Secrets de famille

La fête des Lumières a commencé et les cars ont amené les touristes à Lyon malgré tout. Dans les écoles catholiques, on apprend aux enfants que les lumignons sont allumés le 8 décembre pour remercier Marie d’avoir préservé la ville de la peste. Mais ces jours-ci, rien ni personne ne semble en mesure d’empêcher la pollution de l’air d’atteindre des sommets dans les grandes villes de France. Les petits sont réveillés par la toux pendant la nuit et les autorités municipales déconseillent de les faire sortir. Les familles se voient obligées de rester en famille.

L’année dernière, à la même époque, tout le monde était encore en deuil. Au lycée, quelqu’un avait eu l’idée de faire plancher les élèves sur la dernière page d’une nouvelle intitulé « Les défunts » juste avant les vacances de Noël. Il y était question d’un homme qui regardait la neige tomber par la fenêtre d’un hôtel à Dublin, sa femme endormie derrière lui. Les flocons de neige tombaient sur les tourbières irlandaises et les toits de la banlieue lyonnaise pendant que je corrigeais les copies. J’avais écrit un petit essai en anglais sur l’Irlande enneigée de Joyce, puis j’en avais mis la conclusion en ligne. C’est ainsi que Gillian l’avait lu depuis le Connemara, alors que son père venait d’être enterré. Elle m’avait à son tour écrit pour me dire que pendant la cérémonie, son frère avait justement lu la dernière page de la nouvelle de Joyce dont parlait cet essai. Le père de Gillian était un poète qui écrivait en gaélique, la langue des secrets et du silence partagé.

Cette semaine, il n’a pas neigé à Lyon malgré le froid glacial et le ciel livide. Avec les apprentis critiques, on est remonté dans le temps pour suivre une jeune femme explorer d’un pas tremblant les profondeurs cachées d’une abbaye en ruine.

De quoi nous parlent donc ces pages extraites des Mystères de la Forêt d’Ann Radcliffe, pionnière du genre gothique en littérature ? Une jeune femme ouvre un verrou et pénètre dans une pièce obscure qui lui rappelle un rêve qu’elle a fait. Elle ouvre encore une porte, inquiète. Elle veut comprendre où elle se trouve, guidée par les Lumières – celle de sa chandelle, celle de la lune qui se dévoile par intermittence, celle de sa raison. Elle est aussi rationnelle que Newton et que les philosophes empiristes du siècle auquel elle appartient : Sherlock Holmes avant l’heure, elle « observe » , « considère » ou « examine » les objets qui l’entourent avec la plus grande attention, puis elle exerce ses pouvoirs de déduction. Son corps tremble, son esprit est en proie à de terribles superstitions, mais sa raison résiste. Les fantômes n’existent pas et les faits sont tangibles, mais ils sont bien cachés et ne parlent pas d’eux-mêmes. Ils faut descendre sous les fondations pour les exhumer, enlever la poussière et les toiles d’araignée qui les recouvrent, fouiller dans le tas de meubles brisés, imaginer l’objet originel dont seuls subsistent quelques fragments, déchiffrer les inscriptions à moitié effacées sur le parchemin qui s’effrite. La jeune femme curieuse qui ouvre les portes interdites évoque bien sûr Eve, Pandore, et la femme de Barbe-Bleue (« Anne, ma sœur Anne… « ) mais elle est surtout décrite comme une scientifique, une exploratrice ou une archéologue. A la fin du 18e siècle, le genre gothique offre ainsi aux romancières un répertoire codé leur permettant de réécrire l’histoire du péché originel pour porter la lumière dans toutes une série de caves obscures, y compris pour éclairer des transgressions bien différentes de celle commise par la première femme (sur le traitement du thème de l’inceste dans le roman gothique féminin, cf. Anne Mellor).

En Dordogne cet été, une amie archéologue évoquait devant moi ses souvenirs d’Alger dans les années 90.

« On a assisté à des choses effarantes, » disait-elle. « Il y avait eu une bombe à l’aéroport d’Alger. Le commissaire chargé de l’affaire a terriblement peiné à la conclure. Et ce, parce qu’à chaque fois, l’enquête désignait son frère comme le coupable. Il reprenait l’enquête à zéro, et retombait sur le même résultat. Alors, il a fini par abandonner : « Trouvez quelqu’un de plus compétent que moi », a-t-il dit à ses supérieurs. Et ils ont en effet fini par tomber sur son frère. Celui-ci avait été chargé par les islamistes de faire sauter un avion. Mais comme il était lui-même pilote, il n’avait pas pu s’y résoudre. Tuer 200 personnes, oui, mais faire sauter un avion : c’était trop pour lui. Donc il avait fini par poser la bombe dans l’aéroport, et les dégâts avaient été insignifiants par rapport au potentiel prévu. Mais ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est la dualité entre les deux frères, qui se retrouve dans beaucoup de familles algériennes : les uns allant vers l’islamisme, les autres vers la lutte anti-islamisme. Comme ça, quel que soit le cours que prendra l’histoire, la famille sera toujours du bon côté. »

Elle avait marqué une pause, puis avait poursuivi :

« La guerre en France, c’était ça aussi. J’ai des flashs qui me reviennent … Et ce qui me sidère, c’est comment ces choses ont été transformées… Il y a eu cet ancien voisin, porté en héros, enterré comme un grand nationaliste, tous drapeaux déployés, etc., etc. Alors que… Oui, effectivement, il avait pris le maquis. Pour ne pas partir au STO. Seulement, dans le maquis, il se comportait comme le pire des voyous. Il profitait de sa mitraillette pour prendre tout ce qu’il voulait. C’était un pillard de grand chemin. Après guerre, il fut traité en grand héros. C’était un voisin, quelqu’un que je connaissais bien. Et puis, il y a l’histoire de cette amie, qui prend son père pour un grand résistant. Effectivement, il a fait partie de la résistance. Mais il était le cousin germain d’un chef de la milice de la région. Et son cousin est devenu très proche de lui à ce moment. Tout le monde est convaincu qu’il l’a utilisé pour pénétrer le maquis. Il se peut que l’homme dont je te parle, le père de cette amie, n’ait pas été conscient de ce qu’il faisait. Mais vois-tu, il était extrêmement bavard…Tu lui offrais un pastis, et tu le faisais parler autant que tu voulais. »

Dans l’abbaye en ruine, Adeline avance. « L’obscurité de l’endroit l’empêchait de voir ce qui avait gêné sa progression, mais ayant approché la lumière, elle aperçut sur le sol un vieux poignard : d’une main tremblante, elle s’en saisit et, l’ayant examiné de plus près, elle vit qu’il était taché de rouille. »

8 décembre 2016

La chute oblique des flocons de neige devant le lampadaire

A few light taps upon the pane made him turn to the window. It had begun to snow again.

Quelques coups légèrement frappés contre le carreau le firent se tourner vers la fenêtre. Il s’était mis à neiger à nouveau.

La dernière histoire des Dubliners se termine par une conversion, au sens d’abord physique du terme : au moment où la lectrice s’apprête à fermer le livre pour revenir à son environnement, le personnage se tourne lui aussi vers le monde extérieur, dont il perçoit l’appel. L’épiphanie, chez Joyce, se produit souvent quand on se met à écouter le monde au lieu de le regarder : l’ouïe doit prendre le relais de la vue pour que se manifeste le sens invisible. Et ici, le bruit que nous fait entendre la dernière phrase du livre est celui du silence : « … he heard the snow falling faintly through the universe and faintly falling… ».

Invisible, inaudible et oblique, suivant le mouvement des flocons de neige dans le halo du lampadaire qui éclaire une rue dans la nuit: « He watched sleepily the flakes, silver and dark, falling obliquely against the lamplight. » Argentés et sombres, ces flocons peuvent évoquer des anges funèbres, mais les anges ne sont jamais explicitement nommés dans ce texte. Cette indirection est constitutive de l’ambiguïté de l’écriture joycienne, qui, selon l’interprétation qu’on fait du christianisme, peut être perçue comme scandaleusement hétérodoxe ou hyper-orthodoxe, ce qui revient en fait au même : la fidélité à l’esprit du texte sacré implique pour le poète d’aborder la lettre de biais.

La neige frappant à la fenêtre vient interrompre le flot des pensées dans lesquelles s’est laissé porter Gabriel pendant que sa femme dort à côté de lui, la bouche entrouverte, dans une chambre d’hôtel quelque part à Dublin. Avant de s’endormir, elle lui a confessé une passion de jeunesse et elle a pleuré en se rappelant Michael, mort d’amour pour elle il y a des années. Gabriel a regardé sa femme endormie et le train de ses pensées (comme on dit en anglais) s’est mis en branle : la chevelure emmêlée de sa compagne et son visage à la beauté passée, la jeune fille amoureuse qu’elle fut, ses sous-vêtements jetés sur la chaise, les non-dits de la confession qu’elle lui a faite, la soirée qu’ils viennent de passer chez ses tantes, le souper, le vin et la danse, le retour dans la nuit le long du fleuve sous la neige, la mort prochaine de sa tante Julia, le devenir-ombre de ses proches, l’image des yeux de l’homme que sa femme a aimé autrefois : « He thought of how she who lay beside him had locked in her heart for so many years that image of her dead lover’s eyes … ». Cette dernière pensée l’affecte au point de le faire pleurer à son tour, transsubstantiation décrite dans l’avant-dernier paragraphe :

Generous tears filled Gabriel’s eyes. He had never felt like that himself towards any woman, but he knew that such a feeling must be love. The tears gathered more thickly in his eyes and in the partial darkness he imagined he saw the form of a young man standing under a dripping tree. Other forms were near. His soul had approached that region where dwell the vast hosts of the dead. He was conscious of, but could not apprehend, their wayward and flickering existence. His own identity was fading out into a grey impalpable world: the solid world itself, which these dead had one time reared and lived in, was dissolving and dwindling

S’étant identifié à l’amant défunt de sa femme (interchangeabilité des pronoms dans le paragraphe précédent), le héros fait l’expérience d’une catharsis. La voix narrative fait rebondir le sens comme une balle de ping-pong entre les parois du miroir formé par les yeux de deux hommes aimés par une même femme, l’un mort, l’autre vivant, mais peut-être plus pour très longtemps.

Gabriel est-il en train de mourir ou de s’endormir ? Ses larmes et son exaltation finales sont-elles l’effet du vin consommé pendant la soirée ou le début d’un changement de nature ? Dans un cas comme dans l’autre, l’identité du personnage s’estompe, les frontières de son moi se dissolvent, ses yeux ne sont plus l’instrument privilégié d’une conscience active, ce qui était encore indiqué par des phrases comme « Ses yeux curieux se posèrent sur » le visage de sa femme ; « Ses yeux se déplacèrent vers la chaise… ». Ils sont devenus un réceptacle envahi par les larmes, qui, à deux reprises, occupent la place du sujet syntaxique. Gabriel est (é)mu par un agent invisible, ses yeux ne sont plus le sujet de l’action mais l’objet affecté. Passivité et liquidité très peu viriles, a remarqué en classe Arthur. En effet, l’épiphanie des personnages de Joyce passe souvent par leur devenir-femme, ce qui leur permet d’incorporer la révélation qui se manifeste à eux, à l’instar de Marie accueillant la visite de l’ange Gabriel venu lui annoncer l’enfant à naître.

La partie de ping-pong entre les signifiants se poursuit : suivant l’éclipse de la pensée contrôlée et active (disparition du verbe « penser » pour décrire son paysage mental), le personnage éprouve soudain la « passion » qu’il envisageait il y a quelques instants avec envie en pensant à la mort romantique de son double : « Better pass boldly into that other world, in the full glory of some passion, than fade and wither dismally with age. »  Quitte à trépasser, autant que cela soit dans un moment de glorieuse passion plutôt qu’en sombrant lentement dans la vieillesse… Puis la balle va rebondir dans le dernier paragraphe, avec l’évocation du cimetière où est enterré Michael : près des croix penchées et des pierres tombales, on imagine la neige tomber sur les « épines dépouillées » (the barren thorns) qui rappellent immanquablement la dernière étape de la Passion du Christ, d’autant plus qu’elles jouxtent les « piques du petit portail », et que ces dernières sont désignées en anglais par le mot « spears » – lances.

De paragraphe en paragraphe, la passion se décline ainsi sur trois modes différents dans l’esprit et le corps du héros qui finit par se tourner vers la fenêtre et l’ouest: le souvenir d’une passion amoureuse ; la passivité/réceptivité du sujet submergé par l’émotion née de l’empathie ; la souffrance du Christ martyrisé pour expier les péchés des hommes. Ces trois modes s’entrecroisent dans un réseau de sens aussi emmêlé que la chevelure de la femme endormie contemplée par Gabriel avant que ses yeux ne s’emplissent de larmes. Celles-ci, en brouillant son regard, le préparent à voir avec les yeux de l’âme.

(janvier 2017)