Pas à vendre

« What remains? The language remains. » Hannah Arendt, 1964. (« Qu’est-ce qui reste? La langue reste. »)

Ces paroles d’Hannah Arendt me sont revenues en mémoire alors que je préparais l’autre jour un commentaire d’un extrait de Beloved, de Toni Morrison. Il faisait très chaud, on entendait les enfants chanter dans la cour de l’école de l’autre côté du pâté de maisons, la langueur estivale s’installait et je peinais à me mettre au travail. Après tout, les élèves se contenteraient parfaitement de quelques remarques générales sur l’auteur et la portée de son œuvre, agrémentées d’un bon article tiré du New York Times. Ils préfèreraient de loin regarder un film plutôt que de scruter encore une fois les pages données en sujet de commentaire sur table. A quoi bon essayer d’expliquer qu’un texte évoquant l’absence d’un être contribue à le faire apparaître aussi sûrement que si sa présence était constatée? Ne ferais-je pas mieux d’aller chercher ma fille à l’heure du déjeuner, ou même d’aller à la piscine? Personne n’attend cette explication de texte, cette explication de texte n’est attendue par personne. Pas plus attendue qu’un enfant orphelin accostant dans un pays inconnu.

La phrase d’ Arendt m’a éloignée de la piscine, ramenée vers l’écran d’ordinateur, vers l’effort de penser et écrire dans une langue étrangère au sujet d’un texte évoquant lui aussi « ce qui reste » (what remains). Je n’ai plus en tête le contexte de cette déclaration et le livre dans lequel je l’ai lue il y a des années a disparu au cours d’un déménagement. Je pourrais demander à Google, mais j’aime ne garder qu’un fragment d’une conversation justement consacrée aux vestiges. Seule cette phrase demeure, comme un post-it sauvé d’un naufrage, prête à être collée n’importe où. Peut-être sur la photo d’une grand-mère que je n’ai pas connue et qui, comme Arendt, avait grandi à Berlin. Y était-elle née? (son père était polonais, mais où donc le rencontra mon arrière-grand-mère ?). L’allemand n’était pas la langue de sa mère, qui parlait russe (et yiddish?), mais c’était (cela a dû être) une des langues de l’enfance, avant la fuite en France dans les années 30 (à huit, douze ou quinze ans?). Élevée par une mère immigrée, ma grand-mère apprit le français et devint traductrice d’allemand. Parlait-elle avec un accent étranger? Communiquait-elle en russe ou en allemand avec sa mère ? Considérait-elle l’allemand comme sa première ou comme sa deuxième langue? Et lorsqu’elle commença à perdre la mémoire, vers la fin de sa vie, en quelle langue se souvenait-elle et en quelle langue oubliait-elle?

***

Dans l’extrait de Beloved que nous étudions aujourd’hui, trois générations de femmes africaines-américaines sont évoquées. Une grand-mère, Baby Suggs, une mère, Sethe, et sa fille de dix ans, Denver. La première est morte, et les secondes vivent encore dans la maison qu’elles ont partagée avec elle – une maison hantée, en passant devant laquelle les gens du coin fouettent leurs chevaux afin de ne pas s’y attarder. Au début de notre extrait, Sethe et Denver décident de convoquer le fantôme qui les persécute, espérant établir une « conversation », « un échange de vues ou quelque chose ».  Ce fantôme est celui d’un bébé. « Elle n’avait même pas deux ans quand elle est morte », dit Sethe. « Trop petite pour comprendre. Trop petite même pour parler. » Ces remarques renvoient peut-être aux défis que le roman va entreprendre de relever: comment le langage écrit peut-il transmettre les cris des êtres qui ont disparu avant de pouvoir émettre autre chose que des sons ou des paroles inintelligibles ? Comment la littérature peut-elle communiquer ce qui n’a pas pu être verbalisé dans la langue des lecteurs ?

Dans notre texte, l’esprit du bébé refuse de venir  « converser » avec Sethe et Denver. « Le buffet fit un pas en avant mais rien d’autre ne bougea. » Suite à cette séance de spiritisme décevante, la voix narrative prend le relais du dialogue en se glissant dans les pensées de Sethe, rapportées en discours indirect libre. Presque sans transition, la lectrice se retrouve emportée dans un flot chaotique d’images, de paroles et de sensations. Un flashback a surgi : « And there it was again. » Le fantôme semblait ne pas avoir répondu à l’appel, mais voici le passé qui entre maintenant sans frapper. Le pronom réservé aux sujets inanimés (it) fait la transition entre l’esprit du bébé appelé par la mère et la fille se tenant les mains (why don’t it come?) et entre quelque chose qui n’est jamais nommé, peut-être parce que c’est innommable. « And there it was again »/ « Et voilà que c‘était à nouveau là. » Mais qu’est-ce que « ça » peut donc bien être?

« Rien » est soudain devenu  « ça », « quelque chose » non identifiée (le deuxième flashback de cet extrait sera également évoqué comme la transformation soudaine de nothing en something). Dans « there it was again »,  le pronom « it » pourrait aussi bien renvoyer au mots passé, souvenir, moment, sensation, chagrin, dégoût, honte ou cimetière. Certains de ces termes sont utilisés dans la retranscription des pensées de Sethe. D’autres n’apparaissent jamais et doivent être devinés, reconstitués comme un puzzle à partir de ce qui reste dans le paysage intérieur de cette femme: les « pierres tombales » (headstones), les « tombes » (graves) et le « graveur » (engraver) permettent petit-à-petit de comprendre que les événements affleurant à sa conscience se sont déroulés dans un cimetière. Mais que s’est-il exactement passé? L’évocation de la scène en question résiste à toute linéarité narrative et brouille les frontières :

And and  there  it  was  again.  The  welcoming  cool  of  unchiseled  headstones;  the  one she  selected  to  lean  against  on  tiptoe,  her  knees   wide   open   as   any   grave.   Pink   as   a   fingernail   it   was,   and   sprinkled   with   glittering  chips.  Ten  minutes,  he said. You  got  ten  minutes I’ll  do  it  for  free.

Ten  minutes  for  seven  letters.  With  another  ten  could she  have  gotten  « Dearly »  too?  She  had  not  thought  to  ask  him  and  it  bothered  her  still  that  it  might  have been  possible that  for  twenty  minutes,  a  half  hour,  say,  she  could  have  had  the whole  thing,  every  word  she  heard  the   preacher   say   at   the   funeral   (and   all   there   was   to   say,   surely)   engraved   on   her   baby’s headstone:  Dearly Beloved. But  what  she  got,  settled  for,  was  the  one  word  that  mattered.  She  thought  it would  be  enough,  rutting  among  the  headstones  with  the  engraver,  his  young  son   looking   on,   the   anger   in   his   face   so   old;   the   appetite   in   it   quite   new.   That should  certainly   be enough.   Enough   to   answer   one   more   preacher,   one   more   abolitionist   and   a town  full  of  disgust.

L’évocation du flashback commence par une série d’associations dérangeantes. La fraîcheur des pierres tombales non ciselées est dite « accueillante », leur couleur est « rose comme un ongle ». Et il y a l’étrange comparaison des « genoux écartés de la largeur d’une tombe », dont le sens ne va s’éclairer que progressivement et indirectement. Non déchiffrée d’emblée, elle produit immédiatement une harmonie aussi dissonante que la rime entre womb (utérus) et tomb appréciée des poètes de langue anglaise, car les genoux écartés « comme une tombe » évoquent aussi la posture de l’accouchement. Plus loin, il sera fait allusion à la gorge tranchée du bébé qui hante la maison, et aux doigts trempés de sang de Sethe. Les expériences et événements remémorés sont ici étrangement fragmentés ou démembrés (dismembered plutôt que remembered), la mémoire faisant défiler des images et des sensations à la manière d’un flip-book dont les pages auraient été mélangées. « Dix minutes, déclara-t-il. » Mais qui est donc « il »? Et « dix minutes » de quoi ?

Réponse au paragraphe suivant. « Il » = l’homme qui a gravé « Beloved » sur la pierre tombale du bébé en échange de « dix minutes »: « Ten minutes for seven letters », ellipse qui retarde encore un peu la reconstitution du sens de la scène évoquée:  ten minutes of what? Quelle est donc la transaction qui a eu lieu cette nuit-là ?

L’explication se trouve quelques lignes plus loin: « Elle pensait que cela suffirait, de s’accoupler au milieu des pierres tombales avec le graveur… ». C’est en lui offrant son corps pendant dix minutes que Sethe a pu acheter ses services et obtenir les sept lettres sur la tombe du bébé. Aurais-je pu obtenir « Dearly Beloved » si je lui avais accordé vingt minutes, se demande-t-elle lorsqu’elle repense à cette nuit ?

« … ses genoux ouverts de la largeur d’une tombe ». Rétrospectivement, on comprend que la comparaison était à prendre au sens littéral aussi bien que métaphorique: elle renvoyait à la position du corps de Sethe sur la pierre tombale pendant l’accouplement. La dislocation de la scène en une série de morceaux scintillants (glittering chips) qui ne cessent de revenir (un peu plus loin : her knees wide open as the grave) est le signe des traumatismes psychiques et physiques endurés par Sethe. La narration labyrinthique et tortueuse renvoie à son « cerveau tordu » (her brain was devious) et ces torsions mentales reproduisent la marque des cicatrices ondulant sur son corps brutalisé et torturé.

***

« Elle pensait que cela suffirait… ».

Il est peut-être pertinent de clore une année de cours de littérature en évoquant la représentation romanesque d’une conscience tourmentée par l’insuffisance de ses efforts pour vivre sans oublier les disparus.  Des crimes ont été commis et les âmes des victimes n’ont pas été apaisées. Celles qui restent ne se souviennent jamais assez de ceux qui n’ont pas survécu, ou bien jamais comme il faudrait. « Je me souviens juste qu’elle adorait la croûte brûlée du pain », dit la grand-mère au sujet de son premier enfant. Sethe quant à elle ne peut pas « pardonner à sa mémoire » d’être si sélective, coupant au montage les actes de violence subis et observés avant de fuir la plantation où elle était esclave. « Cela lui faisait honte, de se souvenir des arbres magnifiques aux branches ployantes plutôt que des garçons » qui y avaient été pendus.

Dix minutes pour sept lettres. L’ellipse met en valeur une mise en équivalence dont la lectrice ne saisit pas tout d’abord le sens marchand. L’effacement du complément (dix minutes de sexe) fait ressortir la symétrie établie entre les deux opérations (l’accouplement et l’inscription de l’épitaphe) tout en créant un sentiment d’incommensurabilité. C’est toute l’horreur de l’esclavage qui est indirectement évoquée à travers cette phrase lapidaire, ainsi que l’impossible réparation de la dette contractée auprès des victimes. L’invisibilisation des sept lettres peut aussi être conçue comme une référence à l’anonymat des « soixante millions et plus » d’hommes et de femmes qui moururent dans des conditions épouvantables pendant la traversée transatlantique, auxquels Toni Morrison a dédicacé ce roman.

Enfin, l’effacement des lettres a également pour effet de créer un silence qui appelle la participation active des lecteurs à la douloureuse « conversation » rapportée dans ce texte. En m’incitant à prononcer mentalement  le mot « Beloved » quelque fractions de secondes avant de le voir apparaître sur la page, la voix narrative me fait participer au rituel de commémoration effectué par le roman. For free.

Dieu, le point médian et moi

Un jour de l’année 2017, alors que je corrigeais des copies de versions portant sur un extrait d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen, je trébuchai sur la phrase suivante : «Ils.elles descendirent la colline, traversèrent le pont et vinrent s’arrêter devant la porte de la maison. » Pour raconter en français la visite d’Elizabeth dans le manoir de Pemberley en compagnie de son oncle et de sa tante, l’apprentie-traductrice avait choisi de remplacer systématiquement le pronom de la troisième personne du pluriel « they », neutre en anglais, par « ils.elles », adoptant ainsi un usage typographique de plus en plus répandu, le point médian ou point milieu. C’était la première fois que j’en rencontrais un dans une copie, mais la parité que ce point entend promouvoir suscitait depuis plusieurs semaines des débats passionnés dans les classes où j’enseignais la littérature anglaise et la traduction.

Suivant l’exemple d’Elizabeth, qui, ayant franchi le pont en question, découvre de nouvelles fenêtres sur le monde et entame la ré-vision de ses idées reçues, je décidai alors de considérer attentivement ces petits points s’amoncelant à l’horizon, d’examiner avec lucidité les impressions que ce nouveau paysage linguistique suscitait en moi, et de me préparer à l’éventualité d’avoir à changer de perspective au terme de mon excursion.

C’est cette excursion que retrace l’essai présenté ici. Interpelée par l’exigence démocratique contenue dans le terme « écriture inclusive », j’ai cherché à rendre accessible une réflexion complexe sur la puissance et les limites du langage. Le « je » troublé et incertain qui poursuit cette quête se tient dans un équilibre précaire entre différentes générations, différentes façons d’écrire, différents idiomes et différentes conceptions de l’émancipation. Loin de dispenser une leçon de linguistique à qui que ce soit, les pages qui suivent présentent en fait un de ces petits numéros d’acrobatie auxquels se livrent toutes celles et ceux qui prennent le risque d’écrire dans une langue vraiment vivante.

Ce texte est aussi dédié à mes élèves, dont les drôles de questions ne cessent de me rappeler que si la langue peut s’enseigner, elle est semblable à une maison ouverte aux quatre vents – une maison sans maître ni maîtresse[i].

 

I

À la gare, alors que je scrute le panneau d’affichage pour connaître le numéro du quai où arrivera le train, on tire sur ma manche et une petite voix demande « Maman, qu’est-ce qu’elle dit, la dame?».

– Quelle dame, mon lapin ?

– La dame qu’on entend, là…

– Ah… tu veux dire, la voix enregistrée ? Elle informe les voyageurs que la mendicité est interdite.

– Mais maman … ça veut dire quoi, « la mendicité est interdite » ?

***

L’autre jour, je suis allée à Paris rendre visite à mon père, qui venait de faire un AVC. Il ne voulait pas parler de son état et a préféré raconter des histoires comme celle du jour où sa mère était sortie pour la première fois dans Paris (pour aller chez le boucher) en portant l’étoile jaune, puis que je le distraie en lui parlant de choses diverses et variées – comment vont les enfants, que lis-tu en ce moment, que fais-tu au boulot… A un moment, il a remarqué : « C’est drôle, cette manie que tu as, de dire en permanence « entre guillemets » ; ça m’a toujours agacé, quand les gens disent « entre guillemets ». Surtout quand ces gens sont des intellos, des personnes qui sont censées faire des efforts pour trouver le mot juste, alors que là, quelle paresse intellectuelle, tout de même… ». Apparemment, j’avais employé trois fois cette expression au cours de la conversation, sans même m’en rendre compte.

« Tu vois, papa, ai-je répondu, c’est sûrement pour échapper à ce genre d’observations que je suis devenue angliciste… Au moins quand je parle anglais, je suis sûre que mon surmoi paternel ne va pas venir me censurer ». Cette réponse était en fait la traduction polie d’une observation intérieure qui ne correspond pas du tout à ma façon de parler à voix haute mais que je vais partager pour les besoins de cet essai : « Au moins, quand je parle anglais, mon père ne vient pas me casser les couilles. Entre guillemets. » Je n’en suis pas fière, mais le fait est qu’il m’arrive d’employer cette expression dans l’intimité de ma conscience. Remarquons au passage que si mon frère me disait que je lui casse les couilles, il pourrait lui aussi dire « entre guillemets », puisqu’il ne voudrait pas dire que je les lui casse « pour de vrai » (comme disent les enfants).

***

A la suite de cette conversation, dans le train du retour, j’ai repensé à mon grand-père maternel et à sa manie d’évoquer « l’éducation dite nationale », en insistant toujours sur le dite, comme s’il prononçait le mot en lettres capitales. Mon grand-père était royaliste et nationaliste, et cette formule lui permettait manifestement d’exprimer tout le mal qu’il pensait de l’école républicaine. Je ne lui ai jamais demandé ce qu’il voulait signifier par là ; je crois qu’il s’agissait pour lui d’indiquer notamment que cette institution n’avait pas vocation à défendre les valeurs et les intérêts de la nation française tels qu’il les concevait, ce qui, en l’occurrence, était parfaitement exact. Je suppose que pour mon grand-père, l’école publique menaçait même la nation d’un « péril mortel », pour reprendre les termes utilisés par l’Académie française dans sa récente déclaration sur – tenez-vous bien – « l’écriture dite inclusive ». Mon grand-père, médecin de campagne, n’était pas un intello, il était même plutôt anti-intellectuel, c’est-à-dire qu’il se méfiait précisément des gens comme mon père – juif, parisien, agitateur de théories égalitaires hors-sol, apprenti sorcier sans attaches à la terre et à la religion de ses ancêtres, née d’une mère issue de l’immigration, révolutionnaire traînant dans les cafés de St-Germain-des-Près, cultivé et lettré mais ignorant tout de l’amour de Dieu et de la patrie, etc.

***

Il y a des années, au cours d’une conversation avec ma mère, j’ai employé le mot « paradigme » à je ne sais quel propos. « Paradigme ? », a demandé ma mère en haussant les sourcils. Il faut ici préciser que ma mère est bien plus savante que moi, qui n’ai pas étudié le grec ancien, et qu’elle savait donc bien ce que signifiait le mot « paradigme ». Il était clair que sa question ne portait pas sur le sens du mot. « Oui, bon, une façon de penser, quoi, tu vois ». « Eh bien, si tu peux dire façon de penser », pourquoi dis-tu paradigme” ? ».

Bien sûr, « paradigme » n’est pas synonyme de « façon de penser » mais, dans le cadre de cette discussion, ma mère avait raison : l’emploi d’un mot en vogue dans le jargon académique ne visait pas tant à rendre mon propos intelligible qu’à me donner un air sérieux. Encore étudiante, j’éprouvais le besoin de recourir à ce genre d’artifices pour établir ma légitimité dans la sphère publique, et ma mère m’indiquait que je n’avais pas besoin de cela pour être entendue, du moins par les gens comme elle – les gens qui s’intéressaient aux textes, à l’histoire, aux mots et aux idées, qui valorisaient la rigueur intellectuelle ainsi que la clarté de la langue.

II

Cet essai se propose d’examiner la perplexité dans laquelle je me trouve depuis que le sujet du point médian agite les réseaux sociaux et les esprits de mes élèves, mot commode à ce stade de la discussion puisqu’il est épicène[i]– mais peut-être devrais-je dire « disciple », pour accentuer ma ressemblance avec Socrate et pallier ainsi mon absence de barbe ? Ou alors jedis, en espérant que Chewbacca ne se sentira pas exclu ?

Pour celles et ceux qui n’ont pas l’habitude d’interpréter les paraboles, je vais essayer d’aborder la question de l’écriture DITE inclusive dans un registre plus argumentatif et de façon moins indirecte que dans les quatre anecdotes préliminaires. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il peut toutefois être utile d’évoquer l’influence considérable que les textes et les pratiques féministes ont exercé sur ma façon de penser, de lire, de parler et d’agir. Cette source d’influence coexiste avec une multitude d’autres sources tout aussi importantes, comme les Méditations métaphysiques, le hip-hop africain-américain des années 90, les poèmes de Jacques Prévert, les contes philosophiques du XVIIIe siècle ou le théâtre de Shakespeare ; mais vu le sujet qui nous intéresse ici, elle mérite une mention spéciale.

Que signifie cette influence ? Notamment ceci : il est devenu normal pour moi de me poser des questions qui ne vont pas du tout de soi pour ma voisine de palier et pour une grande partie des gens que je croise. Inversement, beaucoup de façons de parler et de se comporter qui semblent aller de soi pour les autres me paraissent proprement étranges. En cela, l’habitus féministe est une des sources possibles de ces états de dissonance cognitive que tout le monde a expérimentés au moins une fois dans sa vie, mais pour l’émergence desquels certaines conditions sont particulièrement favorables. Ainsi, les universitaires ou « intellos », les enfants, et les étrangers sont-ils, pour des raisons très différentes, constamment confrontés à ces situations de décalage entre leurs représentations du monde et celles qui organisent la société dans laquelle ils ont besoin de s’insérer. Le voyage et la lecture nous placent ou nous replacent momentanément dans cette position d’immigré (nous font sortir de ce qu’on appelle aujourd’hui notre « zone de confort ») sans pour autant nous soumettre à la nécessité de l’intégration dans les univers déroutants que nous découvrons.

On pourrait ajouter à la liste des conditions favorisant les expériences de dissonance la condition militante, et si je ne l’ai pas fait, c’est que justement, les dispositions féministe et militante, bien que souvent associées, peuvent très bien ne pas l’être, et ne le sont pas dans mon cas. Il se trouve en effet que je n’ai pas du tout la fibre militante. J’ai des amies militantes et certaines figures militantes m’inspirent de l’estime, de l’affection, de la reconnaissance. Je sais bien ce que je dois aux suffragettes et au Planning Familial. Je réponds à l’appel lorsque des copines me sollicitent pour aider les réfugiés ou soutenir les profs fatiguées d’enseigner que le masculin l’emporte sur le féminin, deux causes dont l’urgence est par ailleurs sans commune mesure. Cela étant dit, pour des raisons liées à mon tempérament autant qu’à mon histoire familiale, je n’ai jamais pu et, sauf accident traumatisant, je ne pourrai probablement jamais dédier ma vie à la promotion d’une Cause et à la lutte contre le Mal (sans jeu de mot). A moins que la poésie ne soit une cause.

Dans une interview récente[ii], la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a déclaré : « Quand on est féministe, on est forcément énervée, pas épilée et pour le point médian. » La formule est drôle et la secrétaire d’État dit beaucoup de choses sensées dans cette interview. Néanmoins, je ne me reconnais dans aucun des termes de l’alternative qu’elle dessine. Pour être plus précise, je m’épile de temps en temps, je ne tiens pas à ce que le point médian devienne la norme dans les publications scolaires ou les textes officiels, et je ne suis pas énervée à chaque instant de la journée.

Bien que je reconnaisse l’importance du rôle joué par l’indignation et la colère dans l’histoire des femmes (dans l’histoire tout court, à vrai dire), bien que je considère la colère comme un objet historique et philosophique tout à fait passionnant, je pense que je me rendrai plus utile aux autres (non seulement aux femmes mais encore à toutes les « créatures amies » – my fellow creatures – comme les appelait Jane Eyre) en produisant autre chose que de la colère. Par ailleurs, l’humour, l’art du décalage, la loufoquerie, la réflexivité et la perplexité font partie intégrante d’une certaine tradition féministe à laquelle je suis farouchement attachée. Je sais que cela ne susciterait pas autant de clics que la citation de la ministre choisie comme titre pour l’interview citée, mais si j’étais sommée de donner ma définition du féminisme en un format facile à tweeter, je dirais « être féministe, c’est être perplexe. »

Voici quelques exemples de la façon dont mon féminisme se manifeste dans ma vie quotidienne, parfois de manière encombrante.

Si je regarde un film, je vais le soumettre mentalement au « test Bechdel » [iii] quasiment sans y réfléchir (1/ Y trouve-t-on plus d’un personnage féminin ? 2/ Si oui, ces femmes se parlent-elles entre elles ? 3/ Si oui, parlent-elles d’autre chose que d’un homme ?). Pour autant, parmi les films que j’emporterais si je devais aller sur une île déserte, beaucoup ne réussiraient pas ce test. Et je n’applique pas le « test Bechdel » au théâtre de Shakespeare – même s’il peut, en revanche, m’arriver de faire référence à la notion anachronique de « mecsplication »[iv] pour faire comprendre aux élèves les enjeux des dialogues entre Ophélie et son frère.

En tant que poète, linguiste et féministe, je suis triplement sensible à la façon dont la langue façonne des représentations du monde qui n’ont rien de naturel, et je sais que la transformation des comportements passe notamment par celle des énoncés utilisés pour les décrire: j’arrive ainsi à comprendre comment des femmes engagées contre la « culture du viol » insistent pour qu’on ne dise pas qu’une femme « s’est fait violer » mais plutôt qu’elle «  a été violée ».

Cela étant dit, dans de nombreuses situations, ma culture féministe me place face à des contradictions inconfortables. Ainsi, lorsque je fais la morale à ma fille de cinq ans parce qu’elle refuse de répondre, même par un sourire, à l’insistant « Bonjour ! » du voisin du deuxième étage, je crois entendre ma copine punk s’insurger (« Mais lâche-la, ta gamine ! Pourquoi veux-tu absolument la faire sourire ? Tu l’as vue, la vidéo des filles qui minaudent après s’être forcées à avaler du yaourt salé, alors que les garçons n’hésitent pas à grimacer dans la même situation ?[v]). Ce genre de contradictions, et les compromis imparfaits qui en découlent, se produit régulièrement dans la vie d’un parent féministe ; ce genre de contradictions se produit régulièrement dans la vie de tous les parents ; ce genre de contradictions se produit régulièrement dans la vie tout court. Et l’inconfort modéré qui en résulte n’est-il pas aussi ce qui fait justement le sel de la vie ? Par ailleurs, si j’estime en mon for intérieur que la femme assise sur le banc à côté de moi au square pourrait tolérer que sa fille de trois ans ne porte pas de pantalon sous sa jupe lorsqu’il fait trente degrés, ne suis-je pas tenue, à mon tour, de faire des compromis entre mes principes et les coutumes sociales dominant mon environnement ? Et penserais-je de la même façon si j’étais américaine, et que j’avais grandi dans un pays où les filles des Mormons portent de longues jupes depuis des lustres sans que leurs voisines s’en offusquent ?

Dernier exemple : il est devenu normal pour moi de dire he or she et d’écrire s/he lorsque, dans un commentaire de texte, j’évoque the reader. Mais pour mes étudiant.e.s, il va de soi que the reader doit être désigné par le pronom masculin, he, y compris lorsque nous sommes en train d’étudier un roman de Jane Austen, un extrait d’Alice au pays des Merveilles ou un essai de Virginia Woolf consacré à la place des femmes dans l’histoire littéraire. Au terme de plusieurs années d’études ponctuées de fiches de lecture et de dissertations en trois parties, « le Lecteur » et « l’Auteur » deviennent, pour les jeunes esprits français, des catégories de pensée aussi stables et simples que « le Livre » ou « la Société », notions elles-mêmes perçues comme aussi stables que le bureau sur lequel je suis en train d’écrire. Mais pour quelqu’un qui lit depuis des années des textes non encadrés par les manuels scolaires et qui a pris l’habitude de s’interroger sur ces notions, ce qui va de soi, c’est justement l’inverse – à savoir leur caractère problématique, historique et instable.

C’est pourquoi, lorsque je tombe sur une interview d’Alice Zeniter dans laquelle cette dernière évoque le « lecteur » auquel elle s’adresse sans mentionner la lectrice, cela me semble aussi dissonant que lorsque mon fils dit « les cheval »[vi]. (Les personnes qui cherchent de la matière pour alimenter les polémiques manichéennes du moment au lieu de me suivre dans la zone grise que je vais maintenant explorer peuvent s’arrêter ici, recopier la phrase précédente et la poster sur les réseaux sociaux pour illustrer à quel « on-ne-peut-plus-rien-dire-aujourd’hui-à-cause-des-féministes ».)

Pour celles et ceux qui sont encore là (j’espère que Chewbacca n’a pas décroché), je poursuis. Passé le premier effet de dissonance que produit la référence d’Alice Zeniter au « lecteur » pour lequel elle écrit, je n’en déduis nullement que cette romancière est un suppôt masqué du patriarcat et qu’il faudrait lui prescrire une bonne cure de points médians. Je sais bien que son énoncé n’est pas agrammatical sur le plan linguistique, mais qu’il est juste dissonant par rapport à ma grammaire du monde, la grammaire que je me suis constituée au fil de mes études et lectures. Je ne m’empare pas de mon stylo rouge pour souligner « le lecteur » sur mon exemplaire de Télérama, comme je le fais lorsque, dans une copie de commentaire sur Jane Eyre, Louise écrit he pour désigner the reader, alors même qu’elle est en train de commenter un chapitre dans lequel la narratrice s’élève contre le confinement des femmes à l’espace domestique[vii]. Je ne déduis pas non plus de cette interview qu’il faudrait réécrire tous les manuels scolaires en utilisant le point médian. Bien sûr, l’idée selon laquelle le mot « lecteur » renvoie à l’universel et englobe les lectrices est également une convention, de même que les règles de grammaire qui codifient actuellement la langue française sont le produit d’une histoire. Et il se trouve que cette histoire recoupe, par moments, l’histoire de l’infériorisation politique et sociale des femmes[viii]. Simplement, dans son roman et dans cette interview, Alice Zeniter s’intéresse à autre chose qu’à cette histoire-là. Et c’est son droit le plus strict.

Ainsi, j’ai toujours envie de lire son livre et je ne me sens pas exclue du public auquel elle s’adresse au motif que je suis une lectrice et qu’elle parle du « lecteur ». De même, je veux croire que les collégiens des quartiers dits sensibles ne se sentiraient pas exclus de l’univers imaginé par Alice Zeniter sous prétexte qu’elle a fait « de brillantes études à Normale sup » (comme le dit Télérama), un mot qu’ils n’ont peut-être jamais entendu, désignant une institution dans laquelle peu d’entre eux risquent de mettre un jour les pieds, à en croire les statistiques.

La sphère publique (dont j’ai parlé dans le prologue de cet essai) est un endroit qui ne ressemble pas à la maison. La sphère publique peut être définie de bien des manières, mais, dans l’immédiat, je vous invite à l’imaginer comme un square dans lequel nous pourrions jouer sans être en permanence surveillé.e.s par papa, maman, les grandes sœurs et les grands frères du quartier. Ce qui ne veut pas dire que ces derniers en sont exclus et qu’on ne peut pas, de temps en temps, s’y promener en leur compagnie.

Je me rappelle donc à cet instant que, comme moi et comme des générations d’élèves, Alice Zeniter a appris à parler du « Lecteur » en cours de français, de même que tous les élèves de France apprennent à utiliser le pronom « nous » pour présenter les trois parties de leurs dissertations (comme dans « Nous nous demanderons dans un premier temps si, pour apprécier un roman, le lecteur doit s’identifier au personnage et à ses sentiments »). Je me rappelle enfin que, dans le contexte de la culture mainstream, c’est moi, et pas elle, qui suis « bizarre » ou « déformée », parce que c’est moi, qui ai en quelque sorte « désappris » à croire à l’existence du « Lecteur », comme d’autres désapprennent à croire à l’existence de Dieu. Surtout, je me rappelle que cette déviance est un choix de ma part, et que je n’ai pas envie de me réveiller dans un monde où les outils que j’ai construit pour interroger les conventions deviennent subitement la nouvelle norme dominante – un peu comme si, demain, un décret entrait en vigueur stipulant que tous les mots doivent être mis entre guillemets, ou, pire, que le point d’interrogation doit être utilisé à la fin d’absolument toutes les phrases : si tout devient question, alors plus rien ne fait question. Quel diabolique retournement de situation, don’t you think?

Il se trouve qu’Alice Zeniter évoque justement son athéisme dans cette interview, et qu’un peu avant ou un peu après avoir dit qu’elle ne croyait pas en Dieu, elle explique qu’elle croit en Bourdieu. Aussi peut-on supposer qu’elle approuverait les démarches que j’adopte pour sensibiliser les élèves au fait que les façons d’écrire et de lire varient en fonction de paramètres culturels, historiques, économiques et sociaux. Le genre fait simplement partie de ces paramètres, et lorsque j’écris « the reader … s/he », j’invite les élèves à se demander pour quelle communauté imaginaire le texte que nous lisons a été écrit. Si ma mémoire est bonne, dans son interview, Alice Zeniter évoque non seulement Bourdieu mais aussi son père, sa mère, et un ami avec qui elle est allée en Algérie. Peut-être a-t-elle également pensé à sa grand-mère en écrivant son roman, ou à la libraire du coin de la rue (en ce moment même, je pense à la jolie libraire du cours Emile Zola, car elle vient de m’envoyer un message pour m’indiquer que le livre que j’avais commandé était arrivé).

Allons plus loin. Lorsqu’en classe, nous travaillons sur un extrait d’un texte dans lequel George Orwell raconte son voyage en train à travers l’Angleterre industrielle, le fait de se poser en lectrice permet de faire apparaître des choses tout à fait passionnantes, des choses qui restent cachées si l’on dit le « lecteur »[ix]. En effet, en tant que lectrice, je m’aperçois qu’Orwell construit dans ce texte une représentation du monde et de la position qu’il y occupe qui est complètement déterminée par des paramètres sociaux, culturels et sexués. Dire « lectrices et lecteurs » me permet d’interroger, avec les élèves, le sens des pronoms utilisés par le narrateur (« je », « nous », « eux », « vous », « on ») dans le cadre de cette représentation qu’il est en train de produire. Dire « lectrices et lecteurs » nous aide à percevoir l’influence d’une certaine tradition iconographique religieuse dans la description de la femme agenouillée à l’arrière d’un taudis dont Orwell dit avoir croisé le regard, et qu’il s’empresse de transformer en allégorie de la condition ouvrière. Dire « lectrices et lecteurs » nous invite à faire le lien entre cette tradition iconographique et l’histoire du « regard masculin » (male gaze) dans les représentations artistiques occidentales[x]. Dire « lectrices et lecteurs » nous permet de nous demander ce qui se passerait si une jeune femme qui a l’habitude de nettoyer les toilettes bouchées était en train de lire le texte avec nous : que verrait-elle, que nous ne voyons pas, nous qui avons la chance de pouvoir passer nos journées à lire plutôt qu’à nettoyer les toilettes bouchées?

Dire « lectrices et lecteurs », c’est, en somme, retourner les leçons d’Orwell sur la langue comme outil politique contre Orwell lui-même : c’est faire une lecture orwellienne de George Orwell. En bon jedis, les disciples d’Orwell que nous sommes découvrons un jour avec stupeur que notre maître lui-même était un individu particulier doté d’intérêts particuliers, faisant un usage particulier et stratégique de la langue dans laquelle il écrivait, un mortel et non une icône dont on « like » mécaniquement les paroles sacrées sur les réseaux sociaux.

Allons encore un peu plus loin. L’essai que je suis en train d’écrire ne sera pas lu dans deux cents ans de la même façon qu’il le sera demain, et pas seulement parce que le climat se sera réchauffé de plusieurs degrés, mais aussi parce que les frontières de la République des lettres auront bougé, comme elles ne cessent de bouger depuis que la Littérature comme discipline a été inventée et que l’alphabétisation du plus grand nombre est en marche. Le texte que je suis en train d’écrire ne sera pas lu de la même manière si je te dis tu, si je vous dis vous ou si je parle d’elles comme si elles n’étaient pas dans l’amphithéâtre.  Le texte que je suis en train d’écrire ne sera pas lu de la même façon si tu le lis à l’hôpital, si tu as mal au ventre ou si vous êtes dans un hamac sur le pont d’un bateau à aubes descendant le Mississippi.

Le texte que je suis en train d’écrire ne serait pas le même s’il était adressé à l’Académie française ou si je l’écrivais exclusivement pour Léa et Alice, les deux étudiantes qui sont venues me voir hier en classe pour me demander mon avis sur l’usage du point médian dans leurs dissertations de littérature française.

En l’occurrence, le texte que je suis en train d’écrire est destiné à une communauté imaginaire incluant non seulement Alice et Léa mais aussi un académicien qui, par un improbable concours de circonstances, serait amené à le lire. Autrement dit, le texte que je suis en train d’écrire n’est pas né d’une envie de m’adresser au « Lecteur » mais bien à des lecteurs et des lectrices tout à fait réels. Toutefois, ce texte est aussi écrit en pensant (ou pour penser) à des gens qui ne sont plus là, qui ne seront bientôt plus là ou qui ne sont pas encore nés. En ce sens, ce texte est écrit pour le Lecteur, c’est-à-dire qu’il tend vers un point de vue universel et transcendant, un point de vue qui m’échappe et qu’on pourrait aussi bien désigner par le nom de « Dieu », qui est peut-être justement ce que d’autres voudraient aujourd’hui désigner par un point médian, ou encore par un néologisme au genre neutre, un néologisme qui reste à inventer.

On peut dire le « lecteur » sans vraiment penser au lecteur, comme on dirait machinalement « Dieu merci » alors même qu’on est athée, donc sans vraiment penser à Dieu : c’est un automatisme de langage. Quand je dis « le lecteur et la lectrice », je donne au mot « lecteur » un sens vocatif et performatif, activant son pouvoir d’interpeller les personnes présentes ici et maintenant. J’attire ainsi l’attention sur le fait que ce qui se joue dans notre rapport au texte au moment où nous l’interprétons, c’est quelque chose de l’ordre du sacré (et si ce mot vous fait peur, je vous propose de parler d’un moment « magique »).

Quand j’étais enfant et que mes grands-parents m’emmenaient à la messe, je m’ennuyais beaucoup, mais, au moment où le prêtre disait « Ceci est mon corps », je me réveillais toujours ; n’étant pas catholique, je ne pouvais pas me lever et aller manger l’hostie avec les autres, ce que je trouvais bien dommage. Néanmoins, je sentais que quelque chose de très fort était en train de se passer pour les gens qui m’entouraient, ce qui m’impressionnait. Eh bien, quand je dis en classe « ce texte, ses lecteurs et ses lectrices », j’essaie de créer dans la salle de classe un moment un peu comme celui-là : un moment où chaque individu présent peut sentir qu’en interprétant ce texte ensemble, nous sommes en train de nous relier à la grande communauté des humains – à hier, maintenant, et demain.

Enfin, le texte que je suis en train d’écrire fait le pari que ce qui est inclusif, c’est l’intelligence, car il part du postulat que l’intelligence est la chose du monde la mieux partagée. J’écris pour des cerveaux pas encore paralysés, j’écris pour des esprits disponibles et agiles. Et oui (soupir) oui : il se trouve, nous allons bientôt y venir, que ces esprits sont aussi (sont surtout, dirait Spinoza) des corps.

III

Ce matin, mon fils, qui aura bientôt trois ans, voulait mettre des collants, comme sa sœur. Puis il ne voulait plus rien mettre par-dessus. « Il faut mettre un pantalon, mon vieux, tu ne peux pas sortir en collants.» « Mais si, maman, regarde Alice ! » me dit-il en montrant sa sœur. « Alice porte une robe », ai-je répondu, « et toi tu n’en as pas. » « Mais maman, je veux une robe ! » « Tu peux mettre les robes de ta sœur à la maison, mais pour sortir, tu dois porter un pantalon.» « D’accord, maman. Je peux mettre mon déguisement de chevalier, alors ? Celui avec des fleurs dorées ? »

Dans la rue, je marche avec l’enfant qui porte, sous son blouson, un déguisement de chevalier et des collants. Pendant qu’il babille, je pense aux auteurs contre-révolutionnaires qui, il y a plus de deux siècles, se moquaient de la fiction de l’homme universel dans l’intérêt duquel on prétendait désormais gouverner. Je pense à la célèbre observation de Joseph de Maistre – « il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu », que mon grand-père aurait très bien pu faire, et qui est au cœur de l’éthos conservateur.

La pensée occidentale progressiste s’est construite en opposition à ce type de raisonnement, même si, dès qu’on a commencé à parler des droits de l’homme, plusieurs femmes se sont immédiatement élevées pour dire « Minute papillon, qu’en est-il des droits des femmes dans cette histoire ? » Ce à quoi les Jacobins ont peut-être répondu « Écoute ma belle, tu vois, là, je suis déjà bien occupé à devoir défendre ce fichu concept de “droits de l’homme” face aux armées contre-révolutionnaires qui veulent m’imposer Dieu et le Roi, donc si tu pouvais arrêter de me casser les couilles, ce serait sympa. »

Je pense à ces choses sur le chemin de la crèche, tout en écoutant d’une oreille l’enfant babiller. « Regarde maman, c’est Halloween ! », crie-t-il soudain en passant devant l’école au coin de la rue et en apercevant un groupe de femmes portant de très longues robes noires. « Non, mon lapin, ce n’est pas Halloween, parle moins fort s’il te plaît. »

Cet enfant ne sait ni lire, ni écrire, cet enfant grandit, comme moi avant lui, dans un environnement profondément métissé, cet enfant ne connait pas le mot de Dieu mais il connait Halloween, cet enfant ira bientôt à l’école, cet enfant croit que les dragons et le Petit Chaperon Rouge existent « pour de vrai », cet enfant portait des couches il y a six mois, cet enfant est en train d’apprendre qu’on ne peut pas sortir tout nu dans la rue, que la mendicité est interdite, que les filles peuvent mettre des pantalons, que les garçons ne peuvent porter des jupes que pour Halloween, que certaines grandes personnes ont le droit de se déguiser tous les jours mais qu’il ne convient pas pour autant de les montrer du doigt. Cet enfant regarde le dessin animé de Mini-Loup dans lequel une « fille » (je crois que c’est un chat) joue aux pirates, puis il va dans sa chambre et crie « Je suis Louna, la terrible piratesse! », c’est-à-dire qu’il se déguise en une fille qui se déguise en garçon … elle-même représentée sous les traits d’un animal.

Lorsque nous jouions hier soir aux kapla et qu’il m’a demandé, « Maman, est-ce qu’on habite sur la Terre ? », j’ai répondu, « Oui mon chat, sur la Terre : nous sommes des Terriens, pas des Luniens ». Aurais-je dû parler des Terriennes et des Luniennes pour ne pas l’installer dans une représentation andro-centrée du monde et pour qu’il soit bien certain que sa sœur ne vient pas de Vénus ? J’ai tendance à penser que l’adoption « officielle » du point médian serait moins utile à l’égalité des sexes que la poésie chaotique du monde dans lequel les enfants d’aujourd’hui sont en train de grandir – pour peu que les adultes ne passent pas leur temps à attirer leur attention sur la différence des sexes, ce qui pourrait bien être un des effets pervers du point médian systématisé[xi].

IV

Ce texte risque de faire grincer beaucoup de dents, mais je vais quand même poursuivre, au cas où Chewbacca serait encore là. Après tout, si j’arrive à unir contre mes opinions hérétiques l’Académie française et l’Académie du point médian, cela représentera peut-être une contribution imprévue aux changements de paradigmes que nous sommes en train de vivre (pardon maman !).

Quand j’étais au lycée, j’avais un prof d’anglais excentrique et très drôle, qui portait le nom d’un personnage littéraire anglais – appelons-le Monsieur Twist. Un jour, Monsieur Twist nous a rendu nos copies de devoirs sur table. Dans la marge de mon essai, il avait, comme à son habitude, gribouillé plusieurs visages souriants, recourant copieusement aux icônes bien avant que l’Education-dite-nationale ne recommande de les substituer aux notes pour diminuer la violence symbolique de ces dernières. Et puis, soudain, une exclamation dans la marge, et mes joues qui deviennent aussi rouges que l’encre de son stylo : « Ma fille, tu es non seulement jolie, mais aussi intelligente ! »

C’était les années 90, cette époque lointaine où j’avais quinze ans, où la gauche plurielle faisait voter les trente-cinq heures et où un prof pouvait faire ce genre de remarques sur une copie sans craindre de voir une photo de la page en question immédiatement envoyée sur les réseaux sociaux, entraînant la mobilisation de tous les passants vigilants. C’était complètement déplacé, c’était incroyablement embarrassant, c’était honteusement agréable, c’était affreusement irresponsable. Pour autant, ce prof n’était pas un prédateur sexuel, ni même un dragueur. Il n’était pas en train de me proposer d’aller prendre un café. Il n’était pas en train d’ouvrir son manteau devant moi au détour d’un sombre couloir. Il n’avait pas écrit « Ma fille, tu es non seulement intelligente, mais tu es surtout très bonne ! »

Monsieur Twist, disons-le encore, n’était pas comme le principal adjoint du collège de la périphérie parisienne à qui j’eus affaire des années plus tard. Alors que, néo-titulaire, j’essaierais tant bien que mal d’enseigner l’anglais et d’expliquer à Kléra qu’il ne fallait pas me traiter de « salope », Monsieur le principal adjoint, me croisant dans l’escalier, ferait remarquer à Éric, mon collègue prof de lettres: « Elle a un cul, celle-là ! » (Éric: tu as vraiment été une sœur pour moi ce jour-là. Bisous).

Ainsi, je ne fus pas traumatisée par l’observation de Monsieur Twist, mais j’en fus marquée, sans doute parce que cette note marginale était arrivée à un moment où la question de mon identité, celle de mon « être-fille » et celle du regard des autres se posaient pour moi d’une façon particulièrement délicate. Deux ans plus tard, en cours de philo, Madame Rancière écrivait à la craie au tableau la question suivante : « Avoir un corps, est-ce une force ou une faiblesse ? » et nous demandait d’y réfléchir en trois parties. Je rendis une copie blanche.

Je ne saurais dire si cette inhibition avait un rapport avec la façon inappropriée dont Monsieur Twist avait choisi de m’encourager à exercer mon intelligence. J’étais une élève très sérieuse, j’adorais le cours de philo, je vénérais Madame Rancière et je passais des heures dans des cafés enfumés avec mes copines pour préparer un exposé sur les Méditations métaphysiques de Descartes (Test Bechdel: 2/3). Nous nous amusions beaucoup. Je ne savais pas du tout ce que j’allais devenir. J’avais à la fois très peur et très envie de quitter le lycée. Je ne comprenais pas qui j’étais. Je me sentais perdue, fragile, minuscule. Les tours jumelles du World Trade Center étaient encore solidement plantées dans le paysage, et pourtant je sentais que le monde dans lequel j’allais devoir être adulte n’aurait plus rien à voir avec celui de mes parents, qui, pour leur part, semblaient d’ailleurs avoir des difficultés considérables à s’insérer professionnellement (entre guillemets).

J’apprenais par cœur la tirade de Juliette au balcon, et je me la récitais dans les jardins du Luxembourg, quand je n’écoutais pas les mix-tapes qu’avait enregistrées pour moi mon copain. Je traversais la Seine pour rentrer chez moi et je faisais claquer quatre bises sur les grosses joues d’Alix, surnommé Black Buddha, qui dealait du haschich pour tout le haut du quartier de Belleville, trônant au sommet de l’escalier par lequel on descendait de l’avenue Simon Bolivar à la ruelle en forme d’équerre dans laquelle j’habitais (« Comment ça va, princesse ? Bien ? Tranquille ? »). Je ne cessais de rendre des copies blanches en cours de philosophie.

Je ne sais pas quelle mouche avait piqué Monsieur Twist le jour où il griffonna dans la marge de mon essai, pas plus que je ne sais ce qui arriva à ma grand-mère le jour où elle sortit dans les rues de Paris avec l’étoile jaune pour la première fois, car mon père n’a pas terminé son anecdote l’autre jour. Ce qui est sûr, c’est que, adolescente, malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à écrire une réflexion philosophique en l’énonçant à partir du sujet désincarné, impersonnel, hyper-structuré et abstrait que Madame Rancière mettait en scène dans ses corrigés de dissertation, et que trois parties ne me suffisaient pas pour organiser la multitude de voix et de points de vue qui s’entrechoquaient en moi.

L’écriture inclusive était pourtant déjà adoptée sur mon passeport : « Né(e) le 30 mai 1978 ». N’est-il pas étrange de penser qu’une norme administrative utilisée depuis longtemps par l’État pour classer les individus et contrôler leur identité soit aujourd’hui considérée comme une condition nécessaire à leur liberté ?

V

Comme vous pouvez le constater, j’ai appris à remplir les pages blanches. J’ai même appris à utiliser le pronom « nous » et à organiser ma pensée en trois parties, ce qui m’a permis d’obtenir l’agrégation d’anglais. J’ai appris à maîtriser les conventions du discours écrit en vigueur dans le monde où j’ai grandi, et c’est bien pour cela que je peux m’en moquer. Mais comme disait Shakespeare, si les vacances duraient toute l’année, jouer serait aussi ennuyeux que travailler[xii]. Le carnaval n’aurait plus de raison d’être si l’ordre qu’il transgresse n’existait plus. Que se passe-t-il lorsque le Joker s’installe à la Maison Blanche et commence à faire la Loi ? Sans doute serait-il intéressant ici de consulter des psychanalystes.

Tout à l’heure en classe, nous avons fini de traduire un extrait des mémoires de Mark Twain puis lu le dernier rapport de jury de l’ENS (donc le premier de l’ère Trump), parsemé de références aux candidat.e.s. Ainsi, la démarche littéralement marginale que j’utilise depuis des années pour aider les élèves à décaler leur regard est aujourd’hui adoptée par une instance de sélection qui se trouve être au cœur du système de reproduction culturelle de la société française, une instance dont le métier est précisément d’inclure un petit nombre, et donc d’exclure un bien plus grand nombre d’individus. On peut ainsi lire que

« le jury encourage vivement les candidat.e.s qui n’ont pas encore acquis cette maîtrise linguistique à s’inspirer de ce relevé, ainsi que de ceux qu’ils.elles pourront consulter dans les précédents rapports, pour corriger systématiquement leurs erreurs et progresser. »

Dans la classe, les élèves semblent très partagés sur cette petite révolution et tout le monde s’agite. Camille se réjouit et m’explique que grâce au point médian, les femmes deviendront visibles dans « la Société ». Je voudrais lui demander si elle est certaine que les femmes sont invisibles dans la société française. Je voudrais lui demander si être visible est toujours une bonne chose. J’aimerais savoir quelle innovation linguistique elle propose pour que la pauvreté cesse d’être invisibilisée dans les discours et les politiques publiques, alors même qu’elle saute aux yeux des enfants qui n’ont pas encore appris à filtrer leur perception du monde sensible.

Pierre est un défenseur enthousiaste du point médian. Il dit qu’il faudrait peut-être aussi rebaptiser les rues nommées après des personnalités ayant participé à la colonisation ou défendu l’esclavage, et même enlever tous les noms de rues, ce qui règlerait le problème. A la place, on mettrait des numéros. Lui, ça lui rappelle New York: il trouve ça bien, il trouve ça moderne. Moi, ça me rappelle les numéros tatoués sur les bras de celles et ceux qui sont revenus des camps.

De son côté, Thomas s’interroge : il a lu de près le rapport de jury, et il croit avoir compris qu’un.e candidat.e pourrait aller jusqu’à rédiger sa version au concours en utilisant des points médians. Je le regarde, incrédule. Traduire Huckleberry Finn avec des points médians, vraiment ?

J’avais l’impression de me retrouver dans le monde à l’envers, celui de Brexit, Donald Trump et de tous les exclus ayant voté pour en finir avec le système, qui se sont réveillés un matin et ont appris sur les réseaux sociaux que les marges étaient maintenant devenues le centre. Je me suis souvenue d’Orwell, qui invitait à se méfier des inversions absurdes de la novlangue paraissant pourtant naturelles aux passants qui les voient tous les jours inscrites sur les murs. J’ai été prise de vertige, mon bureau a semblé vacillé et je me suis mis à parler encore plus vite que d’habitude en cours. Il me paraissait soudain très urgent d’expliquer aux élèves la chance qu’ils avaient d’être dans un lieu où on apprend à penser en trois parties, car le chiffre trois empêche de croire qu’il suffit de remplacer le noir par le blanc pour en finir avec l’injustice, et vice versa.

J’essaie de leur faire comprendre que la traduction n’est pas un sport de combat mais un art de l’équilibre et un art de la perte. Je leur raconte que ce matin, mes enfants jouaient à coller des aimants aux formes des lettres de l’alphabet sur le frigidaire, et qu’ils se sont disputés : le petit garçon, qui ne sait pas lire, voulait dessiner des formes sans queue ni tête avec les lettres mais sa grande sœur, qui commence à déchiffrer, voulait les organiser autrement, pour former des syllabes et peut-être même des mots. Je leur explique : vous comprenez, apprendre à lire, c’est s’agréger à une nouvelle communauté, mais c’est aussi se retrouver de l’autre côté de la frontière de l’enfance. Grandir, parler, écrire, c’est d’abord s’exclure soi-même de certains jeux, puis, inévitablement, exclure de vos nouveaux jeux ceux qui sont trop petits pour les comprendre. Bientôt, l’étoile d’araignée deviendra une bonne vieille toile d’araignée pour le petit garçon. Et plus tard, il apprendra aussi que les étoiles jaunes ne sont pas toutes comme celle que nous avons accrochée au sapin ce matin.

Je leur explique que la dispute de mes enfants m’aide à comprendre Mark Twain évoquant avec nostalgie l’époque lointaine où il n’avait pas encore appris à déchiffrer « la langue du Mississippi » et à interpréter de façon rationnelle et utilitaire tous les signes mystérieux qui bordaient les berges du grand fleuve[xiii]. Je leur dis : la vie est l’histoire de ce mouvement par lequel nous nous éloignons des rives du monde pré-verbal dans lequel les catégories linguistiques, les vêtements et les normes sociales n’existaient pas encore.

Je m’aperçois que ce qui doit être préservé n’est pas la même chose pour leur génération que pour la mienne. Je leur dis que je vais avoir quarante ans l’année prochaine, et que j’espère qu’ils m’offriront un voyage sur le Mississippi pour se faire pardonner de faire blanchir mes cheveux si rapidement.

Peut-être aurais-je mieux fait de ne jamais inviter mes élèves à aller voir ce qui se passe, quand on transforme le lecteur en lectrice. Peut-être ne suis-je après tout qu’une des filles de Pandore.

VI

Demain, en classe, je vais retrouver Alice et Léa, qui sont venues me voir à la fin du dernier cours: « Madame, est-ce que vous pensez qu’on a le droit d’écrire nos dissertations de littérature française avec des points médians ? »

Je leur dirai que je n’ai pas la réponse à leur question, et je leur conseillerai d’aller en parler avec la prof de philo dans la salle d’à côté, parce qu’elle doit avoir quelques idées intéressantes au sujet de l’émancipation et de l’universel, et d’ailleurs, elle pourrait aussi sûrement nous aider à penser la distinction entre le droit, les normes, les règles, les conventions et la coutume. Je leur dirai que je préfèrerais avoir un prof qui refuse de lire des copies pleines de points médians mais qui adore la poésie plutôt qu’un prof psychorigide qui pénalise l’absence de points médians comme il pénaliserait une très grosse faute d’orthographe.

J’ajouterai que je serais heureuse d’aller au café avec qui le souhaite pour discuter, et je leur rappellerai que tout cela est important mais pas grave. Je leur raconterai peut-être aussi que ma grand-mère allait dans les cafés de St-Germain-des-Près avec Simone de Beauvoir, dont elle avait été l’élève au lycée Molière, qui sera peut-être un jour débaptisé pour être renommé par un chiffre. Puis je rentrerai chez moi, et j’irai ouvrir un livre d’essais de Virginia Woolf, dont je traduirai un extrait :

« Ce sont les mots qu’il faut blâmer. De toutes les choses, ce sont les plus sauvages, les plus libres, les plus irresponsables, les moins enseignables. Bien sûr, vous pouvez les attraper, les trier et les classer par ordre alphabétique. Mais les mots ne vivent pas dans les dictionnaires ; ils vivent dans l’esprit. (…) Ainsi, énoncer des lois pour des vagabonds si irrécupérables est d’une inutilité absolue. Quelques règles de grammaire et d’usage sont les seules contraintes auxquels nous pouvons les soumettre. Tout ce que nous pouvons dire à leur sujet, alors que nous les scrutons par-dessus le rebord de cette profonde et sombre caverne dans laquelle ils vivent – l’esprit – tout ce que nous pouvons dire à leur sujet, c’est qu’ils semblent apprécier que les gens pensent et sentent avant de les utiliser, non pas qu’ils sentent et pensent à eux, mais qu’ils sentent et pensent à autre chose. Ils sont extrêmement sensibles, et on les fait facilement rougir. Ils n’aiment pas que l’on discute de leur pureté, ou de leur impureté. Si vous fondez une Société pour la Pureté de la langue anglaise, ils manifesteront leur ressentiment en fondant une Société pour l’Impureté de la langue, et c’est ce qui explique la violence peu naturelle des façons de parler moderne ; c’est une façon de protester contre les puritains… »[xiv]

VII

Quand on lit le Deuxième Sexe en parallèle avec Une Chambre à Soi de Virginia Woolf[xv], on ne peut plus envisager de la même façon ces histoires de genre et d’écriture. Pour finir, je vais donc essayer de faire le lien entre la partie française et la partie anglaise de mon cerveau, en vous laissant imaginer quelle convention linguistique et typographique il convient d’inventer pour désigner cette gymnastique mentale.

Dans le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir écrit sur les femmes en adoptant le masque du sujet impersonnel et désincarné que Madame Rancière me demandait d’adopter dans mes dissertations, ce « nous » qu’on peut retrouver dans les manuels scolaires et les rapports de jury des concours. Dans un premier temps nous verrons que, puis on se demandera si, enfin il apparaîtra que. Simone de Beauvoir dit « les femmes ceci, les femmes cela » : jamais elle ne dit « je », et lorsqu’elle dit « nous », ce n’est pas pour dire « nous les femmes », c’est pour dire « nous les philosophes », « nous les individus qui, par le savoir et la raison, avons réussi à nous arracher à notre milieu d’origine, à notre subjectivité et à nos caractéristiques idiosyncrasiques, comme le sexe, la couleur de peau, le patois de nos grands-mères ou l’accent de nos pères qui traînaient dans les rues (Comment ça va, princesse? Bien ? Tranquille ?), afin de nous agréger à la communauté surplombante des dieux de l’Olympe et de la Sorbonne (levez le nez si vous passez par le grand amphithéâtre et vous comprendrez de quoi je parle), la communauté des individus capables de produire des énoncés en formes d’axiomes du type « On ne naît pas femme, on le devient. » Beauvoir s’inscrit ainsi dans une tradition d’éloquence séculaire, qui a longtemps été l’apanage des prêtres, donc des hommes. La voix qui résonne dans son livre est une voix magistrale, docte et « neutre » qui vise à invisibiliser le corps trop humain dont elle émane.

Or il se trouve que ce corps individuel, le beau corps aux jolies fesses de Simone de Beauvoir appartient aussi à un corps collectif, celui des femmes, qui est alors depuis des lustres politiquement, culturellement, économiquement et juridiquement dominé par le groupe des hommes: lorsque le livre paraît en 1949, on vient à peine de décider que leurs voix méritaient d’être comptées pour élire les représentants de la nation, qui ne peuvent pas encore être des représentantes.

Avoir un cul, est-ce une force ou une faiblesse ? L’enjeu, précisément, est alors pour Beauvoir de démontrer que son corps de femme n’est pas plus encombrant que celui d’un homme, et qu’elle est parfaitement capable de s’exprimer comme si elle était un pur esprit détaché de toutes contingences matérielles, des préoccupations domestiques, du regard masculin et de son cycle menstruel. Cela paraît ridicule aujourd’hui, mais c’est bien contre ces représentations que devaient s’affirmer les femmes qui souhaitaient alors que leur voix porte un peu au-delà de la chambre d’enfants et de la cuisine (quand je dis « cela paraît ridicule », je m’adresse en fait à des lecteurs et lectrices qui ne traînent pas sur les réseaux sociaux et qui ignorent donc que ces représentations du féminin sont encore souvent envoyées à la figure de celles qui s’expriment dans la sphère publique). Les conventions du discours que Beauvoir énonce visent à démontrer que les femmes sont parfaitement capables de se détacher de leur intériorité pour penser et orienter le cours du monde en compagnie des hommes dans le monde extérieur.

Aussi Simone de Beauvoir serait-elle sans doute effarée si, revenue parmi nous aujourd’hui, elle entendait la Secrétaire d’État déclarer : « Je serais insécurisée d’envoyer mes enfants à l’école en me disant que leur enseignement va dépendre de l’humeur du prof.» A ce moment-là de son intervention, la ministre s’appuie en effet sur son statut de mère pour renforcer son autorité dans la sphère publique, alors que pour Beauvoir, l’enjeu était justement d’être évaluée indépendamment de sa soi-disant fibre maternelle, indépendamment de ses compétences domestiques supposées naturelles et forcément épanouissantes.

Passons maintenant de l’autre côté de la Manche et allons déambuler en compagnie de Virginia Woolf dans les rues de Londres et d’Oxford. Pour un esprit formé dans les écoles de France, la lecture de ce texte est une source de jubilation infinie, précisément parce que Woolf ne cesse de nous rappeler que l’écriture et la lecture ne sont pas seulement (ne sont pas du tout ?) des activités de l’esprit mais bien du corps. Pour démontrer qu’il serait temps de faire un peu de place aux femmes dans les lieux où les hommes se réunissent pour produire du savoir, des règles et des lois, Virginia Woolf fait exactement l’inverse de ce que fait Simone de Beauvoir : elle ne cesse d’insister sur son corps de femme et elle ne cesse de souligner à quel point sa « féminité » conditionne son rapport au monde. Au lieu de gommer les marqueurs de la subjectivité dans son discours, elle produit un récit dans lequel elle se met en scène en train de déambuler, physiquement et mentalement, dans un espace qui est à la fois public et privé, universel et intime, extérieur et intérieur, vertical et horizontal, « masculin » et « féminin ». Après avoir retracé l’histoire de l’invisibilisation des femmes dans la sphère publique, elle se sert de toutes les caractéristiques associées à la féminité pour proposer un regard décalé sur le monde édifié par les hommes.

Il faut bien comprendre que Virginia Woolf est tout aussi capable de produire des axiomes que Simone de Beauvoir. Autrement dit, « elle » est capable de s’extraire, par la pensée, de sa petite vie personnelle et de sa petite chambre sous les toits du haut Belleville, de ses petites histoires sentimentales, des discussions avec ses copines, de la liste de courses qu’elle doit aller faire avant d’aller chercher les enfants à l’école, des nuits entrecoupées par les pleurs du bébé qui fait ses dents et de son mal de ventre. « Elle » est capable de parler d’une voix sentencieuse et de produire des énoncés génériques qui se retrouveront sur des cartes postales et seront citées par les générations futures, exactement comme les citations iconiques d’Orwell dont on a parlé tout à l’heure. « Elle » en est capable parce que, comme Simone de Beauvoir, « elle » a beaucoup lu, beaucoup étudié, et qu’elle a aussi pris le temps d’échanger son point de vue avec plein de gens passionnants et très différents d’elle – des hommes et des femmes de tous âges, des peintres, des philosophes, des linguistes, des chômeurs, des économistes, des piliers de bar, des artistes de tous poils, des scientifiques, des voyageurs et des voyageuses … bref, elle fait partie d’un réseau ou, pour parler comme Bourdieu, d’un champ.

Donc elle est capable de s’abstraire, par la pensée et par l’imaginaire de son petit moi et de son petit corps de femme, et d’ailleurs elle ne se prive pas d’emprunter de temps à autre les modalités du discours académique en vigueur à Oxford et Cambridge, universités longtemps réservées aux hommes. Il y a des essais de Virginia Woolf dans lesquels elle déploie une voix très proche de celles des critiques masculins qui dominaient alors les revues et les universités. Mais dans Une Chambre à soi, cette voix ne cesse de se mélanger à d’autres voix, moins « pures », moins éduquées, moins sûres d’elles, moins structurées. Ce mélange, cette instabilité, cette versatilité, cette fragilité et cette impureté sont, d’une certaine façon, le sujet de son essai, et constituent le fond et la forme de que je suis en train d’écrire. Tout en soutenant, comme Simone de Beauvoir, que les caractéristiques marquées dans notre culture comme « féminines » et « masculines » sont le produit de l’histoire et de l’éducation, tout en étant sensible à la violence de l’exclusion subie par la sœur imaginaire de Shakespeare, Virginia Woolf invente un discours énoncé par un sujet dont la fragilité fait la force, et dont l’individualité fait l’universalité.

VIII

J’ai appris à écrire des dissertations en trois parties en faisant comme si mon corps et mon environnement n’existaient pas. Mais je sais aussi qu’il n’y a pas si longtemps, je n’aurais pas eu le droit d’aller à l’université, parce que née femme. Par conséquent, j’aurais dû me débrouiller autrement pour m’éduquer et pour exercer mon intelligence. J’aurais dû faire flèche de tout bois, et j’aurais dû apprendre à lire de la philosophie en berçant mes enfants. J’aurais dû m’interrompre souvent, comme à l’instant même, parce que le petit garçon a fini sa sieste et vient me demander un « briberon » d’eau.

Après bien des années d’études, maintenant que je me sais capable d’écrire comme si j’étais un pur esprit, je choisis d’écrire autrement. En ramassant le kaléidoscope qui traînait dans le salon, j’ai compris que la robe de chambre que j’enfile lorsque je me lève la nuit pour calmer un enfant agité est faite de la même étoffe que celle dans laquelle Descartes se demandait, au coin du feu, s’il n’était pas en train de rêver son existence.

Lorsque mes élèves me demanderont demain s’il faut écrire leurs dissertations de lettres avec des points médians, je leur dirai donc que je n’en sais rien. Puis j’ajouterai qu’en ce qui me concerne, je n’en ai pas eu besoin pour devenir sujet. Je leur conseillerai d’apprendre à dire « Je », et je les avertirai que cela prend du temps. Je leur dirai que j’ai construit ce « je » avec mes tripes, mes dents, mes cheveux, mes yeux, mes oreilles, mes seins et ma peau. Sans péridurale. Et je préciserai que ce « je » n’est pas le sujet surplombant et rationnel de la pensée occidentale qui est allé coloniser le monde, mais qu’il n’est pas non plus celui d’un corps dominé, humilié, brutalisé ou exploité.

Je leur rappellerai que si Flaubert a dit qu’il était Madame Bovary, Madame Bovary aurait aussi aujourd’hui les moyens de dire qu’elle ne veut pas être Madame Bovary, et qu’elle pourrait même décider d’être Flaubert. Je leur raconterai que j’ai écrit un poème en me mettant dans la peau de Victor Hugo, mais que j’ai remplacé le bruit des vagues par celui du lave-vaisselle, parce que je n’avais pas, comme lui, une maison isolée au bord de la mer, et sans doute une servante pour faire la vaisselle.

Puis je leur suggèrerai de se trouver un carnet pour noter leurs observations les plus incongrues, d’apprendre des langues étrangères, de quitter la maison, d’aller voir comment on vit dans les familles ennemies, de voyager, d’aller se promener dans les villes la nuit, et de se perdre un peu, de temps en temps. Je leur dirai que je leur ai écrit un texte qui marquera l’histoire de la langue française, même si on ne me fait pas des funérailles nationales.

Enfin, si Chewbi est encore là, je ramasserai sa copie, puis dans la marge, j’écrirai à l’encre invisible:

Si tu réussis à parler aux foules sans perdre ta vertu, ou à parler aux rois sans perdre ce qui te relie au commun des mortels, alors mon fils, tu seras non seulement intelligent, mais aussi intelligente.

Décembre 2017

 

 

 

 

[i] Un mot épicène est un mot qui a la même forme au masculin et au féminin.

[ii] Marlène Schiappa interviewée par Aude Loriaux, Slate, 22 novembre 2017

[iii] Le « test Bechdel » doit son nom à la dessinatrice américaine Alison Bechdel, qui présenta le test en question dans une bande dessinée parue en 1985, Dykes to Watch Out For. Elle attribua elle-même l’origine de cette idée à son amie Liz Wallace et aux écrits de Virginia Woolf.

[iv] Le mansplaining, parfois traduit par « mecsplication» est « un concept féministe qui désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante. Il s’agit d’une notion développée par les mouvements féministes américains, en particulier sur Internet. » (Wikipedia)

[v] Dans une interview au Monde datée du 9 juillet 2017, Virginie Despentes a raconté l’anecdote suivante : « Une étude publiée il y a cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font ‘beurk’ devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit. » L’étude en question était en fait une émission de divertissement espagnole (voir L’Obs, « On a retrouvé l’étude citée par Virginie Despentes », Agathe Ranc, 12 juillet 2017).

[vi] Alice Zeniter interviewée dans Télérama par Nathalie Crom, 27 novembre 2017. Le roman d’Alice Zeniter s’intitule L’Art de perdre (Flammarion, 2017), en écho à un poème d’Elizabeth Bishop dans lequel elle écrit que « l’art de perdre n’est pas difficile à maîtriser » (« One art »). Comme je l’évoque plus loin, l’expérience de la perte est en fait mise en jeu dans toutes les opérations de communication langagière, qu’il s’agisse d’écrits sophistiqués, de traductions d’une langue à l’autre ou des premiers mots balbutiés par les enfants.

[vii] Faisant cours en anglais, je suis en réalité rarement amenée à dire « lectrice » plutôt que « lecteur ». En revanche, lorsque je lis « the reader … He » dans une copie, j’ai pour habitude d’entourer le pronom et de noter dans la marge « s/he ».

[viii] Voir sur ce point Eliane Viennot (dir.), L’Académie contre la langue française, Editions iXe, 2016.

[ix] George Orwell, The Road to Wigan Pier, 1937. (trad. Michel Pétris, Le quai de Wigan, Champ libre, 1985). L’épisode commenté ici se trouve dans le premier chapitre.

[x] Laura Mulvey, « Visual pleasure and narrative cinema », Screen. Oxford Journals, 1975.

[xi] Marie-Duru Bellat, « Ecriture inclusive : parlez-vous rose ou bleu ? », Alternatives économiques, 21 novembre 2017.

[xii] « If all the year were playing holidays, to sport would be as tedious as to work. » (William Shakespeare, King Henry IV, 1597).

[xiii] Mark Twain, Life on the Mississippi, 1883.

[xiv] Virginia Woolf, « Craftsmanship », 1937. Ma traduction.

[xv] Une Chambre à Soi fut le titre choisi pour la première traduction française de l’essai de Virginia Woolf, A Room of One’s Own (1929), récemment retraduit par Marie Darrieussecq comme Un lieu à soi (Denoël, 2016). Je reprends ici la première traduction du titre, car le mot « chambre » annonce le jeu avec la frontière instable entre l’espace intime et la sphère publique auquel se livre Woolf dans cet essai fondateur.

 

 

[i] C’est au début du chapitre 43 d’Orgueil et Préjugés qu’a lieu l’excursion d’Elizabeth évoquée ici, suivie par son incursion furtive dans une maison dont le maître est absent, au cours de laquelle elle fait l’expérience d’un changement de « perspective » (prospect dans le texte anglais).

Cantique pour la France en état d’urgence

Je vais fermer le livre des Visages

Pour mieux entendre les voix amies

Voix du passé voix du présent

Couvertes par les sirènes de police

Le moteur des hélicoptères

Le hurlement des marchands de peur

Les insultes hystériques et les envies de sang

La rumeur grandissante des monstres qui se rassemblent.

Dès que la peur hante les rues,

Les loups s’en viennent la nuit venue.

 

Je vais penser à ma terreur,

Je vais la regarder bien en face,

Comme Kirikou regarde la sorcière Karaba,

Je vais la caresser, la bercer contre moi,

Je vais bien m’occuper d’elle,

Je ne laisserai personne d’autre que moi l’entretenir,

Puis je lui dirai d’aller se rendormir,

Car je ne veux pas que les loups reviennent.

 

Dans l’appartement du dessus, rue Molière, la voisine écoute en boucle le Requiem de Mozart. Je connais cet air car tous les ans, les profs de musique nous font regarder le film Amadeus.

J’ai 7 ans, je partage ma chambre avec les fantômes de ma grand-mère et de mon arrière-grand-mère, cachées dans Paris pour échapper aux loups.

 

Je vais écouter de la rumba congolaise,

Des airs entendus autrefois Porte de Bagnolet, j’ai 25 ans.

Dans une famille aux ancêtres fier-e-s nés sur un autre continent,

Nous formons un cercle au milieu duquel grands et petits dansent tour à tour.

Je suis trop timide pour y aller mais je tape dans mes mains,

Reconnaissante d’être accueillie,

Et savourant mon verre de tangawis,

Jus de gingembre âcre et sucré.

 

Je vais profiter de l’absence des enfants pour ranger la maison.

Je vais trouver des coloriages de la reine des Neiges,

Et la petite infante de Velasquez envoyée d’Espagne par mon père.

Des chaussons de bébé portés par mon fils il y a à peine un mois,

Quand ses pieds étaient plus petits qu’un smartphone,

Petits comme un pot de yaourt ;

Une minuscule toupie en plastique,

Une baguette magique remplie d’étoiles,

Trois figurines des schtroumpfs oubliées sur une étagère.

Mon téléphone vibrera.

Sur l’écran je verrai,

Le visage de ma fille, sérieuse comme Hannah Arendt,

En train d’apprendre à nager dans l’azur de la Méditerranée,

Pas loin de Nice.

Je chasserai de mon esprit le souvenir d’une plage ensanglantée en Tunisie.

Je me rappellerai que la monitrice de natation,

Une blonde Bretonne à la voix douce,

Au lendemain de l’attaque du camion,

Disait à un ami,

Qu’elle ne voyait pas quoi faire,

Sinon profiter de la vie, à chaque instant.

 

Si j’ouvre le livre des Visages,

Je risque de voir des images tristes

Au milieu des photos de vacances postées par les amis.

J’ai peur de revoir l’image

D’un bébé écrasé par un camion.

 

J’irai prendre un verre avec une amie de 23 ans qui travaille dans un bar pendant l’été.

Une jeune femme gaie et généreuse,

Qui étudie à Sciences Po,

Qui s’intéresse à l’économie sociale et solidaire,

Qui, en sortant du métro,

Regarde si elle ne peut pas donner son ticket,

A quelqu’un qui

N’a pas les moyens d’en acheter un.

Elle me dira

Qu’il y a moins de touristes étrangers cette année.

Nous écouterons la chanteuse brésilienne et l’orchestre de jazz.

Elle me dira

Que tous ses amis pensent

A quitter la France,

Et son climat nauséabond.

Elle me dira sans ciller,

Que les gens ont les gouvernements qu’ils méritent.

En rentrant chez moi

Je me rappellerai ces paroles, perplexe.

Je me demanderai si elle pense vraiment cela.

Je me dirai que j’aurais dû l’interroger sur ce qu’elle voulait dire.

Les Syriens ont-ils le gouvernement qu’ils méritent ?

Ou bien alors,

Voulait-elle dire

Que les gens qui vivent dans une démocratie ont le gouvernement qu’ils méritent ?

Oui mais alors,

Est-ce que cela veut dire,

Que les gens qui ne vivent pas dans des démocraties méritent de ne pas vivre dans des démocraties ?

Et aussi,

N’est-ce pas avec cette phrase en tête,

Qu’on va un jour,

Louer un camion,

Pour

Aller rouler

Sur des gens

Qui ont le gouvernement qu’ils méritent ?

 

Je me dirai,

Que par les temps qui courent,

Il vaudrait peut-être mieux dire,

Les gens ont le gouvernement qu’ils schtroumpfent

Ou plutôt

Les gens ont le schtroumpf qu’ils méritent.

 

Je me demanderai comment font les gens pour s’informer correctement.

Je penserai à cette chaîne de télévision très regardée,

Qui a rapporté aux informations,

Qu’un homme,

Musulman,

Avait poignardé une femme et ses trois filles sur une plage,

En raison de leur tenue indécente.

Je me demanderai ce que cette histoire a provoqué dans la tête des gens qui n’ont pas eu l’idée d’écrire à Daniel Schneidermann pour la vérifier et apprendre qu’elle était fausse.

Je me demanderai si la monitrice de natation a regardé le journal télévisé ce jour-là.

Je sentirai la peur remonter.

 

Je penserai à cette autre photo partagée par un ami,

Aperçue entre plusieurs photos de vacances,

Une photo en noir et blanc,

Une femme nue,

Attachée,

Une femme arabe,

Autour d’elle deux soldats posant comme devant un trophée.

Et un titre sous la photo,

« Barbarie, disent-ils. »

Un titre qui suggère,

Que pour certaines personnes,

Peut-être pour mon ami,

Il est important aujourd’hui,

De rappeler que des soldats français

Ont fait des choses terribles,

Quand ils étaient,

De l’autre côté de la mer méditerranée,

Et je lui en voudrai

D’avoir partagé cette image,

Non pas parce que

Je voudrai

L’effacer des livres d’histoire,

Mais parce que

Je me demanderai,

Quel bien peut venir aujourd’hui,

De son exhibition.

 

Je me coucherai et les cauchemars reviendront.

Cette image d’un crâne grouillant de vers qui se réveillent parce qu’une odeur de pourriture leur parvient, et qui, lentement, commencent à s’agiter.

Je penserai aux démons qui se rassemblent en ordre de bataille dans l’enfer décrit par Milton.

 

J’allumerai la lumière et je me demanderai

Comment les autres font pour penser le mal.

Je penserai,

Déconcertée,

A tous ceux qui

Semblent si sûrs de savoir

Ce qu’il faut combattre aujourd’hui.

 

Je me demanderai s’il existe une langue dans laquelle il y a un unique mot pour dire « Voici-quelque-chose-d’indiscutablement-mal-ce-qui-ne-veut-pas-dire-qu’on-ne-peut-pas-en-discuter-et-s’interroger-sur-les-origines-de-ce-mal-ni-que-tous-ceux-qui-s’opposent-à-ce-mal-sont-par-là-même -bons-ni-que-nous-pourrons-une-fois-pour-toute-établir-la-cause-ultime-de-ce-mal-aussi-simplement-que-nous-pouvons-sentir-que-c’est-mal ».

Peut-être que si ce mot existait,

Une icône correspondante serait disponible dans le livre des Visages,

Et on pourrait cliquer dessus.

Peut-être que ce mot est le mot schtroumpf.

Je me demanderai si le fait de se poser ces questions signifie que je crois en Dieu.

Je me dirai que si je croyais en Dieu, je ne me demanderais pas si je crois en Dieu.

Ou peut-être que si.

Je m’apercevrai que ma peur s’est assoupie et j’éteindrai la lumière.

 

J’écrirai une lettre à une amie franco-iranienne que je n’ai pas vue depuis longtemps.

Je ne saurai pas par où commencer.

Je lui dirai que c’est étrange, d’être seule à la maison,

Que cela ne m’est pas arrivé depuis très longtemps.

Je lui dirai que les enfants vont bien et que je lui écris par une douce soirée d’août,

Une soirée parfaite pour lire un poète qu’elle m’a fait découvrir,

Adossée à des coussins posés sur le balcon,

Un grand pan de ciel mauve derrière la balustrade,

Les nuages roses poussés par un vent d’ouest.

Je ne lui dirai pas

Que je profite de ma solitude pour fumer des cigarettes,

Car cela l’attristerait.

 

J’écouterai une jeune femme chanter,

Qu’elle va faire la fête à en crever.

Je penserai aux drogues que prennent,

Ceux qui se préparent

A aller tuer des gens sur une plage

Ou des gens qui

Font la fête.

 

Je demanderai à mon amie si elle a peur et si oui, ce qu’elle fait pour tenir sa peur à distance.

 

Je penserai à une chanson de Brassens qui passait dans une des maisons où j’ai grandi,

Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente,

D’accord, mais de mort lente.

J’avais 15 ans et cette chanson me plaisait pour son charme suranné,

Sa non-actualité rassurante.

J’y entendais la rumeur lointaine de conflits dépassés,

Aussi exotiques

Que l’exemplaire de Charlie Hebdo

Laissé par mon beau-père

à côté de sa tasse de café.

Un peu plus loin sur la table,

Les makroudhs offerts par madame Hachaïchi,

La voisine tunisienne,

Pour l’Aïd.

 

Je penserai aux makhroudhs que m’a donnés le mois dernier la mère de Leïla,

Une petite fille de 4 ans,

Dans la classe de ma fille.

 

Je penserai à cette autre mère croisée à l’école,

Son grand sourire et ses yeux bienveillants,

Ses questions aimables sur mon métier d’enseignante,

Son voile, ses grosses chaussures et sa très longue robe,

Noire durant toute l’année,

Vert émeraude ou fuchsia pendant le Ramadan.

 

Je penserai à son fils Zyed,

Assis à côté de moi dans le car le jour de la visite à la ferme,

Il me disait qu’il avait vu un phoque dans le Rhône.

Je penserai que la semaine où il a récité l’alphabet en arabe devant la classe,

Ma fille a présenté à ses camarades la langue des schtroumpfs :

Les enfants avaient été invités,

A montrer leurs talents.

« Nous avons bien schtroumpfé aujourd’hui »,

M’a dit la maîtresse à la sortie de la classe.

 

Je penserai qu’Allah est schtroumpf.

Je me demanderai si c’est dangereux, d’écrire cela.

Je me demanderai s’il vaut mieux écrire Allah est Schtroumpf.

 

Je penserai au dessin de la tour Eiffel en pleurs,

Affiché un matin de novembre,

Sur la porte de la crèche où j’allais laisser mon enfant.

 

Je penserai qu’il faudrait que je finisse par lire

Cet exemplaire de Courrier International

Qui traîne depuis novembre

Pour comprendre pourquoi.

Qu’il le faudrait

Parce que je suis

Une citoyenne responsable

Qui s’informe

Qui a le gouvernement qu’elle mérite.

Et que si je ne le lis pas,

Il faudra le cacher

Pour qu’à leur retour,

Les enfants ne voient pas,

L’homme masqué de noir

Au regard méchant

Contre un fond rouge sang

Dessiné sur la couverture.

Une nouvelle fois, je me dirai,

Que je ne veux pas le lire

Que je ne veux pas consacrer mon temps de cerveau disponible

A ces abrutis.

Que peut-être,

Si je ne le lis pas,

Si je lis Elle Magazine

Ou la Tempête de Shakespeare

Ou Petit Ours Brun n’a pas sommeil

Ou A la Recherche du Temps Perdu

Peut-être que le monde dans lequel

Mon principal problème au mois d’août

Etait de savoir quels livres emporter en vacances

Peut-être que ce monde-là

Vivra un peu plus longtemps.

 

Je penserai à une amie danseuse,

Qui a vécu au Bénin,

Qui a aimé ce pays

Et qui me disait,

Qu’ils savent bien que la vérité est complexe,

Ceux qui ont plusieurs dieux.

 

Je me réveillerai et sentirai

Que le vent d’ouest souffle encore,

Faisant danser les bambous du jardin sous ma fenêtre.

Je monterai sur mon vélo et j’irai au parc,

Derrière moi le siège-enfant sera vide.

Je rentrerai par l’allée bordée de plantes aromatiques,

Je n’entendrai pas la voix de ma fille,

Maman, tu sens comme ça sent bon ?

Je ne lui répondrai pas,

« Tu veux dire,

Tu schtroumpfes comme ça schtroumpf bon ?,

Ou peut-être plutôt,

Tu sens comme ça sent schtroumpf ? »

Je passerai devant le jardin des cactus,

Entre les platanes hauts comme des cathédrales,

Devant l’enclos des girafes,

La mare aux canards,

Et je n’entendrai pas la voix de mon fils,

« Coin-coin, coin-coin, coin-coin. »

J’irai voir le gros ours brun,

Mais aucune petite voix dans mon dos ne criera,

« Coucou ! »

Quand la tête de l’ours se dressera

Hors du bassin aménagé devant la grotte,

Puis qu’il sortira une patte de l’eau,

Comme s’il cherchait son martini posé au bord de la piscine.

 

Je croiserai un groupe d’une trentaine de personnes

Les yeux rivés sur leurs téléphones.

Ce n’est qu’après les avoir dépassés en quelques coups de pédales

Que je comprendrai,

Qu’ils sont en train de jouer

à un jeu de réalité augmentée.

Un jeu qui consiste

à localiser, capturer, se battre contre

Des créatures virtuelles nommées Pokémon,

Qui apparaissent sur l’écran,

Comme si elles étaient dans l’endroit réel

Où se trouve le joueur.

 

Je me demanderai si ce jeu est un bon moyen

Pour tenir la peur à distance.

La peur que quelque part en France,

A cet instant,

Quelqu’un soit en train de se dire,

Que les gens ont le gouvernement qu’ils méritent,

Que ce gouvernement fait du mal,

Comme le prouvent,

Les photos des enfants tués de l’autre côté de la mer,

Les photos des femmes violées de l’autre côté de la mer,

Et que les gens que représente ce gouvernement,

Méritent de mourir.

 

Ou bien la peur que quelque part en France,

Devant la vraie photo d’un enfant tué de ce côté de la mer,

Et la fausse rumeur d’une femme et de ses enfants agressées pour leur tenue indécente,

Quelqu’un soit en train de se dire,

Qu’il faut écraser les Arabes

Ou les jeter dans la Seine.

 

Mon téléphone sonnera et j’entendrai la voix de ma fille,

Sur une plage près de Nice.

Elle me dira

Qu’elle a retrouvé sa copine Anastasia,

Petite exilée russe rencontrée cet été,

Compagne des leçons de natation

Et des glaces du goûter.

Je penserai au métro de Moscou

Où des panneaux invitent les voyageurs

A ne pas déprimer.

Elle me dira

Qu’elle a découvert un tunnel magique dans la mer,

Et qu’elle a revu le marchand de chapeaux ambulant,

Elle imitera le cri qu’il pousse,

Un « Ah ! » surpris et courroucé,

Quand les estivants lui disent

Qu’ils ne veulent pas lui acheter de chapeau.

Et pendant que ma fille l’imite,

Il continuera à arpenter la côte d’Azur sous une chaleur écrasante,

Dans un sens,

Puis dans l’autre,

Sa longue robe traînant dans le sable.

 

Je penserai aux femmes asiatiques,

Qui arpentent ces mêmes plages,

Et proposent aux vacanciers

De leur masser les pieds.

 

Je me dirai que peut-être

Le marchand de chapeaux et les masseuses de pieds

Parlent des langues dans lesquelles

Il existe un unique mot pour dire

« ce-n’est-pas-la-religion-qui-est-la-cause-ultime-du-problème-mais-pour-autant-la-religion-a-bien-joué-un-rôle-à-un-moment-dans-cette-histoire-et-on-n’est-pas-obligé-d’établir-exactement-dans-quelle-mesure-et-puis-dire-cela-ne-revient-pas-à-s’en-prendre-à-tous-les-adeptes-de-cette-religion »

Et que si nous connaissions ce mot

Nous éviterions quelques disputes.

 

Je me demanderai pourquoi

Des gens très intelligents

Peuvent dire d’un côté

Que certains textes des Lumières

Ont permis de justifier

La colonisation et l’esclavage

Et d’un autre côté

Qu’il ne sert à rien

De se pencher sur les discours

Lus ou entendus par ceux

Qui commettent des massacres.

 

Je me demanderai comment

Des gens qui écrivent ou qui lisent

Des pages et des pages

Pour expliquer, analyser, comprendre, raconter ce qui nous arrive,

Peuvent soutenir

Que les mots mis au monde

N’ont pas d’importance,

Que les idées sont hors-sujet.

Je me demanderai comment

On peut lundi croire

à la force des mots,

Et dire mardi que

les mots n’importent pas,

Sans perdre la boule.

 

Je me demanderai si du coup

Les gens qui perdent la boule

Ne sont pas ceux

Qui n’arrivent pas

Ou n’arrivent plus

A vivre dans cette schizophrénie ordinaire.

 

Je lirai dans le journal

Que notre président

Est parti en campagne

Pour se faire réélire.

Je me demanderai

Ce que peuvent faire des gens

A qui on demande

De choisir leur camp

Dans de telles circonstances.

 

J’écouterai Ali Farka Touré chanter,

Accompagné par la guitare de Ry Cooder

Et demander

Pourquoi

On envoie des enfants faire la guerre.

 

Je penserai à tous les mots

Que mon enfant de 18 mois

Sait déjà dire :

Coin-coin, oua-oua, meuh, mêêê, encore, ça !, chaussure, dodo, miam-miam, poum, bobo, c’est coincé, cloche, c’est chaud, c’est bon, écoute, tiens!, ballon, merci, coucou, tchou-tchou, au revoir, dessert, la mer, Non, Si, Oui.

Et la semaine dernière,

Au bac à sable du parc,

Après avoir tapé une enfant qui voulait lui prendre son ballon,

Il a dit

Pour la première fois

Pardon.

 

Je penserai, inquiète,

A ma dispute avec mon beau-frère,

Autour du repas de Noël.

Je me dirai

Que je crois comprendre son point de vue,

Sa colère de m’entendre dire

Que Noël était le jour où Jésus était né,

Traduisant ma fille,

Qui disait fêter

La naissance du schtroumpf.

Je croirai comprendre,

Son injonction de me taire

Car « on ne va pas parler de religion ce soir ! ».

Je penserai à ma propre colère,

De ne pas être autorisée à expliquer,

Qu’on peut être attaché,

A l’histoire d’un bébé réchauffé par le souffle de l’âne et du bœuf,

Parce qu’elle vous rappelle,

Les grands-parents qui vous l’ont racontée,

Le bol de soupe fumante avant la messe de minuit,

L’ennui pendant la messe et l’attente des cadeaux,

Le retour par le village, l’odeur du feu de cheminée,

La lumière de la maison dans le noir.

 

Je serai découragée

En pensant

Qu’il me faut écrire dix pages

Pour expliquer

Ce que je n’ai pas pu dire ce soir-là.

 

Je me dirai que les raisons pour lesquelles

Mon beau-frère s’est énervé

N’ont sans doute rien à voir

Avec tout cela.

Cela me réconfortera un peu.

 

Je me rappellerai

Que les fantômes des autres

Ne sont pas les miens

Et que chez ces fantômes

Il n’y a pas que

Des loups féroces

Et des agneaux traqués.

 

Je prendrai la baguette magique remplie d’étoiles,

Cadeau de ma mère à ma fille.

 

Je penserai à ce jour d’hiver, il y a dix-huit mois,

Où je regardais tomber la neige par la fenêtre

D’une chambre, en haut de la Croix Rousse,

Un enfant tout juste né posé sur mon ventre.

 

Je me dirai alors,

Qu’il n’est pas impossible

Que les gens qui n’écrivent ni le lisent

Des pages et des pages d’idées sur l’état du monde

Soient en fait bien plus forts que moi

Pour affronter les loups.

 

Ou que du moins,

Rien n’empêche de le croire.

 

Rien n’empêche de penser,

Aux milliers d’heures

Que les gens continuent

A passer loin des écrans

Et des discours empoisonnés.

 

Les minutes et les heures

Passées à contempler

Le gros ours brun dans son bassin,

Ou bien à compter

Les chapeaux posés sur les transats,

Ou à écouter,

Un vieux chat ronronner,

Et à câliner,

Un enfant endormi,

Ou encore à lire

Une bande dessinée des schtroumpfs.

 

Et l’heure sera venue,

De dire à la peur de partir

Jusqu’au prochain attentat.

 

Je lui demanderai d’aller danser

Au milieu d’un cercle que formeront

Toutes celles et ceux qui savent la regarder,

Bien en face,

Comme le font les bébés,

Devant n’importe quel visage.

 

Et puis j’irai lire

La définition du Kaddish

Dans Wikipedia

Et je verrai

Qu’il se termine

Par une invocation :

Shalom

 

6 août 2016

Une tragédie

hamletbyfabien
by Fabien Sak, élève de 4e à Sarcelles, 2008

C’est l’histoire d’une famille qui ne va pas bien, et dont les maux renvoient à ceux du corps politique qu’elle incarne. Cette famille est à la tête d’un royaume, c’est-à-dire qu’elle le gouverne et qu’elle le représente. Au moment où commence notre histoire, un sentiment d’insécurité règne dans le pays. La menace semble venir de l’extérieur : sur les remparts du château, des gardes guettent l’horizon, avertis des visées conquérantes d’un prince étranger. Cet ennemi lointain veut reprendre les terres qu’on a pris à son père, et il a levé pour cela une armée. A la fin de l’histoire, il entrera dans le royaume, et il n’aura même pas besoin de faire la guerre car ses membres se seront entre-tués : l’ennemi extérieur n’aura plus qu’à relever les cadavres, et à occuper le trône vacant.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au moment où commence cette histoire, la menace guettée par les gardes prend une forme qu’ils n’attendaient pas : un fantôme apparaît, qui est celui du roi qu’on vient d’enterrer. Plus familier qu’un étranger, mais quand même terriblement étrange, étrange parce que si familier. Le fantôme ne parle pas, mais ceux qui le voient comprennent que si le vieux roi revient, c’est que quelque chose ne va pas au sein même du royaume. Le regard des spectateurs, qui se projetait au-delà des frontières, vers la menace extérieure, va revenir vers l’intérieur pour chercher à interpréter l’avertissement du spectre. Pourquoi le vieux roi ne peut-il reposer en paix ?

Le fantôme indique qu’un crime a été commis en secret. Tant que ce crime n’aura pas été reconnu, le royaume ira mal. Ce crime, nous apprendra bientôt le fantôme, est en fait triple : il y a eu meurtre, fratricide, et régicide.  Le roi a été assassiné dans son sommeil par son frère, qui a ensuite épousé la reine, montant ainsi sur le trône.

Le roi assassiné avait un fils, qui représente l’avenir du royaume, et qui va mal. Tout lui souriait pourtant : généreux, brillant et vaillant, il faisait des études, il avait des amis, il aimait une jeune femme et en était aimé. Mais depuis la mort de son père, il est inconsolable. Il en veut à sa mère d’avoir épousé son oncle, qu’il déteste. Lorsque le fantôme vient lui rendre visite pour lui révéler le crime qui a été commis, il est horrifié, mais aussi conforté dans sa haine. Il jure à son père d’effacer de sa mémoire tout ce qui pourrait l’écarter de la mission qui lui incombe désormais : rétablir la vérité et éliminer l’usurpateur. Ce jeune homme incarnant l’avenir du royaume ne vivra désormais que pour une seule cause, celle de la mémoire de son père, et toutes les relations qui pourraient le détourner de sa mission doivent être oubliées.

Sous nos yeux, il se transforme ainsi en fanatique, alors même qu’il ne cesse de douter. Ses doutes viennent de sa jeunesse : le monde dans lequel il vit n’est plus aussi simple que celui de son père. En d’autres circonstances, il aurait peut-être utilisé son courage pour affronter cette nouvelle complexité issue de la modernité. Mais dans notre histoire, il s’en veut de tant réfléchir, et plus il doute en son for intérieur, moins il accepte ce qu’il perçoit comme les compromissions des hommes et des femmes qui l’entourent.

Dans cette histoire, le mal existe bel et bien, mais il prend différentes formes et se manifeste à des degrés plus ou moins élevés. Il n’y a qu’un seul grand méchant, c’est celui qui a tué de sang-froid son frère afin de prendre sa place. En dehors de ce mal absolu, il y a des personnages qui se comportent mal en raison de leur faiblesse morale tout à fait banale. Ils n’ont assassiné personne, mais ils se sont ralliés au nouveau roi par intérêt personnel,  et ils se soucient peu que le royaume ait été privatisé par un homme sans scrupules : le nouveau roi parle bien, et cela leur suffit. Ces courtisans infidèles révoltent le jeune prince, et leurs petits arrangements renforcent sa conviction que l’intégrité a disparu du monde avec son père. Il voudrait que la valeur des mots soit aussi stable qu’elle l’était autrefois, que toutes les femmes soient fidèles et que les traités ne soient jamais trahis.

Et puis il y a une autre forme de mal, dans laquelle réside précisément le tragique. Ce mal, c’est celui qui n’est provoqué par personne en particulier, et dont tout le monde est par là-même un peu responsable. Comme une marmite dans laquelle chaque convive jetterait les ingrédients nécessaires à sa recette préférée, sans tenir compte de ce que vont y mettre les autres invités, produisant ainsi un mélange aussi empoisonné que la fiole du roi meurtrier.

 ***

 Mercredi 5 avril

Aujourd’hui, on va déterritorialiser le cours de littérature anglaise. Au lieu d’étudier Hamlet entre nos quatre murs habituels, nous nous retrouvons à 8h sur la place du lycée, puis nous prenons trois bus qui nous amènent, une heure plus tard, aux confins de la ville. Encore quelques minutes de marche et nous voilà devant la grille de l’établissement où nous attend une classe de collégiens. C’est une des premières belles journées de printemps, et nous marchons d’un pas léger dans cet environnement non familier pour nous, les gens du centre-ville. Hier, un collègue à qui je parlais de cette rencontre m’informait que le collège en question était connu pour figurer au bas des statistiques du brevet, que je n’avais pas pensé à regarder car nous ne sommes pas là pour faire monter les statistiques.

Pourquoi sommes-nous là, alors ? Parce qu’une amie enseigne les lettres dans ce collège, et qu’il y a longtemps que nous aimerions travailler ensemble. Dans le dossier à remplir pour obtenir l’accord de nos chefs respectifs, il fallait donner une raison moins personnelle. En conclusion de tous les arguments pédagogiques permettant de justifier notre petit voyage, j’ai écrit : construire un monde commun. C’est un peu ronflant, mais c’est vrai.

A la fin de la matinée passée en compagnie des collégiens, je les remercierai de leur accueil, et je remercierai aussi Shakespeare, qui a rendu possible cette rencontre. Puis dans le tramway qui me ramène à la maison, je penserai au petit miracle qui vient de se produire : pendant trois heures, une cinquantaine de jeunes gens qui ne se connaissaient pas ce matin ont travaillé ensemble pour recoudre à leur façon l’histoire et les mots du malheureux Hamlet.

Au tout début de la rencontre, il y a eu ces quelques minutes dignes d’une émission de télé-réalité, pendant lesquelles les deux groupes d’élèves se sont dévisagés avant de se répartir en ateliers. D’un côté, on s’appelle plutôt Jeanne, Sarah, Benoît ou Paul ; de l’autre, Abdallah, Nassim, Jalila ou Naya. D’un côté, on a passé le bac et on commence les études supérieures, de l’autre, combien iront au lycée ? D’un côté, on ne s’est jamais fait contrôler par la police, de l’autre, combien de fois ? Etc., etc.

Heureusement, ceci n’est pas une émission de télé-réalité, aucun producteur n’est là pour scénariser cette rencontre, et c’est à une des collégiennes que je confierai mon appareil pour qu’elle aille prendre en photo les équipes au travail. Les enseignantes s’effaceront, passant entre les groupes pour demander si tout va bien et pour leur rappeler qu’ils peuvent faire une pause. Quand, chez moi, je regarderai les photos prises par Esin, je verrai des visages concentrés penchés sur une grande feuille de papier canson, un ordinateur ou un dictionnaire, des stylos mordillés, beaucoup de sourires.

Sur le quai du tramway au retour, je recroise Kevin, un des collégiens qui participaient à l’atelier consistant à mettre en musique les paroles du roi Hamlet à son fils. Sous les arbres en fleurs dans la cour du collège, lui et son ami chantaient pendant que deux étudiantes les accompagnaient à la guitare : « N’aie pas pitié de moi », scandaient-ils, « N’aie pas pitié de moi. » Sur le quai, nos regards se croisent, on se sourie à nouveau, puis on se dit à bientôt, car dans un mois, ce sont les collégiens qui viendront nous rendre visite. L’élection présidentielle sera passée, le monde aura beaucoup changé, et en même temps pas du tout. Quoi qu’il en soit, comme disait Hamlet, l’essentiel, c’est d’être prêt.

6 avril 2017