de sa tante Julia, le devenir-ombre de ses proches, l’image des yeux de l’homme que sa femme a aimé autrefois : « He thought of how she who lay beside him had locked in her heart for so many years that image of her dead lover’s eyes … ». Cette dernière pensée l’affecte au point de le faire pleurer à son tour, transsubstantiation décrite dans l’avant-dernier paragraphe :

Generous tears filled Gabriel’s eyes. He had never felt like that himself towards any woman, but he knew that such a feeling must be love. The tears gathered more thickly in his eyes and in the partial darkness he imagined he saw the form of a young man standing under a dripping tree. Other forms were near. His soul had approached that region where dwell the vast hosts of the dead. He was conscious of, but could not apprehend, their wayward and flickering existence. His own identity was fading out into a grey impalpable world: the solid world itself, which these dead had one time reared and lived in, was dissolving and dwindling

S’étant identifié à l’amant défunt de sa femme (interchangeabilité des pronoms dans le paragraphe précédent), le héros fait l’expérience d’une catharsis. La voix narrative fait rebondir le sens comme une balle de ping-pong entre les parois du miroir formé par les yeux de deux hommes aimés par une même femme, l’un mort, l’autre vivant, mais peut-être plus pour très longtemps.

Gabriel est-il en train de mourir ou de s’endormir ? Ses larmes et son exaltation finales sont-elles l’effet du vin consommé pendant la soirée ou le début d’un changement de nature ? Dans un cas comme dans l’autre, l’identité du personnage s’estompe, les frontières de son moi se dissolvent, ses yeux ne sont plus l’instrument privilégié d’une conscience active, ce qui était encore indiqué par des phrases comme « Ses yeux curieux se posèrent sur » le visage de sa femme ; « Ses yeux se déplacèrent vers la chaise… ». Ils sont devenus un réceptacle envahi par les larmes, qui, à deux reprises, occupent la place du sujet syntaxique. Gabriel est (é)mu par un agent invisible, ses yeux ne sont plus le sujet de l’action mais l’objet affecté. Passivité et liquidité très peu viriles, a remarqué en classe Arthur. En effet, l’épiphanie des personnages de Joyce passe souvent par leur devenir-femme, ce qui leur permet d’incorporer la révélation qui se manifeste à eux, à l’instar de Marie accueillant la visite de l’ange Gabriel venu lui annoncer l’enfant à naître.

La partie de ping-pong entre les signifiants se poursuit : suivant l’éclipse de la pensée contrôlée et active (disparition du verbe « penser » pour décrire son paysage mental), le personnage éprouve soudain la « passion » qu’il envisageait il y a quelques instants avec envie en pensant à la mort romantique de son double : « Better pass boldly into that other world, in the full glory of some passion, than fade and wither dismally with age. »  Quitte à trépasser, autant que cela soit dans un moment de glorieuse passion plutôt qu’en sombrant lentement dans la vieillesse… Puis la balle va rebondir dans le dernier paragraphe, avec l’évocation du cimetière où est enterré Michael : près des croix penchées et des pierres tombales, on imagine la neige tomber sur les « épines dépouillées » (the barren thorns) qui rappellent immanquablement la dernière étape de la Passion du Christ, d’autant plus qu’elles jouxtent les « piques du petit portail », et que ces dernières sont désignées en anglais par le mot « spears » – lances.

De paragraphe en paragraphe, la passion se décline ainsi sur trois modes différents dans l’esprit et le corps du héros qui finit par se tourner vers la fenêtre et l’ouest: le souvenir d’une passion amoureuse ; la passivité/réceptivité du sujet submergé par l’émotion née de l’empathie ; la souffrance du Christ martyrisé pour expier les péchés des hommes. Ces trois modes s’entrecroisent dans un réseau de sens aussi emmêlé que la chevelure de la femme endormie contemplée par Gabriel avant que ses yeux ne s’emplissent de larmes. Celles-ci, en brouillant son regard, le préparent à voir avec les yeux de l’âme.

(janvier 2017)