Dieu, le point médian et moi

Faut-il inclure des « e » à la fin de tous les mots masculins que nous employons afin de lutter contre la domination masculine ? Que veut-on dire, au juste, lorsque l’on parle d’écriture inclusive ? Et est-ce que ce que l’ « on » veut dire est la même chose que ce que « je » veux dire ? En revenant à l’idée féministe selon laquelle il faut se placer à la frontière entre sphère privée et sphère publique si l’on veut subvertir les pratiques et discours aliénants, cet essai considère quelques paradoxes de la condition féminine contemporaine, qui pourraient bien être ceux de la condition humaine. A travers l’évocation d’une série hétéroclite de situations de communication, la narratrice constate que l’enfer est en effet pavé de bonnes intentions et s’aperçoit que le marquage identitaire de la langue lui rappelle de bien mauvais souvenirs. Ces souvenirs sont les siens, ceux de sa famille, mais ils appartiennent aussi à l’histoire du pays dont elle parle la langue. Et si c’était là, au croisement de nos récits individuels et collectifs, que se situait la plus grande source d’énergie renouvelable dont nous disposons pour continuer à produire du sens tout en préservant le monde qui nous a été transmis par des millions de livres écrits sans points médians ?

Le début de l’essai se trouve ici.

 

This mess we’re in

Le portail est rouillé, la maison n’est plus habitée, le piano est désaccordé,

Le jardin n’est plus entretenu, les noix ne sont plus ramassées,

La pendule doit être remise à l’heure à chaque séjour,

Les papiers peints s’effritent, les plafonds se décollent,

Les animaux empaillés, rassemblés sur une table dans le couloir,

Attendent qu’on décide de leur sort ;

Les crucifix sont encore sur les murs des chambres.

Adèle a ajouté un « J’aime » à la photo des arrosoirs en fer blanc alignés contre un mur.

Dans l’ancienne salle de jeux, mon fils est couché, allongé sur le dos,

Il scrute les larges trous sombres au plafond, visibles dans l’obscurité,

Et tient son doudou bien serré dans la main,

Pendant que je lui chante les berceuses du soir,

Avant de descendre dans la salle-à-manger, qui paraissait si loin lorsque j’étais enfant :

Le grincement de la porte donnant sur le couloir n’a pas changé,

Ni l’odeur des draps, ni le silence de la place des marronniers devant la maison, la nuit.

Aurel a ajouté un « J’aime » à la photo de la glycine en fleurs sur la treille devant la cuisine.

Les cousins se sont réunis pour un anniversaire (24 ans).

Il y a des bouteilles de Heineken et des quiches sur les tables du jardin,

Du mojito dans une bassine, du vin et du rhum arrangé.

La nuit est fraîche, on se serre autour du feu dehors et on danse dans la salle-à-manger.

En plus des cousins, il y a quelques visages inconnus, amis et boyfriends,

Entre 18 et 25 ans, à part moi, née bien avant les autres,

Dix ans après le Carnaval, six ans après le Programme Commun, quatre ans avant la Rigueur.

Hélios a ajouté un « J’aime » à la photo de la girouette à l’effigie de Du Guesclin perchée sur le toit.

Pendant que mon frère met une valse et danse avec les cousines,

Près du feu, on parle de l’élection présidentielle sans s’énerver,

Un tel votera pour celui qui était ministre dans le gouvernement sortant,

Il l’apprécie car il ne fait pas de fausses promesses,

On ne peut rien faire contre les multinationales, alors autant le dire ;

Son amie trouve que le président n’a pas été si mauvais,

Il y a eu les attentats, quand même, ça a dû être difficile de gouverner.

Alex a ajouté un « Rires » à « C’est l’adaptation du programme de la Résistance aux conditions assumées de la mondialisation ».

Certains travaillent, d’autres font des études,

Nous ne sommes que deux à avoir des enfants, nous faisons moins la fête,

Et les occasions de danser ne se refusent pas,

Surtout si on peut mettre du rap des années 90,

Can I kick it ? (Yes you can !) Can I kick it ? (Yes you can !)

Cash Rule Everything Around Me, CREAM get the money, Dollar, dollar bill y’al.

I make music for my people.

Perrine a ajouté un « J’aime » à la photo sépia de notre grand-mère ressemblant à Grace Kelly.

Dans la maison où nos mères ont grandi,

Le flacon d’eau de Cologne de Mamette est encore là,

Ainsi que ses chapeaux de paille à voilette et ses tabliers de cuisine,

Si on a froid, on peut prendre un pull de Grand-père dans l’armoire du couloir,

Autour du feu, la nuit, un ami de ma cousine me parle de la famille impériale de Russie,

Les princesses ne moururent pas fusillées car leurs bijoux avaient fait écran aux balles :

Elles furent achevées à coups de pelle.

Marianne a ajouté un « J’aime » à la photo des saules au bord de la Vézère à Saint-Léon.

Le lendemain de la fête, on boit du café dans le jardin et on sort les chapeaux,

L’un d’entre eux fut utilisé il y a 8 ans pour un spectacle,

Nous avions monté Candide pour l’anniversaire de Grand-père,

Qui tolérait Voltaire malgré ses opinions, car il écrivait bien,

Le chapeau de Mamette servit à la cousine qui jouait Cunégonde,

Candide avait dix ans et ressemblait à un berger de conte,

Derrière un paravent, j’étais la narratrice.

Rémi a ajouté un « J’adore » à la chanson « This mess we’re in ».

Une cousine éloignée est venue de Lorient, elle apprend à devenir matelot, elle a 20 ans.

Quand son grand-père a rencontré sa grand-mère,

Il était officier de la marine marchande.

Un autre cousin a étudié la politique à Lille et en Suède,

Mais ne peut se résoudre à voter pour celui qui dit vouloir sauver l’Europe,

Il évoque La Voix du Nord, 178 personnes licenciées (Plan de Sauvegarde de la Compétitivité) :

Bien que bénéficiaires, ils avaient affiché des baisses de revenus quatre trimestres de suite.

Emma a ajouté « On dirait que le pawlonia est en fleurs : y a plus de saisons ! » à la photo du jardin prise depuis l’œil de bœuf de la salle de bains.

Cunégonde a 25 ans maintenant, elle vit à Paris,

Elle est employée à faire des recherches géopolitiques sur les régions du monde

D’où proviennent des demandeurs d’asile dont on examine le dossier en appel.

Darfour, Centrafrique, Afghanistan, Bangladesh, Tchétchénie…

Tous les jours, elle lit des récits effroyables,

Puis elle rentre chez elle et dessine des ours.

« Les partis xénophobes ont déjà réussi à influencer les politiques d’asile européennes. »

Flore a ajouté un « Rires » à « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Dans la chambre où je dors, juste sous le grenier,

Il y a tout un rayon de livres sur la Vendée (« le génocide franco-français »).

Mais c’est un Protestant d’Irlande que je lis ces jours-ci,

A côté de mon fils, qui joue avec de la pâte à modeler,

Je cherche les lignes qui disent que le centre ne peut pas tenir,

Que les meilleurs manquent de toute conviction, alors que les pires

Sont pleins d’une intensité passionnée.

Anna a ajouté « J’aime » à « que ce candidat ne suffise pas, que nous n’ayons pas avec lui l’illusion d’avoir trouvé le (nouveau) roi qu’il nous fallait, ça me plairait plutôt. »

Dans ma valise, j’ai apporté le dvd d’une série que je voudrais revoir,

Comme si l’histoire de l’Angleterre au 16e siècle pouvait m’aider à décider.

Je pense à ce conflit entre l’homme d’Etat protestant, ancien banquier,

Et le catholique utopiste, qui alla au bûcher pour avoir refusé de prononcer un mot.

Peut-on être radical et pragmatique ? demande le titre d’un livre laissé dans mon salon.

Il y a trop de bazar chez moi pour être pragmatique,

A moins que ce ne soit l’inverse : trop de bazar, pour être radical.

A ajouté un « Rires » à « Le nouveau capitalisme financiarisé n’est pas un pique-nique habermassien. »

Les premiers bourgeons sont apparus sur le sophora, l’arbre préféré de Grand-père,

Je pousse mon enfant sur la balançoire qui y est suspendue,

Il me demande de chanter « Le coq est mort » :

Le coq est mort, le coq est mort, il ne criera plus co-co-di, co-co-da.

Dans la remise, il y a un carton plein de numéros de « Défense de l’Occident », été 1960.

« La fin de l’homme blanc » y est prophétisée ,

Les « réalités vivantes du sang, de la terre et de la coutume » y sont exaltées,

Et on regrette que Rome n’ait pas guéri la Grèce de ses « lèpres sémites ».

A ajouté « Est-il nécessaire d’insulter les mamans de tous les candidats ? » à « C’est tous un gros ramassis de fils de putes. »

Les hirondelles sont arrivées hier matin,

Je les ai vues en me promenant dans le village avec les enfants.

Mon fils avait mis sa chaussure droite sur son pied gauche, et inversement.

« Femme de peu de foi », dirait mon grand-père s’il entendait mes incertitudes,

Mais s’il était encore là, c’est pour les héritiers du maréchal qu’il voterait,

Et si le maréchal avait gagné, je ne serais sans doute pas née,

Car où seraient allés les Juifs persécutés ?

A ajouté un « Triste » à « I carry from my mother’s womb / A fanatic heart. »

Quand mon père était jeune, à la fête de l’Huma,

Il vendait des pastèques et avait détourné le slogan du parti :

« Je suis communiste, pourquoi pas vous ? » était devenu

« Je suis communiste, pourquoi pastèque ? » : grand succès.

Les pastèques se sont bien vendues, les communistes ont disparu,

Mon père ne vote plus, et mon grand-père est mort.

Près des lilas fleuris, en attendant le retour de l’hiver, pendant que d’autres hurlent avec les loups, que ferons-nous ?

Nous cultiverons notre jardin.

22 avril 2017

Entre deux tours

Le chant du cygne de la démocratie

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

J’aime le monde comme il est, avec ses ministres imparfaits,

Ses élites bien-pensantes qui veulent tant bien que mal penser,

J’aime les enfants des rues et ceux des beaux quartiers.

 

J’aime ceux qui travaillent 70 heures par semaine pour 1000 euros par mois,

J’aime ceux qui ont eu plus de chance, et veulent la partager.

Brûlez-moi, tondez-moi, ou coupez-moi la tête.

 

J’ai couché avec des Noirs, des Arabes, des Juifs, une Iranienne, et même un Corse.

J’aime les frontières ouvertes et la France mondialisée.

J’aime les banquiers d’affaire et les profs d’université.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime l’Afrique à en pleurer, le Nord, le Sud, l’Ouest et l’Est.

J’aime ceux qui changent d’avis, et qui savent écouter.

 

J’aime l’Allemagne, la Russie et l’Amérique,

La rumba congolaise et les vers de Shakespeare,

J’aime les réfugiés, et j’aime aussi les flics.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime le droit de vote et j’aime le droit de grève,

J’aime les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

 

J’aime les filles de joie et j’aime les fils de putes,

J’aime les mousquetaires et les marchands d’olive,

J’aime la France ingouvernable, et j’aime la liberté.

 

J’aime les non-humains, et j’aime l’humanité,

J’aime les révoltés et j’aime les silencieux,

J’aime les justiciers qui ne la ramènent pas.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

27 avril 2017