Dans le sens de la marche

This bodes some strange eruption to our state.

Cette nuit, enfin, j’ai bien dormi.

Ma fille est partie hier à Eurodisney

Et dans le lit, cette nuit, elle ne m’a pas donné de coups de pieds.

I am thy father’s spirit ;

Ce matin, au réveil, j’ai pu lire.

Il me reste quatre heures avant de quitter Paris,

Dans la chambre mansardée de mon adolescence, j’ai écouté la pluie.

Doom’d for a certain term to walk the night,

Ma fille a passé une semaine ici,

Chez ma mère, et moi trois jours, trois nuits,

De vacances à Paris, dans la fumée, les parcs, le vent, la pluie.

And for the day confined to fast in fires,

Aujourd’hui elle est chez Mickey,

En compagnie de son autre famille, elle doit bien s’amuser,

« Tout est très bien sécurisé là-bas », répétait son grand-père au moment de partir.

Till the foul crimes done in my days of nature

J’ai trouvé un exemplaire d’ Hamlet,

Marqué par des post-its que j’ai collés quand j’étais étudiante,

Et un livre de Pierre et le loup, à donner à l’enfant qui attend mon retour.

Are burnt and purged away.

En descendant, dans la cuisine, il y avait

Le jus d’un pamplemousse pressé par mon jeune frère,

C’est pour toi, a-t-il dit, avant de m’embrasser et de partir faire des maths à Jussieu.

My lord, I came to see your father’s funeral.

Avant-hier au café, ma fille, assise en face de moi,

Buvait un sirop de menthe à l’eau en mordillant sa paille,

« Je t’aimerais même quand tu seras morte » a-t-elle dit en me prenant la main.

Suit your action to the word, the word to the action.

Hier soir, assise à table, devant les iris et les mimosas,

Ma mère pleurait. Elle avait appris dans la journée qu’un ami,

Malade depuis longtemps d’un cancer, avait perdu une jambe, amputée.

There is a willow grows aslant a brook,

Au jardin des Plantes, ma fille courait entre les massifs.

Elle voulait me conduire à la grande serre pour me montrer les orchidées,

Qu’elle appelait « ortensiés » : « Maman, allez, cours, cours, viens voir les ortensiés. »

That shows his hoar leaves in the glassy stream ;

Au Palais de Justice, mon autre frère, en robe noire,

Cherchait des yeux notre père dans la salle, inquiet de ne pas le voir.

Puis il s’est levé de son banc et est allé prêter le serment de ceux qu’on appelle à l’aide.

For some must watch, while some must sleep :

Dans la bibliothèque, les jeunes membres du corps,

Se levaient à l’appel de leur nom et venaient dire où ils allaient travailler,

Droit des affaires, droit fiscal pour l’essentiel. Un seul ferait du droit des étrangers.

Thus runs the world away.

Quand il était enfant, dans un spectacle à l’école,

Mon frère a joué l’avocat de Renard, ses parents avaient oublié son costume,

Et au lieu de dire « Renard est un bouc émissaire » il a dit « Renard est un bouc-misère »

What would you undertake,

Samedi soir, rue de Tolbiac, une amie fêtait ses 40 ans,

Il y avait beaucoup d’anciens amis du collège franco-britannique,

Rescapés pas encore bien remis du naufrage de l’Europe où ils ont étudié.

To show yourself your father’s son in deed

Elena et Marcello sont restés à Paris, ils ont un fils de 6 ans,

Qui ne dort pas très bien. Mais le soir du 13 novembre, il n’a rien entendu.

Bien qu’ils habitent dans la rue même, ni les cris, ni les sirènes n’ont pu le réveiller.

More than in words ?

Même s’ils vivent ici, ils ne peuvent pas voter,

Et contemplent, impuissants, les xénophobes dresser leur banquet,

Pendant que des voisins leur disent qu’ils s’abstiendront pour faire tomber les masques.

To cut his throat i’ the church.

A la gare, j’achète un petit ours en chocolat pour l’enfant que je vais retrouver,

Puis dans le train je m’assied, dans le sens contraire de la marche.

Les éoliennes tournent et nous nous éloignons des ruisseaux de Paris.

Le loup, se sentant pris, se mit à faire des bonds sauvages pour essayer de se libérer.

Un message m’informe que ma fille est en train de déjeuner avec Cendrillon.

Mais Pierre attacha l’autre bout de la corde à l’arbre, et les bonds que faisaient le loup ne firent que resserrer le nœud coulant.

Le siège en face de moi est vide.

« Ne tirez pas. », leur cria Pierre.  « Petit oiseau et moi, nous avons déjà attrapé le loup. Aidez-nous à l’emmener au jardin zoologique. »

Un peu avant d’arriver dans ma ville, je me lève et change de place, pour être dans le sens de la marche.

Le Grand-Père, mécontent, hochait la tête en disant : « Ouais ! Et si Pierre n’avait pas attrapé le loup, que serait-il arrivé ? »

Hamlet disait que l’essentiel, c’est d’être prêt.

Et si vous écoutez attentivement, vous entendrez le canard caqueter dans le ventre du loup, car dans sa hâte, le loup l’avait avalé vivant !

28 février 2017

Une tragédie

hamletbyfabien
by Fabien Sak, élève de 4e à Sarcelles, 2008

C’est l’histoire d’une famille qui ne va pas bien, et dont les maux renvoient à ceux du corps politique qu’elle incarne. Cette famille est à la tête d’un royaume, c’est-à-dire qu’elle le gouverne et qu’elle le représente. Au moment où commence notre histoire, un sentiment d’insécurité règne dans le pays. La menace semble venir de l’extérieur : sur les remparts du château, des gardes guettent l’horizon, avertis des visées conquérantes d’un prince étranger. Cet ennemi lointain veut reprendre les terres qu’on a pris à son père, et il a levé pour cela une armée. A la fin de l’histoire, il entrera dans le royaume, et il n’aura même pas besoin de faire la guerre car ses membres se seront entre-tués : l’ennemi extérieur n’aura plus qu’à relever les cadavres, et à occuper le trône vacant.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au moment où commence cette histoire, la menace guettée par les gardes prend une forme qu’ils n’attendaient pas : un fantôme apparaît, qui est celui du roi qu’on vient d’enterrer. Plus familier qu’un étranger, mais quand même terriblement étrange, étrange parce que si familier. Le fantôme ne parle pas, mais ceux qui le voient comprennent que si le vieux roi revient, c’est que quelque chose ne va pas au sein même du royaume. Le regard des spectateurs, qui se projetait au-delà des frontières, vers la menace extérieure, va revenir vers l’intérieur pour chercher à interpréter l’avertissement du spectre. Pourquoi le vieux roi ne peut-il reposer en paix ?

Le fantôme indique qu’un crime a été commis en secret. Tant que ce crime n’aura pas été reconnu, le royaume ira mal. Ce crime, nous apprendra bientôt le fantôme, est en fait triple : il y a eu meurtre, fratricide, et régicide.  Le roi a été assassiné dans son sommeil par son frère, qui a ensuite épousé la reine, montant ainsi sur le trône.

Le roi assassiné avait un fils, qui représente l’avenir du royaume, et qui va mal. Tout lui souriait pourtant : généreux, brillant et vaillant, il faisait des études, il avait des amis, il aimait une jeune femme et en était aimé. Mais depuis la mort de son père, il est inconsolable. Il en veut à sa mère d’avoir épousé son oncle, qu’il déteste. Lorsque le fantôme vient lui rendre visite pour lui révéler le crime qui a été commis, il est horrifié, mais aussi conforté dans sa haine. Il jure à son père d’effacer de sa mémoire tout ce qui pourrait l’écarter de la mission qui lui incombe désormais : rétablir la vérité et éliminer l’usurpateur. Ce jeune homme incarnant l’avenir du royaume ne vivra désormais que pour une seule cause, celle de la mémoire de son père, et toutes les relations qui pourraient le détourner de sa mission doivent être oubliées.

Sous nos yeux, il se transforme ainsi en fanatique, alors même qu’il ne cesse de douter. Ses doutes viennent de sa jeunesse : le monde dans lequel il vit n’est plus aussi simple que celui de son père. En d’autres circonstances, il aurait peut-être utilisé son courage pour affronter cette nouvelle complexité issue de la modernité. Mais dans notre histoire, il s’en veut de tant réfléchir, et plus il doute en son for intérieur, moins il accepte ce qu’il perçoit comme les compromissions des hommes et des femmes qui l’entourent.

Dans cette histoire, le mal existe bel et bien, mais il prend différentes formes et se manifeste à des degrés plus ou moins élevés. Il n’y a qu’un seul grand méchant, c’est celui qui a tué de sang-froid son frère afin de prendre sa place. En dehors de ce mal absolu, il y a des personnages qui se comportent mal en raison de leur faiblesse morale tout à fait banale. Ils n’ont assassiné personne, mais ils se sont ralliés au nouveau roi par intérêt personnel,  et ils se soucient peu que le royaume ait été privatisé par un homme sans scrupules : le nouveau roi parle bien, et cela leur suffit. Ces courtisans infidèles révoltent le jeune prince, et leurs petits arrangements renforcent sa conviction que l’intégrité a disparu du monde avec son père. Il voudrait que la valeur des mots soit aussi stable qu’elle l’était autrefois, que toutes les femmes soient fidèles et que les traités ne soient jamais trahis.

Et puis il y a une autre forme de mal, dans laquelle réside précisément le tragique. Ce mal, c’est celui qui n’est provoqué par personne en particulier, et dont tout le monde est par là-même un peu responsable. Comme une marmite dans laquelle chaque convive jetterait les ingrédients nécessaires à sa recette préférée, sans tenir compte de ce que vont y mettre les autres invités, produisant ainsi un mélange aussi empoisonné que la fiole du roi meurtrier.

 ***

 Mercredi 5 avril

Aujourd’hui, on va déterritorialiser le cours de littérature anglaise. Au lieu d’étudier Hamlet entre nos quatre murs habituels, nous nous retrouvons à 8h sur la place du lycée, puis nous prenons trois bus qui nous amènent, une heure plus tard, aux confins de la ville. Encore quelques minutes de marche et nous voilà devant la grille de l’établissement où nous attend une classe de collégiens. C’est une des premières belles journées de printemps, et nous marchons d’un pas léger dans cet environnement non familier pour nous, les gens du centre-ville. Hier, un collègue à qui je parlais de cette rencontre m’informait que le collège en question était connu pour figurer au bas des statistiques du brevet, que je n’avais pas pensé à regarder car nous ne sommes pas là pour faire monter les statistiques.

Pourquoi sommes-nous là, alors ? Parce qu’une amie enseigne les lettres dans ce collège, et qu’il y a longtemps que nous aimerions travailler ensemble. Dans le dossier à remplir pour obtenir l’accord de nos chefs respectifs, il fallait donner une raison moins personnelle. En conclusion de tous les arguments pédagogiques permettant de justifier notre petit voyage, j’ai écrit : construire un monde commun. C’est un peu ronflant, mais c’est vrai.

A la fin de la matinée passée en compagnie des collégiens, je les remercierai de leur accueil, et je remercierai aussi Shakespeare, qui a rendu possible cette rencontre. Puis dans le tramway qui me ramène à la maison, je penserai au petit miracle qui vient de se produire : pendant trois heures, une cinquantaine de jeunes gens qui ne se connaissaient pas ce matin ont travaillé ensemble pour recoudre à leur façon l’histoire et les mots du malheureux Hamlet.

Au tout début de la rencontre, il y a eu ces quelques minutes dignes d’une émission de télé-réalité, pendant lesquelles les deux groupes d’élèves se sont dévisagés avant de se répartir en ateliers. D’un côté, on s’appelle plutôt Jeanne, Sarah, Benoît ou Paul ; de l’autre, Abdallah, Nassim, Jalila ou Naya. D’un côté, on a passé le bac et on commence les études supérieures, de l’autre, combien iront au lycée ? D’un côté, on ne s’est jamais fait contrôler par la police, de l’autre, combien de fois ? Etc., etc.

Heureusement, ceci n’est pas une émission de télé-réalité, aucun producteur n’est là pour scénariser cette rencontre, et c’est à une des collégiennes que je confierai mon appareil pour qu’elle aille prendre en photo les équipes au travail. Les enseignantes s’effaceront, passant entre les groupes pour demander si tout va bien et pour leur rappeler qu’ils peuvent faire une pause. Quand, chez moi, je regarderai les photos prises par Esin, je verrai des visages concentrés penchés sur une grande feuille de papier canson, un ordinateur ou un dictionnaire, des stylos mordillés, beaucoup de sourires.

Sur le quai du tramway au retour, je recroise Kevin, un des collégiens qui participaient à l’atelier consistant à mettre en musique les paroles du roi Hamlet à son fils. Sous les arbres en fleurs dans la cour du collège, lui et son ami chantaient pendant que deux étudiantes les accompagnaient à la guitare : « N’aie pas pitié de moi », scandaient-ils, « N’aie pas pitié de moi. » Sur le quai, nos regards se croisent, on se sourie à nouveau, puis on se dit à bientôt, car dans un mois, ce sont les collégiens qui viendront nous rendre visite. L’élection présidentielle sera passée, le monde aura beaucoup changé, et en même temps pas du tout. Quoi qu’il en soit, comme disait Hamlet, l’essentiel, c’est d’être prêt.

6 avril 2017

This mess we’re in

Le portail est rouillé, la maison n’est plus habitée, le piano est désaccordé,

Le jardin n’est plus entretenu, les noix ne sont plus ramassées,

La pendule doit être remise à l’heure à chaque séjour,

Les papiers peints s’effritent, les plafonds se décollent,

Les animaux empaillés, rassemblés sur une table dans le couloir,

Attendent qu’on décide de leur sort ;

Les crucifix sont encore sur les murs des chambres.

Adèle a ajouté un « J’aime » à la photo des arrosoirs en fer blanc alignés contre un mur.

Dans l’ancienne salle de jeux, mon fils est couché, allongé sur le dos,

Il scrute les larges trous sombres au plafond, visibles dans l’obscurité,

Et tient son doudou bien serré dans la main,

Pendant que je lui chante les berceuses du soir,

Avant de descendre dans la salle-à-manger, qui paraissait si loin lorsque j’étais enfant :

Le grincement de la porte donnant sur le couloir n’a pas changé,

Ni l’odeur des draps, ni le silence de la place des marronniers devant la maison, la nuit.

Aurel a ajouté un « J’aime » à la photo de la glycine en fleurs sur la treille devant la cuisine.

Les cousins se sont réunis pour un anniversaire (24 ans).

Il y a des bouteilles de Heineken et des quiches sur les tables du jardin,

Du mojito dans une bassine, du vin et du rhum arrangé.

La nuit est fraîche, on se serre autour du feu dehors et on danse dans la salle-à-manger.

En plus des cousins, il y a quelques visages inconnus, amis et boyfriends,

Entre 18 et 25 ans, à part moi, née bien avant les autres,

Dix ans après le Carnaval, six ans après le Programme Commun, quatre ans avant la Rigueur.

Hélios a ajouté un « J’aime » à la photo de la girouette à l’effigie de Du Guesclin perchée sur le toit.

Pendant que mon frère met une valse et danse avec les cousines,

Près du feu, on parle de l’élection présidentielle sans s’énerver,

Un tel votera pour celui qui était ministre dans le gouvernement sortant,

Il l’apprécie car il ne fait pas de fausses promesses,

On ne peut rien faire contre les multinationales, alors autant le dire ;

Son amie trouve que le président n’a pas été si mauvais,

Il y a eu les attentats, quand même, ça a dû être difficile de gouverner.

Alex a ajouté un « Rires » à « C’est l’adaptation du programme de la Résistance aux conditions assumées de la mondialisation ».

Certains travaillent, d’autres font des études,

Nous ne sommes que deux à avoir des enfants, nous faisons moins la fête,

Et les occasions de danser ne se refusent pas,

Surtout si on peut mettre du rap des années 90,

Can I kick it ? (Yes you can !) Can I kick it ? (Yes you can !)

Cash Rule Everything Around Me, CREAM get the money, Dollar, dollar bill y’al.

I make music for my people.

Perrine a ajouté un « J’aime » à la photo sépia de notre grand-mère ressemblant à Grace Kelly.

Dans la maison où nos mères ont grandi,

Le flacon d’eau de Cologne de Mamette est encore là,

Ainsi que ses chapeaux de paille à voilette et ses tabliers de cuisine,

Si on a froid, on peut prendre un pull de Grand-père dans l’armoire du couloir,

Autour du feu, la nuit, un ami de ma cousine me parle de la famille impériale de Russie,

Les princesses ne moururent pas fusillées car leurs bijoux avaient fait écran aux balles :

Elles furent achevées à coups de pelle.

Marianne a ajouté un « J’aime » à la photo des saules au bord de la Vézère à Saint-Léon.

Le lendemain de la fête, on boit du café dans le jardin et on sort les chapeaux,

L’un d’entre eux fut utilisé il y a 8 ans pour un spectacle,

Nous avions monté Candide pour l’anniversaire de Grand-père,

Qui tolérait Voltaire malgré ses opinions, car il écrivait bien,

Le chapeau de Mamette servit à la cousine qui jouait Cunégonde,

Candide avait dix ans et ressemblait à un berger de conte,

Derrière un paravent, j’étais la narratrice.

Rémi a ajouté un « J’adore » à la chanson « This mess we’re in ».

Une cousine éloignée est venue de Lorient, elle apprend à devenir matelot, elle a 20 ans.

Quand son grand-père a rencontré sa grand-mère,

Il était officier de la marine marchande.

Un autre cousin a étudié la politique à Lille et en Suède,

Mais ne peut se résoudre à voter pour celui qui dit vouloir sauver l’Europe,

Il évoque La Voix du Nord, 178 personnes licenciées (Plan de Sauvegarde de la Compétitivité) :

Bien que bénéficiaires, ils avaient affiché des baisses de revenus quatre trimestres de suite.

Emma a ajouté « On dirait que le pawlonia est en fleurs : y a plus de saisons ! » à la photo du jardin prise depuis l’œil de bœuf de la salle de bains.

Cunégonde a 25 ans maintenant, elle vit à Paris,

Elle est employée à faire des recherches géopolitiques sur les régions du monde

D’où proviennent des demandeurs d’asile dont on examine le dossier en appel.

Darfour, Centrafrique, Afghanistan, Bangladesh, Tchétchénie…

Tous les jours, elle lit des récits effroyables,

Puis elle rentre chez elle et dessine des ours.

« Les partis xénophobes ont déjà réussi à influencer les politiques d’asile européennes. »

Flore a ajouté un « Rires » à « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Dans la chambre où je dors, juste sous le grenier,

Il y a tout un rayon de livres sur la Vendée (« le génocide franco-français »).

Mais c’est un Protestant d’Irlande que je lis ces jours-ci,

A côté de mon fils, qui joue avec de la pâte à modeler,

Je cherche les lignes qui disent que le centre ne peut pas tenir,

Que les meilleurs manquent de toute conviction, alors que les pires

Sont pleins d’une intensité passionnée.

Anna a ajouté « J’aime » à « que ce candidat ne suffise pas, que nous n’ayons pas avec lui l’illusion d’avoir trouvé le (nouveau) roi qu’il nous fallait, ça me plairait plutôt. »

Dans ma valise, j’ai apporté le dvd d’une série que je voudrais revoir,

Comme si l’histoire de l’Angleterre au 16e siècle pouvait m’aider à décider.

Je pense à ce conflit entre l’homme d’Etat protestant, ancien banquier,

Et le catholique utopiste, qui alla au bûcher pour avoir refusé de prononcer un mot.

Peut-on être radical et pragmatique ? demande le titre d’un livre laissé dans mon salon.

Il y a trop de bazar chez moi pour être pragmatique,

A moins que ce ne soit l’inverse : trop de bazar, pour être radical.

A ajouté un « Rires » à « Le nouveau capitalisme financiarisé n’est pas un pique-nique habermassien. »

Les premiers bourgeons sont apparus sur le sophora, l’arbre préféré de Grand-père,

Je pousse mon enfant sur la balançoire qui y est suspendue,

Il me demande de chanter « Le coq est mort » :

Le coq est mort, le coq est mort, il ne criera plus co-co-di, co-co-da.

Dans la remise, il y a un carton plein de numéros de « Défense de l’Occident », été 1960.

« La fin de l’homme blanc » y est prophétisée ,

Les « réalités vivantes du sang, de la terre et de la coutume » y sont exaltées,

Et on regrette que Rome n’ait pas guéri la Grèce de ses « lèpres sémites ».

A ajouté « Est-il nécessaire d’insulter les mamans de tous les candidats ? » à « C’est tous un gros ramassis de fils de putes. »

Les hirondelles sont arrivées hier matin,

Je les ai vues en me promenant dans le village avec les enfants.

Mon fils avait mis sa chaussure droite sur son pied gauche, et inversement.

« Femme de peu de foi », dirait mon grand-père s’il entendait mes incertitudes,

Mais s’il était encore là, c’est pour les héritiers du maréchal qu’il voterait,

Et si le maréchal avait gagné, je ne serais sans doute pas née,

Car où seraient allés les Juifs persécutés ?

A ajouté un « Triste » à « I carry from my mother’s womb / A fanatic heart. »

Quand mon père était jeune, à la fête de l’Huma,

Il vendait des pastèques et avait détourné le slogan du parti :

« Je suis communiste, pourquoi pas vous ? » était devenu

« Je suis communiste, pourquoi pastèque ? » : grand succès.

Les pastèques se sont bien vendues, les communistes ont disparu,

Mon père ne vote plus, et mon grand-père est mort.

Près des lilas fleuris, en attendant le retour de l’hiver, pendant que d’autres hurlent avec les loups, que ferons-nous ?

Nous cultiverons notre jardin.

22 avril 2017

Entre deux tours

Le chant du cygne de la démocratie

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

J’aime le monde comme il est, avec ses ministres imparfaits,

Ses élites bien-pensantes qui veulent tant bien que mal penser,

J’aime les enfants des rues et ceux des beaux quartiers.

 

J’aime ceux qui travaillent 70 heures par semaine pour 1000 euros par mois,

J’aime ceux qui ont eu plus de chance, et veulent la partager.

Brûlez-moi, tondez-moi, ou coupez-moi la tête.

 

J’ai couché avec des Noirs, des Arabes, des Juifs, une Iranienne, et même un Corse.

J’aime les frontières ouvertes et la France mondialisée.

J’aime les banquiers d’affaire et les profs d’université.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime l’Afrique à en pleurer, le Nord, le Sud, l’Ouest et l’Est.

J’aime ceux qui changent d’avis, et qui savent écouter.

 

J’aime l’Allemagne, la Russie et l’Amérique,

La rumba congolaise et les vers de Shakespeare,

J’aime les réfugiés, et j’aime aussi les flics.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

J’aime le droit de vote et j’aime le droit de grève,

J’aime les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

 

J’aime les filles de joie et j’aime les fils de putes,

J’aime les mousquetaires et les marchands d’olive,

J’aime la France ingouvernable, et j’aime la liberté.

 

J’aime les non-humains, et j’aime l’humanité,

J’aime les révoltés et j’aime les silencieux,

J’aime les justiciers qui ne la ramènent pas.

 

Brûlez-moi, tondez-moi ou coupez-moi la tête,

Jusqu’au bout j’aimerai le monde comme il est,

Je l’aime et c’est pour ça que je veux le changer.

 

27 avril 2017